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Le Kurdistan irakien… à pas de loup vers l’indépendance
Par Gilles Munier
Mondialisation.ca, 09 décembre 2013
france-irak-actualite.com
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L’avenir d’un plus grand Kurdistan se joue actuellement dans sa partie syrienne, auto-administrée par une filiale du PKK, parti turc accusé de terrorisme par l’Union européenne.

Le 16 novembre dernier, la visite effectuée par Massoud Barzani à Diyarbakir – cœur du Kurdistan turc – a été qualifiée d’ « historique »par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, Clou des cérémonies, le président de la Région autonome irakienne était accompagné du grand chanteur kurde Sivan Perwer, persona non grata en Turquie depuis 37 ans. A l’Hôtel de ville, il a salué Leyla Zana, députée kurde turque accusée de « collusion avec le PKK » qui voit dans sa venue un motif d’espoir. Emprisonnée 10 ans (1994-2004) pour avoir parlé dans sa langue natale au parlement, sa participation à cette opération séduction devrait permettre à l’AKP, le parti d’Erdogan, d’engranger des voix dans la perspective des élections provinciales de mars 2014 en Turquie et de relancer le processus de paix avec le PKK qui piétine. Son leader, Abdullah Öcalan, incarcéré « à vie » sur lîleprison d’Imrali, dans la mer de Marmara, réclame notamment la reconnaissance de l’identité kurde et qu’Ankara cesse de traiter son peuple de « Turcs montagnards ». 

La rencontre de Diyarbakir peut aussi être interprétée sous un autre angle : celui du rapprochement du Kurdistan irakien majoritairement sunnite de rite chaféite, avec la Turquie néo-ottomane, et au-delà avec l’Europe et l’Otan. Le commerce entre Ankara et Erbil est des plus florissants. La région autonome qui exportait illégalement son pétrole par camions vers la Turquie et l’Iran a, depuis septembre dernier, son propre oléoduc, d’une capacité de 300 000 barils de pétrole par jour, aboutissant au port turc de Ceyhan. Le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki, à Erbil en juin dernier, n’est pas parvenu à ce qu’il soit raccordé au pipeline irakien vers la Turquie. Pour Barzani, les puits de Khurmala et d’Avana de l’immense champ pétrolier de Kirkouk sont, de fait, sous sa juridiction et l’attribution du troisième – Baba Gurgur, et son Feu éternel brulant depuis l’Antiquité – dépend de l’application de l’article 140 de la constitution irakienne de 2005 qui doit décider du statut de la province qu’il revendique.  

Partage du gâteau kurde

Depuis la Première guerre du Golfe, le Kurdistan irakien était dirigé par les chefs de deux tribus féodales. Massoud Barzani d’abord, fruit des amours de Mulla Mustapha, son père légendaire, avec Hamael -–décédée en 2011 – fille de Mahmoud Agha, chef de la puissante tribu Zebari, mercenaire attitré des régimes de Bagdad, qu’il voulait neutraliser. L’autre : Jalal Talabani, chef de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) – élu président irakien après le renversement de Saddam Hussein – est par ailleurs vice-président de l’Internationale socialiste et allié privilégié du régime de Téhéran. Les conflits sanglants qui les ont longtemps opposés ayant été en partie réglés par Madeleine Albright, secrétaire d’Etat étasunienne après la Première guerre du Golfe, ils se sont réconciliés et ont partagé le gâteau kurde 50-50, dans le plus pur style des gangsters de Chicago. Mais, passons… La santé fragile de Jalal Talabani, puis son hospitalisation d’urgence en Allemagne après une attaque cérébrale en décembre 2012 ont laissé du champ libre à Massoud Barzani pour verrouiller le paysage politique kurde, à tous les niveaux. Son fils Masrour, conseiller pour la sécurité nationale, est le véritable chef de l’Azayish, redoutable service secret; son neveu Nechirvan est Premier ministre du gouvernement régional (GRK) et –cerise sur le gâteau – Hoshyar Zebari, ministre irakien des Affaires étrangères est son oncle maternel. Mais, cela n’a pas empêché ses opposants de dire à leur manière « Barzani, dégage ! » en refusant qu’il se présente à la présidence pour un troisième mandat. Il n’en tiendra pas compte. Aux élections législatives d’octobre dernier, son parti était toujours en tête, mais la montée en puissance du Gorran (Mouvement pour le changement) comme seconde force politique kurde, sonne à ses oreilles comme un avertissement.

Corrompu jusqu’à l’os

Massoud Barzani, 66 ans, est à une croisée de chemin. Scolarisée en kurde, et ayant choisi l’anglais comme seconde langue plutôt que l’arabe, la jeunesse réclame l’indépendance que lui ont fait miroiter les dirigeants des guérillas anti-arabes, avec d’autant plus d’ardeur que la région autonome est, potentiellement, la 6ème puissance pétrolière du monde. Face à cette attente, et à la déception d’une population trouvant que les richesses sont mal distribuées, le système Barzani, corrompu jusqu’à l’os, n’a d’autre solution que la fuite en avant.

Apparemment, Recep Erdogan ne voit  que des avantages dans le développement et la marche du Kurdistan irakien vers plus d’indépendance, même si c’est sur le dos des Turkmènes irakiens : 2 à 3 millions de personnes habitant depuis l’époque abbasside des régions revendiquées par Barzani. Il espère sans doute que les peshmergas irakiens l’aideront à neutraliser ceux du PYD-PKK en Syrie, comme son père Mustapha l’a fait en Iran pour satisfaire le Chah. Un parti kurde turc pro-Barzani serait en voie de constitution.

L’influence des Kurdes pro-occidentaux est plus importante qu’on ne le pense, Arguant de leur origine aryenne, ils rêvent de parvenir, un jour, à un accord privilégié entre leur région devenue Etat et l’Union européenne, et de couper les amarres avec le Proche-Orient arabe ou perse. C’est sans doute la carte jouée maintenant par Massoud Barzani, à cours d’imagination.

Gilles Munier

 

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