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Le désarmement nucléaire, hypocrisie et utopie
Par Prof. Jules Dufour
Mondialisation.ca, 13 novembre 2006
13 novembre 2006
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L’humanité, dans ses efforts pour débarrasser la Planète des armements nucléaires, se bute à des obstacles pratiquement insurmontables sur la scène économique et politique internationale. Le monde nucléaire global est très puissant et son pouvoir de dissuasion se maintient ou même augmente avec les années. Selon les estimations proposées récemment par R.S. Hans et M. Kristensen publiées dans un excellent article sur la question paru dans Mondialisation.ca: « nous estimons, écrivent-ils, que neuf états possèdent environ 27 000 têtes nucléaires intactes dont 97% font partie des stocks des États-Unis et de la Russie » (http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=HAN20061016&articleId=3504 ). Puis, nous avons la Grande Bretagne avec 200 têtes, la France avec 350 têtes, la Chine avec 200 têtes, l’Inde et le Pakistan avec 110 têtes, Israel avec de 200 têtes et la Corée du Nord avec une dizaine de têtes. Ces données corroborent celles qui ont été publiées en 2003 par Eric Waddell et Global Outlook qui y ont ajouté le panorama de la répartition spatiale des armes chimiques et biologiques (carte 1). Malgré les appels lancés et les engagements répétés dans les Traités internationaux négociés et conclus au cours de la dernière décennie ces États n’ont pas manifesté jusqu’à maintenant une volonté réelle de s’engager dans un véritable processus de désarmement.

 Source : http://www.globalresearch.ca/globaloutlook/wmdmap4.jpeg 

Le maintien des arsenaux nucléaires et la prolifération des vecteurs. Une grande hypocrisie

L’attitude des pays occidentaux nucléarisés occulte des faits qu’il importe de rappeler ici et d’analyser. En effet, cette attitude voire ce comportement des membres du Club nucléaire est empreint d’une grande hypocrisie. Tandis qu’ils s’acharnent contre les états comme la Corée du Nord et l’Iran et d’autres, ces membres, en particulier les États-Unis et la Russie, qui possèdent la quasi totalité des stocks, continuent de maintenir et de moderniser leur arsenal. Ils font même davantage en collaborant sur ce plan avec l’Inde et Israel à l’instar de la Chine qui le fait avec l’Iran et le Pakistan sur le plan balistique, ce qui va à l’encontre de l’esprit du Traité de Non Prolifération Nucléaire (TNP).

Les pourparlers sur le désarmement nucléaire entre les États-Unis et l’URSS et plus récemment la Russie qui ont eu lieu au cours des quarante dernières années sont parvenus à des Accords qui ont contribué à réduire les stocks d’à peu près de moitié alors qu’ils étaient d’environ 70 000 têtes à ce moment-là. Ce furent les Accords Strategic Arms Limitation Talks (SALT) signés en 1972 et 1979 qui fixaient aux armes stratégiques offensives des plafonds supérieurs aux niveaux que celles-ci avaient atteints; ils autorisaient donc leur développement, mais un développement limité. Les Accords qui ont suivi, les Accords Strategic Reduction Treaty (START) en 1991 et 1993 ont imposé une véritable réduction des arsenaux de chacun des deux pays. Ont-il vraiment diminué leur puissance de frappe quand on estime que les stocks actuels seraient suffisants pour détruire treize fois la Planète?

Ces grandes puissances, notamment les États-Unis, la Grande Bretagne et la France, en se basant sur les dispositions du TNP, se voient garantir la possession de ces armes que le droit international a déjà déclarées illégales même si elles sont invitées à entreprendre des négociations en vue de leur élimination selon les termes de l’article VI du Traité. Est-ce que ces pays ont exprimé la volonté de donner suite aux termes de cet article jusqu’à maintenant? Leur comportement vis-à-vis des membres non dotés d’armements nucléaires qui semblent chercher à s’en doter (on mentionne qu’entre 30 et 40 pays pourraient éventuellement se doter de ces armes) les invitent plutôt à conserver leurs armements au cas où un pays hostile pourrait en acquérir. La communauté mondiale se trouve ainsi dans une impasse.

Le Traité d’interdiction des essais nucléaires (CTBT) n’a pas empêché les puissances nucléaires de poursuivre leurs essais et de moderniser en conséquence leurs arsenaux. Ce Traité comme le TNP invite également ces pays à en arriver à un désarmement nucléaire complet. Dans les faits, les pays dotés d’armements nucléaires ne manifestent pas la volonté d’appliquer les accords établis, par exemple, lors de la révision du TNP en 2000. Les puissances nucléaires sauf la Chine ont désarmé quantitativement mais aucun qualitativement. Elles ont, au contraire, toutes modernisé leurs armements et pris des dispositions pour conserver leur capacité nucléaire indéfiniment.

Nous avons donc un monde nucléarisé intouchable qui se base sur les concepts de sécurité de l’équilibre des forces et de la dissuasion pour justifier l’existence et le maintien de facto de son arsenal. En effet, dans l’état actuel du potentiel de défense militaire mondial les armements nucléaires jouent encore un rôle dissuasif incontestable même si les autres armes de destruction massive et même les armes classiques ont acquis maintenant une puissance potentielle de frappe extrêmement destructrice comme on a pu le constater dans les derniers conflits armés en Afghanistan, en Iraq et au Liban.

Selon les grandes puissances nucléaires, la Corée du Nord, toujours considérée par elles comme un «État voyou», pose une menace pour la sécurité de la région et devra subir les sanctions imposées par le Conseil de sécurité de l’ONU.  Elles s’apprêtent à donner le même traitement à l’Iran qui ne semble pas vouloir remplir ses obligations en cette matière en tant que signataire du TNP.

Nous assistons encore ici, après les invasions armées de l’Afghanistan et de l’Iraq, aux interventions militaires unilatérales des membres du Club nucléaire dans la conduite du monde. Pour les pays occidentaux ce processus est normal, car ils se considèrent comme les seuls États membres de l’ONU ayant ce mandat et un pouvoir d’intervention et, dans certains cas, sans l’aval de l’organisation mondiale. Pour un nombre grandissant d’États cette attitude impérialiste n’est pas acceptable si l’on veut que les modes et les règles de la gouvernance mondiale puissent s’adapter à la réalité du monde d’aujourd’hui, les plus grandes puissances nucléaires occidentales représentant un poids démographique très faible (un peu moins de 10% du total mondial) par rapport à la population sans cesse croissante des pays en développement comme on le souligne à juste titre dans les discussions concernant la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le désarmement nucléaire, une utopie?

Le désarmement nucléaire mondial semble bien, dans ces conditions, une utopie pour la majorité. Plusieurs initiatives permettent, néanmoins, de conserver un certain espoir. Partout dans le monde, des organismes de la société civile font une campagne permanente contre les armements nucléaires. Il convient de souligner le travail des Conférences PUGWASH sur les sciences et les affaires mondiales et la Conférence mondiale des maires pour la paix, qui comptait en 2005 plus de 1080 villes membres. Celle-ci mène une campagne d’urgence pour l’abolition des armes nucléaires qu’elle a lancée en 2003. Son objectif est de « façonner un plan d’action qui agrandira le cercle de la coopération avec la Conférence des maires états-uniens, le Parlement européen, l’Internationale des Médecins contre la guerre nucléaire et autres organismes voués à cette cause » (Déclaration de paix, Tadatoshi AKIBA, Maire de la ville de Hiroshima, 6 août 2005).

Le réseau mondial des ZEAN

Il convient aussi de donner une idée du réseau des Zones exemptes d’armes nucléaires (ZEAN). Cette initiative a permis certainement à nombre de gouvernements et ce, à toutes les échelles, de réfléchir un moment sur la menace énorme que font peser les armements nucléaires sur l’avenir de l’humanité.

Ce projet de portée mondiale s’est traduit sous la forme de traités d’envergure continentale et d’engagements au niveau de provinces, de districts ou de villes. Selon les données de l’encyclopédie libre Wikipédia: « Une zone exempte d’armes nucléaires (en englais Nuclear-Weapons-Free Zone, or NWFZ) est définie, selon l’ONU, par un accord, généralement sous la forme d’un traité internationalement reconnu, qui bannit l’utilisation ou le déploiement d’armes nucléaires sur une région ou un pays donné. De plus, cet accord doit disposer de mécanismes de vérification et de contrôle pour appliquer les engagements des pays signataires… Les ZEAN sont conçues comme des mesures de transition vers un désarmement nucléaire complet. Leur nombre a continuellement augmenté depuis le premier Traité de l’Antarctique conclu en 1959 » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_exempte_d’arme_nucl%C3%A9aire). On les retrouve essentiellement dans l’hémisphère austral, mais de nombreuses villes en Amérique du Nord et en Europe se sont déclarées ZEAN.

Selon la même source, le Traité de Tlatelolco, signé à México le 14 février 1967, a permis de créer une ZEAN en Amérique latine et dans les Caraïbes. Celui de Rarotonga qui fut signé à Rarotonga, dans les Îles Cook, le 6 août 1985, a permis de créer une ZEAN dans le Pacifique sud.  Celui de Pelindaba signé en 1991 vise à faire du continent africain tout entier une ZEAN. Celui de Bangkok signé le 15 décembre 1995 vise à créer une ZEAN en Asie du Sud-Est. Il convient d’ajouter la Mongolie qui possède un statut particulier de ZEAN et l’ex-Allemagne de l’Est qui en étant réunie à l’Allemagne de l’Ouest est devenue par le fait même une ZEAN. Il existe aussi plusieurs propositions d’accords concernant le Moyen Orient, la Péninsule coréenne, l’Asie Centrale, l’Europe Centrale et l’Asie du Sud. Le développement de la zone africaine exempte d’armes nucléaires se heurte à une difficulté au Moyen-Orient : aucun pays arabe ne veut signer le Traité de Pelindaba tant qu’Israël, qui est un pays voisin du territoire concerné, ne renoncera pas à son programme de fabrication d’armes de destruction massive*+

 (carte 2).

Carte 2. Pays et territoires composants les zones exemptes d’armes nucléaires.

Carte des zones exemptes d’armes nucléaires

Carte des zones exemptes d'armes nucléaires 

 Source : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/non-proliferation-nucleaire-desarmement/carte-zean.shtml

La position du Canada

Selon Project Ploughshare, la position du Canada dans ce processus se situe dans le sens des objectifs du TNP du moins en ce qui a trait à l’objectif fondamental du traité, soit l’élimination complète des armes nucléaires: « Canada stated in its April 30, 2004 Statement to the NPT Preparatory Committee at the UN:  » Canada’s objective has been and remains the complete elimination of nuclear weapons. Nuclear disarmament is in both the general security interest of the international community and in our own particular security interest as one member of that community. As the 2000 review Conference Final Document reminded us, the only true garantee against the threat or use of nuclear weapons is their elimination. We look to the nuclear-weapon States to engage actively on this issue and to make further progress to reduce and to eliminate their nuclear weapons » (http://www.ploughshares.ca/abolish/index.html). Cet appel du Canada comme celui de dizaines d’autres pays dans le monde a une portée bien limitée, car ce type de désarmement ne va pas dans le sens des intérêts stratégiques des grandes puissances nucléaires. Selon ces dernières, cet appel est dans son essence empreint d’une certaine absurdité, car pour quels motifs des États puissants seraient enclins à diminuer leur puissance?

Les coûts du monopole nucléaire

Aux coûts financiers astronomiques liés à la conception, à la fabrication, à la modernisation et à la surveillance des armements nucléaires il faut ajouter maintenant les dépenses encourues par les interventions militaires contre l’Iraq et éventuellement contre l’Iran sans oublier les millions de personnes affectées directement (les morts et les victimes), la destruction des infrastructures et la désintégration des sociétés.

Il convient de nous rappeler qu’en 2003 le premier prétexte invoqué pour justifier l’invasion de l’Iraq par la Coalition fut l’existence d’armes de destruction massive dans ce pays. L’invasion et l’occupation de ce pays ont entraîné jusqu’à maintenant la mort de 655 000 irakiens (Cogan, J., 2006) auxquels il faut ajouter près de 3000 morts chez les militaires américains et d’autres milliers pour les autres pays participants à l’invasion. Les coûts directs de cette guerre pour les États-Unis évalués par les citoyens américains eux-mêmes sont de l’ordre de 340 milliards de dollars jusqu’à maintenant selon les données du National Priorities Project. Selon les estimations de J. Stiglitz de l’Université Columbia, Nobel de l’économie 2001 et ancien économiste de la Banque mondiale et Linda Bilmes, professeur en économie de l’Université de Harvard cette intervention militaire seule pourrait coûter entre 1084 et 1800 milliards de dollars US sans parler des coûts de la reconstruction des infrastructures détruites au moment de l’invasion et sous l’occupation (AFP, 2006). Combien coûtera l’intervention militaire contre l’Iran qui se prépare en ce moment? Essayer de faire une estimation donne tout simplement le vertige….

Une guerre d’une ampleur mondiale?

Selon plusieurs observateurs de la scène internationale une guerre d’une ampleur difficile à imaginer est entrée dans sa phase finale de préparation au Proche-Orient et en Asie centrale. Elle trouve, en partie, ses fondements en Iran dont le programme de développement nucléaire ne plaît pas aux Occidentaux. L’Iran pourrait éventuellement se munir d’armes nucléaires et menacer ainsi les alliés de la région et, en particulier, l’État d’Israel. Il importe, par conséquent, de détruire les installations liées à ce programme.

Pourquoi donc cet acharnement contre l’Iran qui affirme et confirme depuis longtemps que son programme ne vise que des applications civiles et pacifiques? Pourquoi ce sentiment virulent de méfiance vis-à-vis des Iraniens chez les Américains et dans les pays qui les supportent y compris le Canada? La philosophie même de l’Iran, un État islamiste, sa grande détermination à définir lui-même la trajectoire de son développement, sa puissance militaire croissante dans le contexte régional, son influence idéologique grandissante sont parmi les principales raisons invoquées pour devoir annihiler le programme de développement nucléaire iranien.

Comme on l’a déjà évoqué à plusieurs reprises, la menace nucléaire potentielle iranienne n’est qu’un prétexte pour envahir et occuper ce pays et assurer ainsi le contrôle des ressources de cette région, cette «œuvre» devant permettre de compléter les opérations menées en Afghanistan et en Iraq. Les préparatifs à cette guerre vont bon train dans le Golfe Persique et la Méditerranée orientale. Des manœuvres navales sont en cours avec la participation de plusieurs pays et, notamment, la France, l’Allemagne, la Russie, la Turquie, la Chine, l’Iran et aussi le Canada (Chossudovsky, M., 2006).

En bref, le refus ou l’hésitation des pays nucléarisés de renoncer à l’arme nucléaire de façon définitive semble en relation directe avec les interventions visant à empêcher d’autres pays d’y accéder. En outre, il est difficile d’envisager un jour leur élimination complète, car le système de gouvernance onusien qui est mandaté pour accomplir ce travail est neutralisé dans les faits par les pays nucléarisés eux-mêmes. Il est pensable cependant qu’un pays doté d’armements nucléaires puisse de façon unilatérale détruire son arsenal. Cet événement pourrait-il enclencher un véritable processus de désarmement? Il y a lieu d’en douter.

L’élimination des armements nucléaires est absolument nécessaire pour la survie de l’humanité. Ces armements sont une menace permanente qui risque de provoquer un conflit étendu aux conséquences tragiques pour la population mondiale. Depuis le début des années 1980 nous essayons d’effacer de notre esprit les images d’horreur de l’hiver nucléaire simulé. Nous supportons encore mal les souffrances horribles des hibakushas (victimes de la bombe atomique) et nous devons ainsi adhérer aux engagements de la Déclaration de Paix du 6 août 2005 de la conférence des Maires pour la Paix et poser ainsi un geste de solidarité pour l’humanité.

Jules Dufour, Ph.D., est Président de l’Association canadienne pour les Nations Unies (ACNU) /Section Saguenay-Lac-Saint-Jean, membre du Cercle universel des Ambassadeurs de la Paix, membre du Conseil national de Développement & Paix.

Références

AFP. 2006. Irak : La guerre pourrait coûter plus de 1000 milliards. Journal  Le Devoir, 11 janvier 2006 : http://www.ledevoir.com/2006/01/11/99393.html
 

AKIBA, Tadatoshi. 2005. Déclaration de Paix. 6 août 2005. Hiroshima. 1 page.

CHOSSUDOVSKY, M. 2006. Jeux de guerre de la marine américaine près des côtes iraniennes : une provocation qui pourrait conduire à la guerre. Centre de recherche sur la mondialisation. Le 27 octobre 2006 :
http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=20061027&articleId=3608

CHOSSUDOVSKY, M. 2006. Pendant que la France, l’Allemagne et la Turquie se mobilisent, la Chine, la Russie et l’Iran font des manœuvres militaires. Centre de recherche sur la mondialisation. Le 3 novembre 2006 : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=CHO20061103&articleId=3688

COGAN, J. 2006. La condamnation à mort de Saddam Hussein : un simulacre de justice. Centre de recherche sur la mondialisation. Le 7 novembre 2006 :
 http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=COG20061107&articleId=3754  

HANS, R.S. ET M. Kristensen. 2006. Stocks nucléaires mondiaux. Centre de recherche sur la mondialisation. 16 octobre 2006 :

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=HAN20061016&articleId=3504  

Sites Internet 

Agir contre la guerre. Le coût de la guerre aux USA : http://agircontrelaguerre.free.fr/rubrique.php3?id_rubrique=104

Arme nucléaire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Arme_nucl%C3%A9aire

National Priorities Project – Cost of War : http://nationalpriorities.org/index.php?option=com_wrapper&Itemid=182

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