Le sens premier et dernier des gilets-jaunes 

Lorsqu’on observe ce qui est constamment relayé par les médias « officiels » au service de la cause ultra libérale et donc du Pouvoir en place, c’est un discours de mépris, de mensonge manipulatoire, de diabolisation, d’alarmisme, de critiques négatives, une volonté de dévaloriser l’initiative spontanée des citoyens. Les Gilets-jaunes sont des « populistes » « manipulés par l’ultra droite ou l’ultra gauche », des « naïfs et des ignares »,  « les incultes, les illettrés », ces gens qui « ne sont rien », les « fainéants et les chômeurs qui n’auraient qu’à traverser la rue pour trouver du travail», les « sans diplômes et les sans-dents », bref : les emmerdeurs qui viennent gâcher la fête des nantis, des puissants, des classes aisées, celles des profiteurs d’en haut… Le Pouvoir de la « macronie » se retrouve tout à fait dans ces paroles et cette vision du mépris… 

Après les accords de la Jamaïque en 1976, nous avons vu les réductions d’impôts massives pour les riches, l’écrasement des syndicats, la déréglementation, les privatisations, l’externalisation, la concurrence dans les services publics. Grâce au FMI, à la Banque mondiale, au traité de Maastricht et à l’Organisation mondiale du commerce, les politiques néo ou ultra-libérales ont été imposées systématiquement sans le consentement démocratique des populations dans tout le monde occidental et en particulier dans l’Union Européenne. 

Il peut sembler étrange qu’une doctrine glorifiant le choix individuel et la liberté ait été promue avec le slogan « il n’y a pas d’alternative ». Mais, comme Hayek l’avait fait remarquer lors d’une visite au Chili de Pinochet – l’une des premières nations où le programme néo-libéral a été complétement appliqué – «ma préférence personnelle penche vers une dictature libérale plutôt que vers un gouvernement démocratique dénué de libéralisme». La liberté que l’ultra-libéralisme offre et qui semble si séduisante lorsqu’elle est exprimée en termes généraux, signifie la liberté pour le brochet, et non pour les vairons, le renard dans le poulailler ou les loups dans la bergerie (la liberté pour le prédateur, pas pour les proies).

La liberté syndicale et la négociation collective signifie la liberté d’amputer les salaires. La liberté de la réglementation signifie la liberté d’empoisonner les rivières, de mettre en danger les travailleurs, d’imposer des tarifs iniques d’intérêt et de concevoir des instruments financiers exotiques. La liberté de l’impôt signifie la liberté de s’extraire de la redistribution des richesses qui permet de sortir des gens de la pauvreté.

Dans la mesure où le domaine de l’État se réduisait, notre capacité à changer le cours de nos vies par le vote se réduisait également. A la place, la théorie néo-libérale affirme que les gens peuvent exercer leur liberté de choix en orientant leurs dépenses. Mais certains ont plus à dépenser que d’autres : dans la grande démocratie du consommateur ou de l’actionnaire, un vote n’équivaut pas à un autre vote. Le résultat allait fatalement devenir une déresponsabilisation des pauvres et de la classe moyenne. Comme les partis de droite et de l’ex-gauche ont adopté des politiques néo-libérales similaires, la déresponsabilisation allait tourner à la privation effective des droits. Un grand nombre de personnes ont été ainsi exclues de fait du débat politique et c’est pourquoi nous voyons les gilets-jaunes aujourd’hui dans la rue!

Le principe du « besoin » s’oppose à celui de « l’avoir pour l’avoir ». Le bonheur, le plaisir, la jouissance de la vie sont liés au « besoin ». La marchandisation issue de la logique ultra libérale n’a que faire des besoins réels de l’homme : elle écoute la seule règle du profit, de la consommation, de la « croissance », en manipulant le « pouvoir d’achat » des masses de telle sorte que la frustration sera perpétuelle pour les peuples pendant que la sur-jouissance égocentrique du petit nombre éclatera dans un délire d’indécence, faisant saliver la plus grande partie de l’humanité, incarcérée derrière les barreaux de l’enfer social, rêvant du paradis de ce petit nombre qui a reçu l’étrange privilège de jouir en regardant les autres souffrir! Cela pouvait-il être concevable et tolérable pour le grand nombre ? Évidemment  que non : la révolte des gilets-jaunes était inévitable un jour ou l’autre et ce jour est arrivé…

Une autre politique est pourtant possible, en réalité, à condition de comprendre l’importance de la complémentarité, le rejet des idéologies, une ouverture de l’esprit sur la complexité du réel, une pratique de la citoyenneté participative, la démocratie réelle et donc l’abolition de ce qui court-circuite sans cesse le principe démocratique.

Robert Cooper – haut fonctionnaire du Secrétariat Général de l’UE, ancien conseiller de Solana devenu celui de Lady Ashton, muse politique de Tony Blair et l’un des théoriciens connus du néo-colonialisme – parlait le 1er juillet 2010 à Bruxelles, assisté de Nicole Gnesoto, devant une assistance attentive. 

Son intervention traitait des valeurs de notre système et de la valeur de notre système (ultra libéral). Cooper, fit une brillante apologie de l’excellence du schéma ultra libéral et néo conservateur, néo colonialiste. Rien que du bien à en dire, avec humour et sourires satisfaits! Mais, lors du temps des questions posées par l’assistance, le ton de ses réponses et celui de ses conclusions fut bien différent: cassant, intolérant, intransigeant, sans répartie possible, appuyé sur une certitude tenant de l’absolutisme de la raison. C’était bien connu: « il n’y avait rien qui puisse surpasser le système ultra libéral et néo-colonialiste,  comme de toute façon, rien d’autre n’était possible »! On aurait pu y voir un argument du désespoir de Cooper pour imposer sa certitude ne souffrant pas la contestation. 

Lorsque des participants à la conférence lui montraient les catastrophes et les crises qui s’accumulaient, les menaces de guerre et les désastres qui frappaient le monde à cause de la nature même de ce système, Cooper ne répondait que par un silence fracassant, puisque rien de ces faits ne pouvait être contesté! 

Au moment où un diplomate chinois, lui annonçait que ce système occidental allait avoir prochainement  « des surprises…  lorsqu’il verrait l’évolution de son pays avec celle de sa sphère d’influence », il faudrait bien qu’il abandonne ses certitudes! La seule réponse de Cooper fut le silence absolu!

L’Occident croit être la civilisation de référence et en même temps l’avenir du monde. Il s’imagine que sa puissance peut défendre cette certitude pour longtemps! Ce sont des gens intelligents et « brillants » comme un Emmanuel Macron qui pensent ainsi et se font les gardiens fanatiques du système et de son dogme totalitaire. Rien ne peut faire changer d’avis ni un Cooper ni un Macron qui campent dans leurs certitudes, accompagnés de la cohorte des chiens de gardes de ce camp d’internement occidental. Lorsque la réalité contraire s’impose à ce camp, c’est, pour toute réponse, le silence qui règne! 

« Qu’est-ce que la vérité ? » Pour les élites de l’UE, comme pour la macronie, c’est une certitude acquise une fois pour toute et qui se base exclusivement sur une « croyance » : celle qui affirme qu’ils ont absolument et définitivement raison contre tous et contre tout ce qui démontre le contraire! Dans cette étrange façon de concevoir la « logique », les effets désastreux ne peuvent être rattachés à leur cause!

L’exemple des certitudes de monsieur Cooper, illustre à merveille celles de milliers de personnes, constituant les élites dirigeantes de l’UE et celles de la macronie au pouvoir en France. Ces gens-là n’hésiteront pas à protéger, sauver le système et prouver qu’ils ont raison, qu’ils « détiennent la vérité » en imposant le fracas retentissant de la puissance des dominants pour faire taire toute dissidence, toute hérésie « populiste », toute opposition et toute contestation de l’idéologie qui est certitude indiscutable! 

Tout ce petit monde  des « élites », est « un club très fermé où l’on mange du gilet-jaune à tous les repas… », écrit Michel Onfray dans un article du 9 décembre 2018. Pour ceux qui ont dérobé le pouvoir sur le peuple et contre le peuple, ce dernier n’a aucune compétence pour la politique, car la politique est une chose sérieuse qui ne peut être confiée qu’à des experts qui se chargeront de le représenter. Abusé en long, en large et en travers, le peuple ne veut plus de cette supercherie de la « représentation », il veut désormais la démocratie directe, participative, le droit de révocation des élus qui n’auront pas démontré qu’ils sont là pour servir la volonté du peuple!

La Constitution de l’UE, ou «Traité de Lisbonne», avait été refusée, en tant que telle par le referendum du peuple Français le 29 mai 2005. Le « non » des Français était considéré ensuite comme un « oui » des Français! Cette mascarade ayant été conçue et approuvée par Nicolas Sarkozy et les principaux dirigeants de l’UMP, par François Hollande et les principaux dirigeants du PS, par le MODEM et EELV, ceux-ci firent ainsi ratifier ce Traité de Lisbonne contre la volonté des Français. Macron ne s’est retrouvé à son tour à l’Élysée que pour enfoncer le clou (du cercueil de la France libre)!

La révision de la Constitution française, rendue nécessaire par la ratification de ce traité, fut effectuée par la voie du Congrès, réuni à Versailles, le 4 février 2008. La ratification du traité lui-même fut ensuite adoptée « légalement » par la voie parlementaire le 8 février 2008. Le Pouvoir montrait à quel point le peuple n’était pas souverain et à quel point son avis lui importait peu! Cette Assemblée « représentative », ne représentant plus rien de la volonté du peuple, devait d’urgence devenir une Assemblée participative… Voilà pourquoi le peuple est aujourd’hui dans la rue…

L’oligarchie au pouvoir depuis la Jamaïque en 1976, s’est attelée consciencieusement au détricotage minutieux de toutes les règles qui avaient été établies, suite aux guerres et aux luttes sociales, pour garantir la paix et les droits acquis par le sang des combats humains pour la liberté et le respect de la dignité de tous… Sarkozy avait déclaré avant même de devenir Président: « il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme économique et social du Conseil National de la Résistance. » (Sarkozy cité par Denis Kessler dans Médiapart du 11 décembre 2011).

Les gilets-jaunes sont dans la rue, parce que l’Assemblée Nationale et le Sénat ne les représentent pas, ni sociologiquement ni politiquement. Tout est à revoir : Le système représentatif doit devenir participatif; la réforme des règles du scrutin doit introduire la proportionnelle et d’autres valeurs de calcul… 

Avec les gilets-jaunes dans la rue, la macronie se trouve mise à mal et menacée. La caste au pouvoir disposant de tous les pouvoirs mobilisés contre le peuple révolté insoumis, fait face à cette manifestation de la démocratie directe, avec violence, haine même du peuple accusé de tous les mots : « complice du terrorisme », « casseur récidiviste », « groupes d’ultra gauche ou d’ultra droite », « peste brune »… Le Pouvoir en place est terrifié et pourrait bien être tenté de remettre la souveraineté de la France entre les mains de Bruxelles. Le coup d’Etat Institutionnel nous pend au nez.

Les cahiers de doléances sont revenus dans les mairies. Les Gilets-jaunes en ont formulé plusieurs dont 8, résumés en un tract de la rue présenté par Michel Onfray dans son article du 9 décembre.

« Nous rentrerons chez nous quand ces mesures seront appliquées. » 

«1. Nous voulons de la démocratie directe à tous les niveaux. Nous voulons un gouvernement d’union nationale avec une régence d’exception pour éviter que les partis politiques, qui sont disqualifiés, n’instrumentalisent notre détresse et notre colère. 

2. Nous voulons une baisse de 20% de toutes les taxes et les charges touchant la classe moyenne, les travailleurs pauvres et les entrepreneurs. Baisser ces taxes, c’est monter nos salaires. Nous voulons une action immédiate pour taxer ce qui vaut la peine d’être taxé: les GAFA et les transactions financières. 

3. Nous voulons que la France arrête de vivre au-dessus de ses moyens et arrête d’accueillir la misère du monde parce qu’elle est déjà dans la misère avec ses millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Nous voulons une immigration choisie, qui ne nous détruise pas culturellement. Nous demandons ainsi un retrait du pacte de l’immigration de l’ONU. 

4. Nous voulons une relocalisation de toutes les décisions dans les régions, les villes et les communes. L’Etat et ses fonctionnaires à Paris ne sont pas qualifiés pour décider de l’avenir de nos communes. 

5. Nous voulons une sortie de la PAC qui corrompt nos agriculteurs en n’allouant ses aides qu’aux productivistes et aux empoisonneurs répandant le cancer en France. Nos impôts ne doivent en aucun cas servir à financer Bayer-Monsanto. 

6. Nous voulons la création de barrières commerciales pour empêcher l’Allemagne de nous vendre des produits fabriqués en Roumanie, sous le label « Deutsche Qualität » et d’ainsi détruire nos emplois. 

7. Nous voulons le retrait de toutes les aides à la presse pour une vraie séparation des pouvoirs médiatiques et politiques.

8. Nous voulons une action immédiate pour arrêter l’intégration dans l’Europe car elle ne se construit que sur la ruine des petites gens. » 

Bien de ces revendications ne sont pas tolérables pour les « élites » en place qui ne comprennent pas la réalité de la détresse exprimée. La réponse donnée par le Pouvoir est donc une réponse massive de mépris et de rejet de ces « doléances » jugées « populistes ».

Le sens premier et dernier des gilets-jaunes est dans sa volonté d’une subversion du capitalisme sauvage en le plaçant sous le contrôle rigoureux d’un Etat agissant exclusivement avec le souci des intérêts du bien commun de la Nation, grâce à la création de la démocratie directe, participative, impliquant la possibilité de la révocation des élus qui s’écarteraient de leur mandat électoral, grâce à une justice sociale réhabilitée, grâce à une répartition des richesses acceptable et équitable… Tout un programme politique récusé sans nuance par les tenants de l’ultra libéralisme qui ne veulent pas de la liberté pour le peuple mais pour ceux qui pourront allègrement exploiter le peuple!                                 

Jean-Yves Jézéquel



Articles Par : Jean-Yves Jézéquel

A propos :

Jean-Yves Jézéquel, philosophe et psychanalyste, diplômé du troisième cycle en sciences humaines, est l’auteur d’une vingtaine d’essais en philosophie, spiritualité, religion, psychologie. Il publie également depuis 2014, une série d’analyses sur les grandes questions actuelles de société.

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