Le massacre de Virginia Tech : les racines sociales d’une autre tragédie

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Un jour après la tuerie de masse à Virginia Tech dans la ville de Blacksburg dans l’état de Virginie, avec la douleur et la consternation qu’elle a suscitées, une réflexion sur la vie américaine s’avère nécessaire. L’événement était horrible, mais celui qui a suivi l’évolution de la société américaine depuis un quart de siècle ne sera pas complètement choqué. De tels épisodes psychotiques, y compris des douzaines de tueries dans les lieux de travail et les établissements scolaires, ont eu lieu avec une régularité troublante, particulièrement depuis le milieu des années 1980. Associated Press et le Centre des ressources sur la violence à l’école ont recensé environ 30 tueries dans des lycées et des universités depuis 1991.

La réaction officielle aux morts de Blacksburg, peut-on prédire avec une certaine assurance, sera aussi superficielle et non pertinente qu’elle a été dans les cas précédents.

La présence de George W. Bush à la cérémonie qui a eu lieu au campus de Virginia Tech mardi après-midi était particulièrement inappropriée. C’est un homme qui incarne le pire aux Etats-Unis, son élite corrompue et riche. En tant que gouverneur du Texas, Bush a présidé à l’exécution de 152 êtres humains ; en tant que président, il a sur les mains le sang de milliers d’Américains, de dizaines de milliers d’Afghans et de centaines de milliers d’Irakiens. Son administration a fait de la violence incessante la fondation de sa politique mondiale, justifiant les assassinats, l’emprisonnement secret et la torture.

Parlant de la tuerie à Blacksburg, Bush a commenté : « Ceux dont la vie a été prise n’ont rien fait pour mériter ce sort. Ils étaient simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Aujourd’hui, ils nous ont quittés et ils laissent derrière eux des familles en deuil, des collègues étudiants en deuil et une nation en deuil. » Si le président et ses copains n’étaient pas entièrement immunisés aux conséquences de leur propre politique, ils pourraient se surprendre à remarquer que leurs discours s’appliquent aux masses des morts en Irak, qui eux aussi, « n’ont rien fait pour mériter ce sort ».

Le président, dans ces remarques sommaires, semblait pressé avant tout de mettre ces événements derrière lui. Le commentaire de Bush selon lequel « Il est impossible de trouver un sens à de telles violence et souffrance » n’a surpris personne. Il reconnaît instinctivement, ou ceux qui écrivent ses discours reconnaissent, que considérer « violence et souffrance » de façon sérieuse soulèverait plus de questions troublantes et peut-être même des réponses encore plus troublantes. Lorsque le président a conclu « Et, en ce terrible jour de deuil, il est difficile d’imaginer qu’un temps viendra où la vie à Virginia Tech redeviendra normale », il en a dit peut-être plus qu’il le voulait. C’est reconnaître que quelque chose est allé terriblement mal à Virginia Tech, et l’université est ici un microcosme d’une réalité sociale plus large, et qu’il ne se sera pas facile de le réparer.

En général, ceux qui ont pris la parole au rassemblement, les responsables de l’université, les politiciens et le clergé, semblaient pressés d’en finir avec l’événement. Dans certains cas, cela a pu venir d’un désir sincère de consoler et de remonter le moral collectif de la communauté. Toutefois, une tragédie majeure, avec de larges implications sociales, a eu lieu et ces dernières doivent être prises en compte.

Les événements de Virginia Tech ont eu lieu huit ans, presque jour pour jour, après la tuerie de masse du lycée de Columbine à Littleton dans l’état du Colorado, dans laquelle quinze personnes sont décédées. A cette époque, les médias et les politiciens se frappaient rituellement la poitrine, Bill Clinton en tête. Beaucoup a été dit sur un nouveau contrôle des armes à feu, d’accroître la sécurité dans les établissements scolaires et de la nécessité de soutenir les étudiants en difficulté. Alors, comme aujourd’hui, l’opinion publique américaine officielle a refusé de reconnaître la tuerie comme un dérèglement social.

Que s’est-il produit depuis toutes ces années? Est-ce qu’il est possible de défendre l’idée que la société américaine s’est développée depuis 1999 de façon à rendre une tragédie comme celle de Columbine moins probable ?

La vie quotidienne aux Etats-Unis continue à avoir un fond violent et impitoyable. En avril 1999, les Etats-Unis et l’OTAN lançaient missile de croisière sur missile de croisière sur l’ancienne Yougoslavie et imposaient des sanctions fatales et bombardaient périodiquement l’Irak. La Somalie et l’Afghanistan avaient aussi été punis par l’administration Clinton.

Le militarisme américain, toutefois, s’est bien développé dans la dernière décennie. Les Etats-Unis ont occupé des parties de l’Asie centrale ou du Moyen-Orient pour la plus grande partie des huit années depuis Columbine. Après avoir volé les élections et en utilisant les attentats terroristes du 11-Septembre, le régime Bush-Cheney a lancé une guerre fondée sur des mensonges. La leçon qu’enseigne l’élite dirigeante est claire : pour atteindre ses objectifs, toute forme de brutalité est légitime.

Au même moment, au cours de la dernière décennie, le gouffre social s’est élargi aux Etats-Unis. En 2005, le 0,1 pour cent supérieur de la population américaine gagnait presque autant que les 150 millions d’Américains les plus pauvres. Ces 300 000 riches individus recevaient chacun 440 fois le revenu moyen d’une personne faisant partie de la moitié la plus pauvre de la population, doublant ainsi pratiquement l’écart de 1980. Menant la grande vie, les riches accumulent des fortunes directement aux dépens de larges couches de travailleurs. La société est nettement divisée entre les « gagnants » et les « perdants ». Pour ces derniers, l’avenir est sombre.

Le déclin de la solidarité sociale, la domination du processus politique par l’argent, l’érosion des droits démocratiques, la transformation des médias en un outil de propagande du gouvernement et du Pentagone — tous ces processus, qui prenaient place en 1999, ont maintenant atteint un état beaucoup plus avancé.

De façon plus générale, on a assisté au cours des vingt-cinq dernières années à un tournant marqué vers la droite de l’establishment politique et médiatique américain, poussé par le déclin économique relatif des Etats-Unis, et à la dégénérescence de l’atmosphère sociale et au développement de sa grossièreté. La brutalité dans les paroles et les actes constitue maintenant la politique de choix du pouvoir.

La prolifération de la violence, les appels soutenus à la peur, l’incitation à la paranoïa — tout ceci a des conséquences ; cela crée un certain climat. La société américaine tente depuis si longtemps de masquer ou d’ignorer ses problèmes les plus urgents. Quelles sont les réactions officielles ? La punition d’abord, l’invocation du dieu ensuite. Cependant, la répression des contradictions ne les fait pas disparaître. 

La culture en entier en a souffert. Sans rien céder à la police de la moralité de la droite, la prédominance des jeux vidéos, de la musique populaire et des films qui glorifient le viol et le meurtre peut difficilement être perçue comme le signe d’un bien-être social. Tout est fait pour isoler les gens, les rendre insensibles et les habituer à la souffrance des autres. La vie humaine a été dévaluée et elle est souvent méprisée.

Clairement, cela a des conséquences. La capacité de tuer méthodiquement et de sang-froid ses camarades de classe révèle un niveau terrible d’anomie sociale. Un médecin à l’Hôpital Montgomery Regional, où les blessés étaient soignés, a commenté : « Les blessures étaient incroyables. Cet homme était très violent. Il n’y a pas de victime avec moins de trois blessures par balle. »

Le tireur de Blacksburg, un Coréen américain de 23 ans, Cho Seung-Hui, est l’un de ces individus désespérés qui font inévitablement partie de telles tragédies. C’était un « solitaire », raconte un représentant de l’université. Ses colocataires l’ont décrit comme étant « bizarre », un jeune homme qui mangeait seul, qui refusait d’engager la conversation, qui semblait n’avoir aucun ami ou petite amie et qui passait des heures assis devant son ordinateur ou « à fixer son bureau, fixer le vide ». 

Le professeur d’anglais de Cho a indiqué que « des indices montraient qu’il était tourmenté » d’après son travail dans un cours de composition écrite, et qu’il lui avait suggéré d’obtenir de l’aide. Une des étudiantes de son cours d’art dramatique a décrit son travail comme « vraiment morbide et grotesque ». Elle se rappelait de l’une de ses pièces : « C’était à propos d’un fils qui détestait son beau-père. Dans la pièce, le garçon l’attaquait avec une tronçonneuse et lui lançait des marteaux. Mais la pièce se terminait avec le garçon étouffant violemment son père avec une friandise Rice Krispy. » Il est désagréable de le reconnaître, mais un tel scénario serait-il impensable dans l’industrie américaine moderne du cinéma ?  

Cho, qui est arrivé aux Etats-Unis étant jeune et qui est allé au lycée de Fairfax County, en Virginie en banlieue de Washington DC, a laissé une note, dans laquelle il se serait plaint des « enfants riches », de la « débauche » et des « fourbes charlatans ». Il a aussi écrit : « Vous m’avez contraint à faire cela. » Selon les responsables de l’université, le jeune homme avait publié un avertissement sur le forum en ligne de l’école : « je vais tuer à VTech aujourd’hui ».

C’était un individu troublé, mais rien n’a été fait. Il est passé entre les mailles, comme tant d’autres. On trouve beaucoup d’individus bienfaisants en Amérique, qui sont plus que prêt à donner un coup de main, mais c’est une société indifférente. Plusieurs obstacles, institutionnels, financiers, bloque la voie à une aide véritable et tout ceci a lieu dans un contexte de compétition effrénée.

L’incident à Blacksburg, aussi horrible soit-il, n’est ni unique, ni isolé. Un jour après la tuerie de masse en Virgine, des administrateurs d’université au Texas, en Oklahoma et au Tennessee ont fermé ou évacué leurs campus. Des responsables de deux écoles en Louisiane ont fait de même. A Hollywood Hills, dans l’état de Floride, un lycée a été fermé après qu’un étudiant eut envoyé une photo d’un revolver par portable et menacé de se tuer. En Iowa, le lycée de Rapid City a aussi été fermé après qu’il fut rapporté qu’une personne se trouvait sur le terrain de l’école avec une arme à feu.

Qu’a-t-on appris depuis Columbine sur la source de cette aliénation sociale ? Une longue série d’éditoriaux des principaux journaux au pays amène à tirer la conclusion que… rien.

Les éditeurs du New York Times se plaignent que les Américains font face aux pires dangers de « tueurs au pays armés d’armes à feu qui sont dangereusement faciles à se procurer ». Ils rappellent aussi à leurs lecteurs qu’après Columbine, « les administrateurs des écoles publics se sont concentrés à reconnaître les signes annonciateurs suffisamment à l’avance pour éviter les tragédies ».

Des centaines de millions d’armes à feu sont en circulation aux Etats-Unis et il en fait aucun doute qu’il est trop facile de s’en procurer une. Toutefois, ce point est en grande partie une fausse question. De tels arguments n’expliquent en rien la régularité avec laquelle se manifestent les comportements sociopathes dans la vie américaine. Quant au fait de garder l’œil ouvert pour détecter « les signes annonciateurs », cela semble un bon conseil, mais ce n’est pas vraiment une réponse.

Les éditoriaux du Washington Post, du Los Angeles Times, du Boston Globe, d’USA Today et du Detroit Free Press n’éclairent pas plus la question. Respectivement, ils soulèvent des questions (« Devrait-on installé des détecteurs de métal dans toutes les classes et les universités des Etats-Unis? »), expriment l’étonnement (« Il est difficile d’imaginer comment quelqu’un peut tuer autant de compagnons humains, sans raison ») et la colère (« Aujourd’hui, toutefois, l’attention doit se porter sur la révulsion face à ce que le tireur représentait et sur la douleur de ses victimes » ou bien font la morale (peut-être la violence « est-elle le symptôme d’une société moralement déséquilibrée. »)

En l’absence de toute discussion ou commentaire sérieux, la couverture 24 heures sur 24 d’une telle tragédie sur les réseaux câblés de télévision commence à devenir de l’exploitation.

Pratiquement aucune partie de la couverture médiatique n’est consacrée aux causes sociales de l’événement. L’establishment politique et médiatique ont répondu au massacre de Virginia comme il répond à toute les indications importantes de malaise sociale : par un mélange de déni et d’aveuglement. En se dupant eux-mêmes que l’épidémie de tueries peut être traitée en augmentant la vigilance ou en transformant les campus en forteresses, les politiciens et les éditorialistes ont montré combien ils étaient loin de la réalité.

De tels événements font comprendre combien il est nécessaire de trouver une autre façon de faire, de trouver des réponses avec plus de sensibilité, de trouver des véritables réponses aux problèmes. Cela soulève la nécessité pour une orientation sociale différente, qui remet en cause les fondations sociales actuelles de la société américaine. Et de telles recherches critiques ne devraient pas être entreprises seulement dans les moments de calamité sociale.

Article original en anglais paru le 18 avril 2007.



Articles Par : David Walsh

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