Le nouveau Goulag : quelque 14 000 personnes détenues dans le monde par les USA hors du cadre légal

Depuis le transfert à Guantánamo des premiers prisonniers venus d’Afghanistan, l’armée américaine a mis sur pied, en quelques années seulement, un réseau international de prisons de haute sécurité où elle détient, en dehors de tout cadre légal bien défini, quelque 14.000 personnes.  Les révélations successives sur les tortures et les détentions arbitraires de longue durée ont déclenché de nombreuses dénonciations, notamment du secrétaire général de l’ONU Kofi Annan et de la Cour suprême des Etats-Unis. « C’était difficile de penser que j’en sortirais un jour. J’ai vécu avec les Américains pendant un an et huit mois comme si je vivais en enfer », raconte le Bagdadi Amjad Qassim al-Aliyawi, libéré le mois dernier. Sans avoir été inculpé de quoi que ce soit.

Des dizaines de milliers d’individus sont passés par ce réseau de détention, l’immense majorité en Irak. Nombre d’entre eux racontent avoir été interrogés jour et nuit, relâchés des mois, voire des années plus tard sans une excuse, une compensation, ni même une information sur la raison de leur arrestation.  Entre 70% et 90% des détentions en Irak en 2003 étaient des « erreurs », ont déclaré des officiers américains au Comité international de la Croix-Rouge.

Ceux qui défendent le système le jugent nécessaire dans le cadre des batailles en cours pour pacifier l’Irak et l’Afghanistan et lutter contre les terroristes. Chaque prisonnier des Américains en Irak « est détenu parce qu’il constitue une menace sécuritaire pour le gouvernement irakien, la population ou les forces de la coalition », affirme le lieutenant-colonel Keir-Kevin Curry, porte-parole des opérations de détention de l’armée dans le pays.

Mais, des dizaines de ces anciens détenus, des ministres, des députés, des militants des droits de l’homme ou encore des avocats en Irak, en Afghanistan et aux Etats-Unis, interrogés par l’Associated Press, considèrent au contraire que ce système de détention est souvent injuste et contreproductif pour la lutte contre le terrorisme, car attisant le sentiment anti-américain. Depuis la publication en 2004 des photos des tortures et humiliations infligées dans la prison d’Abou Ghraïb, le nombre de cas connus d’abus physiques ou mentaux extrêmes a reculé. Le Pentagone a sorti le 6 septembre des nouvelles directives pour les interrogatoires, interdisant notamment la nudité, le fait de recouvrir la tête d’une cagoule, les positions inconfortables prolongées et d’autres techniques extrêmes. Le même jour, le président George W. Bush reconnaissait l’existence des prisons secrètes de la CIA et affirmait qu’elles avaient été vidées, mais pas fermées.

Reste que des dizaines de décès de détenus, selon les organisations de défense des droits de l’homme, demeurent sans explication, sans responsable. Les prisons secrètes, dont on ne sait pas combien ni où elles sont, existent toujours. Le nouveau manuel interdisant la torture ne couvre pas les activités des interrogateurs de la CIA. Et des milliers de personnes sont toujours dans les limbes juridiques, privés du droit élémentaire de savoir pourquoi elles sont emprisonnées. En Irak, l’armée détient environ 13.000 prisonniers à Camp Cropper, près de l’aéroport de Bagdad, Camp Bucca, dans le sud, et Fort Suse, au Kurdistan irakien. Ni prisonniers de guerre, ni criminels de droit commun, ils sont juste des « détenus pour raisons de sécurité », dit Curry. Soit en dehors des conventions de Genève.

Le gouvernement irakien juge que le système américain de détention viole les droits nationaux de l’Irak. Le numéro deux du ministère de la Justice, Busho Ibrahim, dit avoir demandé « chaque jour » que les prisonniers soient transférés sous autorités des lois irakiennes. La situation en Afghanistan est moins bien connue encore. Si des révélations de tortures et de décès sont sorties du pays en 2002-2004, on ne sait quasiment rien de ce qui se passe à Bagram. L’armée américaine y aurait quelque 500 prisonniers, afghans, mais aussi arabes, pakistanais ou ressortissants de pays d’Asie centrale.

Quant à la base de Guantánamo, à Cuba, elle a reçu ses premiers détenus d’Afghanistan, enchaînés et aveuglés par des lunettes opaques, en janvier 2002. La prison a vu passer 770 détenus, dont 455 y sont toujours. Seuls dix détenus de Guantánamo ont été à ce jour inculpés, considérés comme les plus dangereux des prisonniers de la « guerre contre le terrorisme », et 14 autres membres présumés d’Al-Qaïda transférés le 4 septembre à Guantánamo en provenance de prisons secrètes, devraient l’être bientôt.

Mais tout procès reste en suspens, car la Cour suprême américaine a dénoncé en juin le projet de l’administration Bush de mise sur pied de tribunaux militaires d’exception. Elle a considéré qu’ils violaient les Conventions de Genève et le gouvernement et le Congrès cherchent à revoir le projet pour le rendre acceptable.

Après avoir considéré ces détenus comme des « combattants illégaux », soit hors droit international, l’administration Bush a fini par reconnaître que les Conventions de Genève s’appliquaient tout de même au détenus d’Al-Qaïda. Et tout ça semble parti pour durer: la Marine américaine doit ouvrir à l’automne de nouvelles installations de sécurité maximale à Guantánamo, au prix de 30 millions de dollars. En Irak, l’armée a déjà ouvert un tout nouveau centre de détention ultra-moderne qui aura coûté 60 millions de dollars à Camp Cropper.



Articles Par : Global Research

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