Le coût des guerres d’Irak et d’Afghanistan pourrait s’élever à 6000 milliards de dollars

Les plus de dix ans de guerres d’agression déclenchées par les États-Unis en Afghanistan et en Irak devraient en fin de compte coûter jusqu’à 6 000 milliards de dollars, soit 75 000 dollars pour chaque ménage américain.

Ces guerres ont laissé les États-Unis lourdement endettés et auront un effet durable sur les crises fiscales et budgétaires du gouvernement fédéral. Telles sont les conclusions d’un nouveau rapport publié par la Kennedy School of Government [faculté d’administration publique] de l’Université de Harvard.

Rédigé par Linda Bilmes, maître de conférence en politique publique à Harvard et experte de premier plan sur les questions financières, budgétaires et celles liées aux anciens combattants, ce rapport attribue la plus grande part de ces milliers de milliards à des coûts qui continuent à s’accumuler pour soigner et indemniser des centaines de milliers de soldats laissés physiquement et psychologiquement blessés par ces deux guerres.

« Les conflits en Irak et en Afghanistan, pris ensemble, seront les guerres les plus coûteuses de l’histoire américaine – totalisant entre 4000 et 6000 milliards de dollars, » écrit Bilmes. « Cela comprend les soins médicaux et les indemnités pour invalidité versées pour les soldats en service actif, les vétérans et les familles, l’embauche de nouveaux soldats pour les remplacer, et les coûts sociaux et économiques. La plus grande partie de cette facture reste encore à payer. »

Une autre partie importante des coûts à long terme de ces guerres vient du remboursement de milliers de milliards de dollars de dettes contractées par le gouvernement américain et dont il n’a pas inclus le coût dans les budgets annuels tout en appliquant dans le même temps des réductions d’impôts de grande ampleur pour les riches.

De plus, des dépenses énormes sont faites pour remplacer les équipements militaires utilisés dans les deux guerres. Le rapport cite également les améliorations apportées aux salaires et aux prestations sociales des militaires en 2004 pour contrer la baisse des recrutements qui accompagnait l’augmentation des pertes dans la guerre d’Irak.

Bilmes prévient, « L’héritage des décisions prises durant les guerres d’Irak et d’Afghanistan va dominer les futurs budgets fédéraux pendant des décennies. »

Parmi les éléments les plus frappants établis par ce rapport, il y a le fait que 1,56 million de soldats américains, soit 56 pour cent de tous les anciens combattants d’Afghanistan et d’Irak, reçoivent des soins médicaux dans les établissements du ministère des anciens combattants et recevront des prestations sociales pour le reste de leur vie. D’après des statistiques citées dans le rapport, « un ancien combattant d’Irak et d’Afghanistan sur deux a déjà soumis un dossier pour toucher des indemnités d’invalidité à titre permanent. »

Ce rapport insiste sur le fait que le nombre officiel de 50 000 soldats américains « blessés au combat » sous-estime largement le coût humain réel de ces deux guerres américaines.

Il note que, « Un tiers des vétérans de retour est diagnostiqué avec des problèmes mentaux – souffrant d’anxiété, de dépression, et/ou de troubles de stress post-traumatique (PTSD). » De plus, plus d’un quart de million de soldats ont subi des traumatismes crâniens, qui, dans de nombreux cas, sont combinés avec des PTSD, créant des problèmes encore plus grands pour le traitement et la guérison.

Un aspect particulièrement affligeant de cette crise de santé mentale est le doublement du taux de suicides des personnels de l’armée américaine, et bon nombre de ceux qui ont tenté de se suicider souffrent de blessures graves.

Dans l’ensemble, le budget du ministère des anciens combattants a plus que doublé au cours de la décennie passée, passant de 61,4 milliards en 2001 à 140,3 milliards en 2013. En fraction du budget américain total, il est passé de 2,5 pour cent à 3,5 pour cent au cours de la même période.

L’augmentation vertigineuse des coûts médicaux pour les anciens combattants peut être attribuée à divers facteurs. Parmi eux il y a le fait que grâce aux avancées de la technologie médicale et des traitements de premier secours, les soldats en Irak et en Afghanistan ont survécu à des blessures qui leur auraient coûté la vie lors des conflits plus anciens.

Si le gouvernement américain a déjà dépensé 134 milliards de dollars en soins médicaux et en indemnisation des invalidités pour les anciens d’Irak et d’Afghanistan, le rapport estime que ce nombre augmentera encore de 836 milliards au cours des décennies à venir. Il note que la dépense la plus importante pour la santé concernant les vétérans de la Deuxième guerre mondiale a eu lieu dans les années 1980, près de quarante ans après la guerre, et que les dépenses de santé et les indemnités pour invalidité des anciens du Vietnam sont toujours en augmentation.

Les problèmes médicaux les plus courants pour les soldats revenant des deux guerres, d’après ce rapport, « comprennent : des maladies du système musculo-squelettique (principalement des problèmes articulaires et vertébraux) ; des troubles de la santé mentale ; des troubles du système nerveux et du système endocrinien ; ainsi que des troubles respiratoires, digestifs, de la peau et auditifs. » 29 pour cent de ces soldats ont été diagnostiqués avec un PTSD.

Parmi les plus sévèrement blessés, il y a 6 476 soldats et marines qui ont subi une « perforation crânienne sévère, » et des 1 715 autres qui ont eu un ou plusieurs membres amputés. Plus de 30 000 vétérans sont comptés comme invalides à 100 pour cent pour le service, et 145 000 autres invalides de 70 à 90 pour cent.

C’est sous le gouvernement d’Obama et suite à la « surge » que le président démocrate a ordonnée en Afghanistan que se sont produites les pires blessures et pertes humaines. « L’hôpital Walter Reed traite des centaines de récents amputés et de soldats gravement blessés – il a reçu pour traitement 100 amputés en 2010 ; 170 en 2011 ; et 107 en 2012, » indique le rapport. « Les marines ont subi des pertes particulièrement élevées. »

Comme l’indique le rapport, les dépenses directes massives pour ces deux interventions impérialistes continuent. Plus de 60 000 soldats américains restent en Afghanistan. Il est estimé que le coût du déploiement d’un seul soldat américain pour une année dans cette guerre se monte à 1 million de dollars. Ces soldats continuent à subir des pertes – dont des attaques appelées « vert contre bleu » de la part des Forces de sécurité afghanes contre leurs prétendus alliés. Une fois rapatriés, ils vont contribuer à l’augmentation des coûts médicaux et d’invalidité.

De plus, malgré les affirmations d’Obama pour qui « la vague de la guerre recule », un « accord de partenariat stratégique à long terme » a été signé par le président américain et la marionnette des États-Unis à Kaboul, Hamid Karzai, sur les opérations militaires américaines qui continueront en Afghanistan pendant au moins une dizaine d’années de plus après le retrait officiel fixé à la fin de 2014.

Et, comme l’indique le rapport, « les États-Unis maintiennent une vaste présence diplomatique en Irak, comprenant au moins 10 000 contractants privés qui fournissent une aide dans le domaine de la sécurité, des télécommunications, de la logistique, de l’ingénierie et autres ; ainsi que du soutien logistique et le paiement des installations louées au Koweït. »

Finalement, il y a la question de la manière dont le gouvernement américain a financé ces guerres. Il s’est servi de tout autant de mensonges pour financer ces guerres qu’il l’avait fait au moment de les déclencher avec les prétextes inventés du terrorisme et des « armes de destruction massive. »

Le gouvernement Bush affirmait à son début que la guerre d’Irak se financerait d’elle-même grâce aux revenus du pétrole irakien. Lorsque le directeur du Conseil économique national de Bush, Lawrence Lindsey, avait déclaré au Wall Street Journal que la guerre coûterait entre 100 milliards de dollars et 200 milliards, il avait été fortement critiqué par d’autres membres du gouvernement qui avaient affirmé que c’était une grosse surestimation, et il avait dû démissionner.

Washington a fini par emprunter 2 000 milliards de dollars pour financer ces deux guerres, pour l’essentiel à des prêteurs étrangers. Cela représente près de 20 pour cent du montant total ajouté à la dette publique américaine entre 2001 et 2012. D’après ce rapport, les États-Unis « ont déjà payé 260 milliards de dollars en intérêts sur la dette de guerre, » et les remboursements d’intérêts futurs se monteront à des milliers de milliards de dollars.

« Il est important de noter que ces emprunts n’ont pas été utilisés pour investir dans le capital du pays, » note ce rapport. « Par exemple, investir dans l’éducation, les infrastructures, la connaissance (recherche et développement) bénéficie à la nation, donc ce sont des dettes pour un but utile. Au contraire, la dette de guerre a été particulièrement inutile. »

De vastes ressources sont littéralement parties en fumée en Irak et en Afghanistan, des dizaines de milliards de dollars ont été gaspillés dans de prétendus programmes d’aide et de reconstruction qui étaient perclus de corruption, d’incompétence et d’inefficacité, ne faisant rien ou presque pour améliorer les conditions de vie des populations de ces pays.

Dans sa conclusion, le rapport cherche à démentir les illusions selon lesquelles la fin des opérations de guerre proprement dites en Irak et en Afghanistan produira une sorte de « dividendes de la paix » qui pourrait contribuer à améliorer la situation de pauvreté, de chômage et de déclin du niveau de vie des travailleurs aux États-Unis.

« En réalité, l’héritage des décisions prises durant les conflits d’Irak et d’Afghanistan imposera des coûts importants sur le long terme au gouvernement fédéral, » prévient le rapport. « En bref, il n’y aura pas de dividendes de la paix, et l’héritage des guerres d’Irak et d’Afghanistan seront des coûts qui persisteront pendant des décennies. »

Bill Van Auken

Article original, WSWS, paru le 2 avril 2013



Articles Par : Bill Van Auken

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