Le « Maïdan financier » en Ukraine. Part 1. Qui est responsable ?

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Qu’est-ce qui vient à l’esprit quand on dit « Ukraine » ? Un chaos politique et militaire, des bilans lourds aussi bien du côté de Kiev que du côté du Donbass, un pêle-mêle des militaires ukrainiens, des mercenaires étrangers, des régiments radicaux du type Azov ou Aidar… Et, bien sûr, la situation économique catastrophique.

Malgré les efforts de restaurer la paix dans le Sud-Est du pays, la situation est loin d’être calme et le gouffre économique se creuse davantage. Les convois humanitaires russes ne ravitaillent que quelque 7 millions d’habitants du Donbass, laissant ouverte la question de 45 millions d’Ukrainiens qui restent. Des gens protestent régulièrement contre la chute du cours de la hryvnia et attendent une aide financière peu importe d’où elle viendra. C’est là que le cercle vicieux va s’enclencher: une aide potentielle sera, sans doute, employée à financer la guerre dans le Donbass, comme c’était notamment le cas de 4,2 milliards accordés en 2014 par le FMI.

Cependant, la guerre civile n’est pas l’unique cause du gouffre financier en Ukraine. Notre interlocutrice Hélène Clément-Pitiot, économiste et spécialiste de la Russie, membre du Centre d’études des modes d’industrialisation (CEMI-EHESS), a regardé au fond du problème.

Remontons à l’année 1991 lorsque l’Ukraine a proclamé son indépendance. Si à l’époque, le Russie est arrivée à franchir l’étape difficile qui a suivi l’écroulement de l’URSS, « l’économie ukrainienne peine toujours à passer ces étapes et reste coincée. En mars 2014, les difficultés étaient déjà visibles. C’était des difficultés de nature structurelle: dans ses vecteurs déterminants (la sidérurgie, l’agriculture, la construction mécanique), l’économie ukrainienne n’a pas pu se rénover.

La crise de 2008 a massivement amené des problèmes de financement, de dette, de soutenabilité des soldes financiers. Maintenant, les questions politiques ont complètement perturbé le débat économique. Il y a eu une capture de potentiel économique par des conflits politiques et une sorte de féodalité s’est maintenue. Résultat: problèmes structurels, financiers, manque d’investissement chronique.

 

Les chiffres officiels montrent que la production ukrainienne a diminué de 10%, le PIB de moins de 8% en 2014. Cela paraît minime vu les pertes de matière économique. Les destructions dues à la guerre sont colossales. On en était déjà à plus de 200 écoles détruites, 45 hôpitaux, des milliers d’immeubles et, ce qui est pire du point de vue économique, la destruction de circuits d’approvisionnement entre l’industrie, les services et autres. Il y a aussi des pertes d’emplois massives (85% d’emplois dans les PME ont disparu). La chute d’exportations est logique (baisse de 30% à 35% sur les exportations avec la Russie). La balance courante s’est effondrée qui est aussi le signe de la dégradation des conditions sociales. La consommation des ménages a baissé de 40%. S’y ajoutent les effets de l’austérité, l’inflation et la dévaluation.

En même temps, le rêve d’Europe qui a été propagé en Ukraine a soutenu la volonté d’immigration. Les gens ne s’investissent pas dans un pays où tout le monde veut partir. Il y a une démotivation globale de la population, les acteurs économiques fuient, que ce soit à l’Est ou à l’Ouest du pays. En voulant éviter la conscription, les populations jeunes qui sont les plus actives se retrouvent en Pologne, en Roumanie, etc. Du point de vue économique, cette fuite du pays est presque le problème majeur, puisqu’on a beau injecter des capitaux, ils vont être capturés auprès de lobbies, d’oligarques et vont reconstruire la féodalité. »

Economie ukrainienne avant et après Maïdan

L’Europe n’est pas pour rien dans la situation économique actuelle en Ukraine, continue Hélène Clément. Dans son interview à la radio Sputnik, elle met l’accent sur les propos assez virulents de Dominique Strauss-Kahn qui est intervenu au forum de Yalta (Yalta Européan Stratégie): « Toute cette affaire a été très mal gérée par l’Europe et c’est vous, Ukrainiens, qui en payez le prix. Si vous voulez changer le cours de l’Histoire, ça ne me gêne pas, mais faites-le plutôt par la négociation que par la guerre. Parce que, évidemment, les Européens ne sont pas prêts à mourir pour l’Ukraine: vous êtes seuls. (…) A l’exception de la colère et la haine vous n’avez rien donné. Vous avez trahi la Russie, qui vous avez créé et nourri avec une cuillère. Le monde entier le sait! Il faut se rappeler que personne n’aime les traîtres. »« Pendant 20 ans, reprend Hélène Clément, on a fait croire à l’Ukraine que son salut était l’aide extérieure. Il y a eu une succession de promesses, de programmes du FMI et de l’UE. Mais si on se souvient, ces promesses ne sont pas toujours tenues. Au moment crucial où Ianoukovitch a presque accepté de signer l’accord d’association avec l’Union européenne et a demandé 20 milliards à l’Europe, on lui a refusé. D’une certaine manière, l’Europe a créé cette situation de désastre économique parce qu’elle n’a pas accompagné le pays au bon moment ».

 

Aujourd’hui, le FMI, l’Union européenne et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) sont en passe d’accorder une aide de 17,5 milliards d’euros à l’Ukraine. Mais c’est déjà trop tard parce que « cet argent ira directement aux créanciers et l’économie ukrainienne ne verra strictement rien, il n’y aura aucun investissement. » De plus, il ne faut pas oublier que ces 17,5 milliards sont conditionnés à une politique d’austérité appliquée en Ukraine depuis mars 2014. Hélène Clément a condamné la politique d’austérité: « C’est comme si on mettait au régime un anorexique. Economiquement, cela a ces sens-là, c’est-à-dire que privatiser, détruire les systèmes de protection sociale, tout ce qui soutient et fait vivre la population, décourage et empêche la mobilisation de la force de travail. La politique d’austérité est le germe de la croissance formidable des inégalités. Elle tue, selon les études des universités britanniques, notamment, menées par David Stuckler qui met en avant l’augmentation de 40% le nombre de suicides en Grèce. »

 

« Je pense que l’Europe a oublié que le temps compte dans l’économie et a raté l’occasion de fournir la liquidité à l’Ukraine au bon moment. Pourquoi on est prêt maintenant à apporter des milliards? N’est-ce pas le choix du chaos, le choix d’entretenir les difficultés économiques? Pour déstabiliser tout à fait la zone? Le paradoxe c’est la fragilité de la finance mondiale où ce chaos a été voulu de façon géostratégique. D’une certaine manière, on accélère aussi les problèmes de la situation internationale et du monopole du dollar. Car l’instabilité financière fait que les pays qui veulent un monde multipolaire commencent à s’organiser pour se distancier de l’hégémonie du dollar. »

Hélène Clément-Pitiot

 



Articles Par : Hélène Clément-Pitiot

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