Le meurtre de la Yougoslavie

La condamnation de l’ancien commandant serbe bosniaque, Ratko Mladic, par le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie nous rappelle un conflit brutal au cours duquel des atrocités furent commises par tous les antagonistes, y compris l’Occident par des frappes aériennes de l’OTAN qui ont duré 78 jours et pris les vues de centaines de civils.

Comme le dramaturge lauréat du Prix Nobel britannique Harold Pinter avait décrit, « les actions de l’OTAN en Serbie n’avaient rien à voir avec le destin des Albanais kosovars ; c’était encore une fois l’exercice flagrant et brutal de la puissance des USA. »

En considérant la diabolisation générale des Serbes qui a suivi, à la fois pendant et après ce conflit qui résulta dans la destruction et le démembrement de la République Socialiste Fédérale de Yougoslavie (RSFY), l’on est porté à penser que les Serbes étaient en même temps la cause du conflit et les seuls à y être impliqués. Une telle narration de ce qui représente l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire des Balkans est insultante, non seulement envers ceux qui en ont souffert mais envers la vérité.

La destruction de la RSFY est le crime primordial par lequel tous les autres crimes et atrocités commises au cours du conflit doivent être compris. La volonté d’ignorer ce crime plus vaste et de se focaliser plutôt sur les atrocités commises au cours du conflit qui a suivi n’est pas anodine. Car nous avons affaire à l’impérialisme occidental sauvage et impitoyable ; et à la façon par laquelle l’Occident est parvenu, dans le cas de l’ex-Yougoslavie, à exploiter les fissures nationalistes et ethniques régressives qui ont longtemps lézardé les Balkans pour atteindre son objectif de démantèlement du dernier état socialiste d’Europe suivant l’effondrement de l’Union Soviétique.

Sous la constitution de la RSFY les fissures nationalistes et ethniques susmentionnées étaient sublimées avec succès, au profit d’une identité yougoslave commune autour de laquelle les citoyens pouvaient se rassembler et s’unir pour forger un état mutli-ethnique et pluri-religieux, qui a été un symbole de justice sociale et économique pendant des décennies. À cet égard, il s’est révélé éminemment efficace dans la période suivant la fin de la Guerre Froide.

Les problèmes qui ont frappé la Yougoslavie sont arrivés dans le sillage de la crise de la dette qui avait englouti le pays durant les années 1980. Sous la direction de Tito la Yougoslavie s’était embarquée dans un programme excessivement ambitieux d’investissements très lourds dans le but de développer ses régions les plus pauvres, d’augmenter le niveau de vie et d’effectuer la modernisation de son industrie et de ses infrastructures. Le programme devait se dérouler sous les auspices du modèle d’auto-gestion des travailleurs qui avait été établi pendant les années 1950 pour décentraliser la gestion de l’industrie vers les lignes de production des usines, donnant ainsi aux travailleurs ordinaires un rôle dans la direction de l’économie et, de ce fait, du système socialiste qui la sous-tendait.

Toutefois, l’autonomie économique accordée par l’auto-gestion comprenait la possibilité d’emprunter pour investir. Pendant les années 1970 les emprunts avaient échappé à tout contrôle, l’abondance de crédit à taux bas et d’argent diffusée dans l’économie menant inévitablement à l’hyper-inflation. Par voie de conséquence, après la crise de la dette vint la récession économique, et par réaction les parties les plus riches et dotées de ressources du pays commencèrent à rechigner de subventionner les régions plus pauvres. Nous constatons un schéma similaire à celui des bases économiques du mouvement d’indépendance catalan en Espagne aujourd’hui, davantage là-dessus plus tard.

Un processus de tensions ethniques croissantes, exploitées par les partis nationalistes, culmina dans la déclaration unilatérale d’indépendance de la Slovénie en 1990 à la suite d’un référendum qui fut organisé en violation de la constitution de la RSFY. La Croatie lui emboîta le pas, l’indépendance des deux fut reconnue par l’Occident, fait crucial, mettant ainsi en branle les conditions du conflit brutal qui en résulta quand le gouvernement central fit ce que tout gouvernement souverain fait, confronté à la sécession, et chercha à imposer sa loi.

Pour revenir à l’indépendance catalane, nous devons faire ici un bref détour afin de mettre en lumière le « deux poids, deux mesures » de l’Occident dans sa reconnaissance de la sécession qui émergea dans la Yougoslavie d’alors, et son refus de la reconnaître dans le cas de la Catalogne depuis l’Espagne de nos jours. La puanteur de l’hypocrisie est frappante quand ceci est pris en considération, constituant de ce fait une preuve supplémentaire que pour l’Occident, la souveraineté nationale n’est respectée que pour ses alliés ou ces états suffisamment forts pour résister à sa violation perpétrée dans l’intérêt d’objectifs hégémoniques stratégiques ou économiques plus vastes. C’est l’éthique, comme pour un Empire Romain moderne, de la loi du plus fort – la même exactement qui est à la racine de l’ordre international de notre époque, quelles que soient les platitudes éthérées et lénifiantes infatigablement proférées par Washington et ses alliés en termes de « démocratie » et de « droits de l’homme ».

L’écrivaine et Professeure de sciences politiques Susan L. Woodward l’a souligné avec finesse: « En reconnaissant les indépendances slovène et croate, la Communauté Européenne [qui précéda l’UE] ne créait pas seulement de nouveaux états mais dissolvait un état existant – la Yougoslavie. »

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la haine de Hitler pour les Serbes n’était surpassée que par sa haine envers les Juifs. L’historien britannique Anthony Beevor révèle que pendant la guerre le dictateur fasciste « était obsédé par la vengeance contre la population serbe [pour son attitude anti-nazie]. La Yougoslavie devait être morcelée, et les fragments de son territoire devaient être donnés à la Hongrie, la Bulgarie et aux alliés italiens. La Croatie devint un protectorat italien avec un gouvernement fasciste, tandis que l’Allemagne occupait la Serbie. »

C’est ironique que si Hitler a échoué dans son objectif de fragmentation de la Yougoslavie, l’Occident y est parvenu cinq décennies plus tard.

John Wight

 

Article original en anglais : The Murder of Yugoslavias, Sputnik News, le 28 novembre 2017

Traduction par Lawrence Desforges pour Global Presse



Articles Par : John Wight

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