Le dilemme de Grossman

Il n’y a pas un camp israélien de la paix, mais deux – et il y a entre eux une différence considérable.

Le mot clé était « Hamas ». Il était prononcé à la tribune et se trouvait sur des imprimés – mais il était utilisé de deux façons fort différentes.

À la tribune de l’imposant rassemblement annuel à la mémoire de Yitzhak Rabin, il y a deux semaines, l’écrivain David Grossman, le seul à prendre la parole à cette occasion, a prononcé un important discours. Arrivé au point culminant de son discours, il fit cette recommandation au Premier ministre : « Adressez-vous aux Palestiniens monsieur Olmert. Adressez-vous à eux par dessus la tête du Hamas. Adressez-vous chez eux aux modérés, à ceux qui, comme vous et moi, sont opposés au Hamas et à son idéologie ! »

Au même moment, des dizaines de militants de Gush Shalom se sont dispersés dans la foule des 100 000 participants au rassemblement pour distribuer un autocollant sur lequel on lisait simplement « On fait la paix avec des ennemis – PARLEZ AU HAMAS ! » Ils ont raconté plus tard que quelques personnes ont refusé de prendre les autocollants, mais que la majorité les a volontiers acceptés.

Ces deux attitudes illustrent le dilemme auquel se trouve actuellement confronté le camp de la paix israélien.

LE DISCOURS DE GROSSMAN a soulevé de nombreux échos. C’était un discours brillant, le discours d’un écrivain qui sait utiliser les mots. Ce discours a remonté le moral des gens qui étaient là et les médias en ont fait un événement important. Certes, Grossmann n’a pas dit qu’au départ il avait soutenu la guerre et qu’il n’avait changé d’avis qu’en voyant comment elle se déroulait, mais ce fait n’a que donné plus de force à sa critique mordante du gouvernement.

Il a évoqué la tragédie personnelle qui l’a frappé lorsque son fils, Uri, a été tué au cours des dernières heures de la guerre. « Le drame que ma famille et moi avons souffert ne me donne aucun privilège particulier dans notre débat national. Mais il me semble que de se trouver face à la mort et à un deuil vous apporte une sorte de gravité et de lucidité. »

Il a asséné une autre phrase qui a frappé l’imagination des gens et s’en est pris au discours officiel « Le pouvoir, tant politique que militaire est creux ! » a-t-il déclaré. Et c’est vrai que c’est le sentiment général depuis la guerre : nous avons un pouvoir vide de tout contenu, dépourvu de tout projet, à qui font défaut toutes les valeurs et qui n’aspire qu’à survivre. Il a parlé du « pouvoir » mais pas d’Ehud Olmert personnellement, bien que ces qualificatifs lui aillent comme un gant : un fonctionnaire de parti dont tout le talent consiste à concevoir des combinaisons tactiques et à manipuler l’information, sans envergure intellectuelle, dépourvu de vision, une personnalité sans charisme.

Une image a encore frappé les imaginations. À propos de l’entrée d’Avigdor Lieberman au gouvernement comme ministre de la stratégie, il a déclaré : « C’est la nomination d’un pyromane invétéré à la tête des pompiers du pays. » Je pourrais de tout cœur faire mien 90% de son discours. Je pourrais adhérer à tout ce qu’il a dit à propos de l’état de l’État, à propos de la crise morale et sociale, à propos de l’envergure de nos dirigeants et du besoin pour la nation de réaliser la paix. Si je m’étais trouvé à la tribune (une chose tout à fait impossible comme je l’expliquerai plus tard) j’aurais dit des choses semblables, que d’ailleurs mes collègues et moi n’avons cessé de dire depuis des décennies.

La différence entre nous, et il s’agit d’une différence profonde, concerne les autres 10% de son discours. Et, plus encore, les choses qu’il n’a pas dites.

Je ne fais pas référence à des éléments de simple tactique. Par exemple, on ne trouve dans l’ensemble du discours aucune mention du rôle du parti travailliste dans le gouvernement, dans la guerre et dans la nomination de Lieberman. Tout est imputable à Olmert. Amir Peretz a disparu.

Non, je pense à des questions plus importantes.

APRÈS L’ATTAQUE directe contre le pouvoir « creux », qui manque de vision et de projets, on se serait attendu à voir Grossmann présenter aux dizaines de milliers de pacifistes rassemblés sur la place sa propre vision et son projet pour apporter une solution au problème. Mais, autant sa critique était claire et forte, autant ses propositions étaient vagues et sans intérêt.

Qu’a-t-il proposé ? De lancer un appel aux « modérés » chez les Palestiniens « par dessus la tête » de leur gouvernement élu, de façon à relancer le processus de paix. Pas vraiment original. Cela a déjà été dit (mais pas fait) par Ariel Sharon, cela a déjà été dit (mais pas fait) par Ehud Olmert et George W. Bush.

Cette distinction entre « modérés » et « fanatiques » chez les Arabes est creuse et trompeuse. Au fond, c’est une trouvaille américaine. Elle évite les vrais problèmes. Elle comporte une grande part de mépris pour la société arabe. Elle conduit à une impasse.

La proposition de Grossman fait dériver la discussion vers « avec qui parler » et « avec qui ne pas parler » au lieu d’exposer clairement ce dont il faut parler : la fin de l’occupation, la création d’un Etat palestinien avec Jérusalem-Est pour capitale, le retrait sur la frontière d’avant 1967, le règlement du problème des réfugiés.

On aurait pu raisonnablement espérer que dans un tel discours, à cet endroit et à cette occasion, ces déclarations soient faites à haute et intelligible voix, au lieu d’une répétition de formules délibérément vagues. « Allez vers eux avec le projet le plus audacieux, le plan le plus sérieux qu’Israël soit en mesure de proposer, un plan que tous les Israéliens et tous les Palestiniens clairvoyants reconnaîtront comme la limite entre ce que l’on doit refuser et les concessions que l’on peut faire, eux comme nous. » Voilà de belles formules. Mais que signifient-elles ?

Après tout, il est évident que l’on doive faire ce genre de proposition au pouvoir palestinien sorti des urnes, quelle qu’en soit la composition. L’idée que nous pouvons nous adresser à une partie de la population palestinienne (la minorité actuelle) et boycotter l’autre partie (la majorité actuelle) est une erronée et mensongère. Elle respire aussi l’arrogance dominatrice qui caractérise l’occupation.

Grossman éprouve beaucoup de compassion pour les pauvres et les opprimés au sein de la société israélienne et il l’exprime en termes émouvants. Il est évident qu’il s’efforce, qu’il s’efforce réellement, d’éprouver une compassion semblable pour la société palestinienne souffrante. Mais là, il n’y parvient pas. Ce qu’il éprouve, c’est une compassion dépourvue de chaleur, de réelle émotion.

Il dit que « c’est un peuple dont la souffrance n’est pas moindre que la nôtre. » Pas moindre que la nôtre ? La même à Gaza qu’à Tel-Aviv ? Á Rafah qu’à Kfar-Sava ? La tentative d’établir une symétrie entre occupant et occupé, devenue aussi la caractéristique d’une partie des pacifistes, relève d’une erreur fondamentale. Cela est vrai même si Grossman voulait évoquer les souffrances indicibles des Juifs au cours des âges – même cela ne justifie pas ce que nous faisons subir aujourd’hui aux Palestiniens.

Quant aux Palestiniens, qui ont voté pour le Hamas dans une élection manifestement démocratique, Grossmann dit qu’ils sont « les otages d’un islam fanatique ». Il est convaincu qu’ils changeraient complètement dès le moment où Olmert « leur parlerait ». C’est, pour le moins, une attitude paternaliste. « Pourquoi ne faisons-nous pas appel à toute notre souplesse, à toute notre créativité israélienne, pour arracher notre ennemi au piège dans lequel il s’est enfermé lui-même ? » Ce qui veut dire : nous sommes l’élément pensant, créatif et nous devons libérer les pauvres Arabes de leur fanatisme insensé.

Fanatisme ? Comme un caractère génétique ? Ou s’agit-il du désir naturel de se libérer d’une occupation brutale, étouffante, une occupation dont ils n’ont pas réussi à desserrer l’étreinte dévastatrice et à se libérer lorsqu’ils ont élu un gouvernement « modéré » ?

Cela est encore vrai de la seconde proposition de Grossman – celle qui concerne la Syrie. À première vue, une suggestion positive : il faut qu’Olmert accueille positivement toute proposition de paix d’un dirigeant arabe. Excellent. Mais que conseille-t-il à Olmert de faire concrètement ? « Proposez-lui (à Assad) un processus de paix s’étendant sur plusieurs années au terme desquelles, s’il remplit toutes les conditions, s’il accepte toutes les réserves, il pourra récupérer les hauteurs du Golan. Obligez-le à s’engager dans une démarche de dialogue et à la pousuivre. » David Ben-Gourion ou Ariel Sharon n’auraient pas pu dire mieux.

L’enthousiasme n’a certainement pas fait tomber Bashar al-Assad de son siège quand il a lu cela.

Si l’on veut comprendre le sens des paroles de Grossman, il faut avoir en mémoire leur contexte.

Il n’y a pas un camp israélien de la paix, mais deux – et il y a entre eux une différence considérable.

Le premier camp, celui de Grossman, se présente lui-même comme « le camp sioniste de la paix ». Son concept stratégique : c’est une erreur de s’écarter de ce que l’on appelle « le consensus national » . Si nous nous écartons de ce consensus national, pensent-ils, nous n’aurons pas raison contre la population. C’est pourquoi nous devons à tout moment adapter notre message à ce que la population dans son ensemble est capable d’entendre.

Le mouvement « La paix maintenant » se situe au centre de ce camp, et plusieurs autres groupes et personnalités en font partie. C’est une stratégie parfaitement légitime, à condition toutefois de réussir à entraîner les masses. Malheureusement, cela n’a pas été le cas : « La paix maintenant » qui avait réussi en 1982 à mobiliser des centaines de milliers de gens dans un mouvement de protestation contre le massacre de Sabra et Chatila, a eu de la peine la semaine dernière à rassembler simplement 150 personnes pour protester contre le massacre de Beit Hanoun. (Les autres mouvements qui se sont associés à la manifestation en ont amené le même nombre. Nous étions en tout quelques 300 manifestants.) C’est à peu près le même nombre de gens que l’on a vu à d’autres manifestations récentes de « La paix maintenant », même à celles qui avaient pu disposer de plus de temps pour leur préparation.

Ce camp entretient des relations étroites avec deux partis politiques : le Meretz et le parti travailliste ( au moins avec son aile gauche). Presque tous les fondateurs et dirigeants de « La paix maintenant » étaient candidats sous les couleurs de ces deux partis, et plusieurs d’entre eux ont été élus à la Knesset. L’un des fondateurs est actuellement ministre de l’Éducation dans le gouvernement Olmert-Peretz.

LE SECOND CAMP, habituellement appelé « le camp de la paix radical » poursuit la stratégie opposée : exprimer notre message à haute et intelligible voix, même lorsqu’il est impopulaire et qu’il est éloigné du consensus (comme c’est généralement le cas). L’hypothèse est que le consensus suivra lorsque notre message se sera révélé juste à l’épreuve de la réalité.

Ce camp auquel appartient Gush Shalom ( mouvement au sein duquel je milite), avec des douzaines d’autres organisations, se livre à un travail quotidien acharné : depuis la lutte contre la construction du mur et toutes les autres mauvaises actions de l’occupation jusqu’au boycott des colonies et au soutien aux soldats qui refusent de servir dans les territoires occupés.

Ce camp se distingue aussi de l’autre par ses relations étroites avec les Palestiniens, aussi bien avec les dirigeants qu’avec les villageois qui s’opposent à la construction d’un mur qui les spolie de leurs terres. Récemment, Gush Shalom a engagé un dialogue avec les dirigeants du Hamas. Ces contacts nous permettent de comprendre la société palestinienne dans toute sa complexité, ses sentiments, ses intuitions, ses exigences et ses espoirs.

N’étant lié à quelque parti que ce soit, ce camp est tout à fait conscient qu’il ne sera jamais un mouvement de masse. C’est le prix à payer. Il est impossible d’être populaire dès lors que l’on prend des positions et que l’on mène des actions qui vont à l’encontre du consensus. S’il en est ainsi, comment a-il un impact ? Comment se fait-il, qu’au fil des années, beaucoup de ses positions ont été adoptées par le grand public y compris des sommités comme Grossman ?

C’est ce que nous appelons « l’effet d’engrenage ». Une petite roue, avec sa propre énergie, met en mouvement une plus grande roue qui elle-même entraîne une roue encore plus grande et ainsi de suite jusqu’à mettre en mouvement le centre du consensus. Ce que nous disons aujourd’hui, « La paix maintenant » le dira demain, et une grande partie du public après-demain.

Cela s’est vérifié des dizaines de fois dans le passé et s’est de nouveau vérifié ces dernières semaines au cours de la Seconde Guerre du Liban. Nous avons appelé à manifester contre la guerre dès les premiers jours, alors qu’une majorité écrasante – où l’on trouvait Amos Oz, David Grossman et d’autres – y apportait ouvertement un soutien enthousiaste. Mais, lorsque les motifs réels et les résultats catastrophiques sont devenus évidents, le consensus a commencé à changer. Nos rassemblements ont enflé passant de 200 à 10 000 manifestants. Même « La paix maintenant » qui avait apporté son soutien à la guerre au début a changé de position pour, à la fin de la guerre, appeler à sa propre manifestation contre la guerre, en association avec le Meretz. Au bout du compte, l’ensemble du consensus national » a bougé.

Il pourrait s’avérer que le « camp de la paix radical » et le « camp de la paix sioniste », tout en jouant des rôles différents, se complètent l’un l’autre dans la lutte décisive pour rallier l’opinion publique.

LE DISCOURS DE GROSSMAN devrait être apprécié dans cet esprit.

Ce fût un discours émouvant, et même un grand discours. Il ne comportait pas tout ce que nous aurions souhaité, mais, pour Grossman et pour le camp auquel il appartient, ce fût réellement un grand pas dans la bonne direction.

Article publié en hébreu et en anglais sur le site de Gush shalom le 19 novembre 2006 – Traduit de l’anglais « Grossman’s dilemna » : Fred Lucas

AFPS

Discours de Grossman



Articles Par : Uri Avnery

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