Le massacre silencieux du Mare nostrum

Du 13 août 1961 au 9 novembre 1989, le Mur de Berlin a coûté la vie à 230 personnes. De 1988 à 2006, 5742 personnes sont mortes dans la tentative de passer le mur qui sépare l’Europe de la partie pauvre du monde.
 

Le premier mur a un m majuscule, le second une minuscule. Pour le détail. La nouvelle tendance est la mort par déshydratation dans le désert du Sahara : 133 décès assertés jusqu’à présent. Une nouvelle  forme de sélection frappe aussi : 77  personnes ont sauté sur des mines à la frontière entre la Turquie et la Grèce. Mais les gens cachés dans des TIR et morts par étouffement font encore la chronique : 213. A signaler comme appendice du genre, les 19 personnes mortes écrasées par les trains le long du tunnel sous la Manche. Mais, dans la tentative de passer en Europe depuis la partie pauvre du monde, la principale cause de mort reste encore la noyade : 3342 cas assertés en Méditerranée, 2080 ces quatre dernières années. Un cadavre sur trois gît encore au fond de la mer, 1117 cadavres en tout (chiffres de Fortress Europa).

C’est un massacre sans musées ni plaques commémoratives, qui n’a pas de cérémonies au souvenir ni de campagnes ministérielles, il n’a pas donné de symposiums, on ne l’étudie pas en classe, il n’a pas son Leonardo di Caprio. C’est un massacre discret, presque silencieux dans son imperturbable continuité. Comme une vague, il nous berce.

Au fil des années, et il en est passé dix depuis que le naufrage de la nuit de noël, en décembre 1996, laissa au fond de la mer 283 jeunes corps d’indiens, de pakistanais et de cingalais, il a acquis la forme neutre du naturel. Accidents de voitures, de trains ou d’avions, le prix à payer à la mobilité moderne. (Bien sûr le problème aurait pu être résolu si les 5742 personnes avaient pu payer un billet d’avion régulier et infiniment moins cher pour passer le mur, s’ils avaient pu prendre un bateau de ligne, ou monter sur un train pour s’installer dans une couchette, mais à l’époque du low cost le sujet  n’est pas du tout à l’ordre du jour et l’affaire en question n’est pas confiée à des ministres des transports mais à ceux de l’intérieur et de la défense).

Le naufrage de la nuit de noël est le Titanic de ces voyageurs étranges. « Le plus grand naufrage de l’histoire de la Méditerranée en temps de paix » déclara dans une interview à il manifesto le commandant de la Capitainerie du port, quelques jours après la tragédie. Il dit vraiment comme ça, « en temps de paix », et peut-être ne pensait-il pas qu’aux statistiques. Il voulait  dire que ces chiffres – 283 morts noyés –  étaient des chiffres de guerre.

Le commandant savait avec certitude qu’on n’était pas en guerre et il ne croyait pas qu’une tragédie d’une telle proportion ait pu vraiment arriver. Et comme lui, tous les médias (à l’exception de ce journal, tous les autres, ces jours là,  étaient occupés à raconter avec force détails le naufrage de deux navigateurs plaisanciers italiens en Australie). Et comme tous les médias, les représentants du gouvernement de gauche de l’époque (plusieurs sont à nouveau au gouvernement aujourd’hui : Romano Prodi, Livia Turco…) n’y croient pas non plus.  Tous de mauvaise foi ? Pas de preuve pour l’affirmer avec une certitude absolue mais c’est possible. Du reste eux non plus n’en n’avaient pas, de preuves : ils ne leur semblèrent pas suffisants  ces témoignages recueillis par il manifesto auprès des survivants, des parents des victimes, des organisateurs mêmes du voyage. De ces 283 corps, pas un seul n’était revenu à la surface et cela fut suffisant pour classer une affaire qui aurait pu déranger le cours naturel des événements : débats au parlement, titres des journaux, congrès sur la multiculturalité.  (Ensuite, comme le racontera cinq ans plus tard à La Repubblica un marin de Portopalo, on vint à savoir que les cadavres revenaient – et comment !- à la surface, pris dans les filets comme des poissons, pour être ensuite rejetés à la mer : le voilà dévoilé, le mystère du bateau fantôme).

Aujourd’hui ces 283 cadavres, ou ce qu’il en reste, sont encore là, au fond de la mer, entre Malte et la Sicile. Somme toute, en discrète compagnie.

Edition de dimanche 17 décembre 2006 de il manifesto

http://www.ilmanifesto.it/Quotidiano-archivio/17-Dicembre-2006/art14.html

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Articles Par : Global Research

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