Le réveil de l’armée russe

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C’est un jeu stratégique bien rodé, mais risqué : renouant avec une pratique de la guerre froide, les bombardiers russes ont repris leurs vols dans le Grand Nord de la Russie. Il ne se passe pas de semaine sans que certains d’entre eux approchent les espaces aériens des pays du nord de l’Europe ou des Etats-Unis, provoquant le décollage en urgence d’avions de combat de l’OTAN. Cet activisme aérien doit s’évaluer à l’aune d’autres manifestations de puissance, qui témoignent d’une nouvelle propension russe à s’affirmer sur les plans militaire et géopolitique. L’annonce, le 29 mai, du tir d’essai du missile RS-24 à têtes multiples capable de surpasser « tout système de défense antimissile présent ou à venir », le test, le 11 septembre, de la bombe conventionnelle « la plus puissante du monde », les essais – souvent infructueux – des missiles intercontinentaux Boulava et Topol-M, capables de « pénétrer toutes les défenses ABM », nourrissent cette démonstration.

Lorsque le chef d’état-major de la marine propose le rétablissement d’une présence permanente de la flotte russe en Méditerranée, que la Russie se livre à des manoeuvres militaires spectaculaires avec la Chine, ou qu’elle claironne qu’un de ses mini-sous-marins a planté le drapeau national par 4 000 mètres de fond, sous le pôle Nord, elle exprime une même volonté politique. La Russie de Vladimir Poutine veut sortir de la léthargie stratégique où la fin de la guerre froide et les Etats-Unis l’ont confinée. Elle estime que les Américains ont profité de l’état de déliquescence dans lequel elle se trouvait pour l' »encercler », via l’élargissement de l’Alliance atlantique à dix pays que Moscou comptait naguère parmi ses satellites.

Exsangue financièrement au moment de la chute du mur de Berlin, elle a envoyé à la casse des centaines de chars, de missiles, d’avions de combat, de navires et de sous-marins, qu’elle était incapable de maintenir en condition opérationnelle. Elle a retiré des centaines de milliers de soldats d’Europe de l’Est et réduit ses effectifs militaires de 3,4 millions d’hommes à 1,1 million. Après le 11 septembre 2001, elle a joué le jeu du rapprochement occidental, et participé à la guerre contre le terrorisme décrétée par Washington.

Puis elle a fait le constat que le « partenariat stratégique » avec les Etats-Unis était un faux-semblant. Entre-temps, dopée par l’exportation de ses hydrocarbures, l’économie russe a commencé son redressement, et M. Poutine, se faisant l’interprète de généraux qui n’ont pas accepté l’humiliation qu’a constituée la perte du statut de superpuissance, a estimé qu’il était temps pour Moscou de réinvestir dans les attributs de souveraineté : la Russie se réarme, lentement mais nettement. Le Kremlin a sans doute fait une erreur de calcul en pensant que les Etats-Unis, englués en Irak et en Afghanistan, laisseraient à la Russie la bride sur le cou pour réinvestir son « étranger proche ». Parce que l’obsession de Moscou est de disposer d’une « profondeur stratégique », les avancées politiques et militaires américaines dans le Caucase, en Asie centrale et en Europe centrale et orientale, les « révolutions de couleur » en Ukraine et en Géorgie, ont conforté les Russes dans une sorte de paranoïa obsidionale.

L’installation de sites du bouclier antimissile américain en Pologne et en République tchèque n’est, vu de Moscou, que l’ultime provocation d’une stratégie visant à corseter davantage la Russie. Il n’est pas aisé de savoir si les rodomontades martiales de Moscou sont un théâtre d’ombres ou l’amorce d’un tournant stratégique, et il serait tout aussi contre-productif de tourner en dérision le réveil de la puissance militaire russe, que de le surévaluer. L’armée souffre de multiples carences qui nuisent gravement au maintien en condition opérationnelle des unités et des équipements ; le moral des soldats, mal payés, mal logés, est au plus bas, l’insoumission est rampante, le taux de suicide alarmant.

CONCEPTS STRATÉGIQUES SURANNÉS

Si l’armée russe ne peut espérer retrouver une parité stratégique avec les Etats-Unis, elle dispose néanmoins des moyens budgétaires pour enrayer son déclin. Les dépenses militaires ont progressé de 23 % en 2007, et de 69 % depuis 2003. Au-delà de chiffres officiels qui minorent la réalité, les dépenses militaires russes sont estimées à plus de 60 milliards de dollars en 2007. C’est plus de dix fois moins que les Etats-Unis (623 milliards de dollars), mais si l’Amérique consacre près de 5 % de son PIB à la défense, la Russie est proche de 4 %. Comme ce fut le cas tout au long des années d’austérité militaire qui ont suivi la guerre froide, près de 50 % de l’effort budgétaire russe des prochaines années seront consacrés aux forces stratégiques. Cette priorité atteste la volonté de l’establishment politico-militaire russe de faire perdurer un statut d’empire déclinant et en dit long sur sa vision, archaïque, du monde.

Les dirigeants politiques n’ont rien fait pour corriger les certitudes des généraux russes. Ceux-ci ne sont pas sortis de la logique des « blocs » et des confrontations militaires de grande ampleur, y compris nucléaires. La nouvelle doctrine de défense, qui doit remplacer celle de 1993, se fait attendre : les généraux russes peinent à hiérarchiser les menaces contre les intérêts vitaux de la Russie, à remettre en cause des concepts stratégiques surannés, à transformer leurs divisions mécanisées en forces « projetables » et modernisées. Dans ces conditions, il est plus commode de stigmatiser la stratégie d' »encerclement » des vieux ennemis (les Etats-Unis, l’OTAN), et de relancer un ersatz de course aux armements.

Le risque d’une nouvelle confrontation avec l' »Ouest » n’est cependant pas certain. Le conseil OTAN-Russie fonctionne vaille que vaille depuis dix ans, l’école de l’OTAN d’Oberammergau accueille des officiers russes, les marines russe et américaine poursuivent leurs échanges d’escales, et Eucom, le commandement américain pour l’Europe, coopère avec la Russie. Depuis quinze ans, le programme Nunn-Lugar de démantèlement de l’arsenal nucléaire russe a permis de désactiver quelque 7 000 têtes nucléaires.

Les relations entre la Russie, l’Europe et les Etats-Unis ont sans doute atteint un point critique. La première doit se persuader qu’elle ne gagnera rien à se retrancher, et les seconds, même s’ils ne peuvent accepter la notion d’un glacis géopolitique russe, doivent davantage tenir compte de l' »identité » russe, fût-elle sclérosée, et lui donner du temps. « Nous assistons au retour de la Russie des tsars, observe un haut diplomate. Il n’y a pas de la part des Russes de vraie menace militaire, mais c’est le retour d’une diplomatie de force, et nul ne sait sur quoi elle peut déboucher. »



Articles Par : Laurent Zecchini

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