Le Sud face à la crise du Nord

La crise actuelle a-t-elle des répercussions spécifiques sur les pays du Sud ?

Au Sud, la crise de la dette du début des années 1980 a été provoquée par l’augmentation unilatérale des taux d’intérêt décidée par les États-Unis, entraînant une explosion des remboursements demandés aux pays du tiers-monde que les banques avaient incités à emprunter à taux variables. Dans le même temps, l’effondrement des cours des matières premières les empêchait de pouvoir faire face, les plongeant de manière brutale dans la crise. Le FMI et la Banque mondiale au service des gouvernements pays les plus industrialisés ont alors imposé des réformes néolibérales qui ont aggravé les conditions de vie de la majorité des populations du Sud.

Oui, la crise actuelle a des conséquences spécifiques au Sud. Alors que les gouvernements du Nord baissent les taux d’intérêts, ceux payés par le Sud augmentent car les banques privées du Nord rechignent à leur prêter de l’argent et durcissent les conditions de prêts : les taux d’intérêts et les primes de risque grimpent. Par ailleurs, la chute de la croissance économique au Nord entraîne une réduction de la demande de matières premières, à commencer par le pétrole, ce qui à son tour fait baisser leur prix depuis quelques semaines. En conséquence, pour rembourser leurs dettes, les pays du Sud vont devoir puiser fortement dans les réserves de change qu’ils ont accumulées au cours des dernières années (en raison de la hausse des prix de leurs exportations entre 2004 et mi-2008), celles-ci vont fondre. La crise mondiale dont l’épicentre se trouve aux Etats-Unis et en Europe va toucher très durement les populations du Sud : baisse des dépenses sociales des gouvernements du Sud et augmentation du chômage. Or les populations sont déjà directement affectées par l’augmentation brutale des prix alimentaires et par les effets du changement climatique.

Partout dans les pays du Nord, qu’ils soient conservateurs ou sociaux-démocrates, les gouvernements appliquent des politiques particulièrement brutales pour la majorité de leurs concitoyens. Incapables de venir en aide à leur population dans le besoin, ces mêmes gouvernements sont rapidement venus à la rescousse de grandes entreprises financières privées ce qui augmente très fortement la dette publique. Mais dans la plupart des pays du Sud, les conséquences pourraient être plus graves encore, car toute forme de protection a été laminée par les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale.

Quel est le poids de la dette publique au Sud aujourd’hui ?

En 2007, la dette extérieure totale (privée+publique) des pays en développement (où vivent 85% de la population mondiale) était estimée à environ 3 360 milliards de dollars, dont 1 350 milliards constituaient une dette à charge des pouvoirs publics. C’est une goutte d’eau dans l’océan des dettes à l’échelle de la planète car les dettes des pays les plus industrialisés sont colossales. L’addition des dettes publiques et privées aux Etats-Unis s’élève à 50 000 milliards de dollars (350% du produit intérieur brut).

Par rapport à la crise de la dette des années 1980, une chose importante a changé en ce qui concerne de nombreux pays émergents : la dette publique interne pèse beaucoup plus que la dette externe. Par exemple, la dette interne du Brésil représente 8 fois la dette publique externe. En 2008, la dette publique interne brésilienne a atteint le chiffre astronomique de 662 milliards de dollars (soit 1 400 milliards de réales |1|), avec une augmentation de 40% en deux ans à peine. Le remboursement de la dette interne brésilienne est 12 fois supérieur à celui de la dette externe. La part du budget de l’Etat brésilien destinée au remboursement de la dette publique interne et externe est quatre fois supérieure à la somme des dépenses en éducation et santé |2| ! La majorité des gouvernements du Sud consacrent entre 20 et 30% de leur budget au remboursement de la dette publique externe et interne.

Quelles sont les propositions du CADTM face à cette situation ?

Alors que les gouvernements du Nord sont englués dans la crise de la dette privée qui s’étend depuis 2007, les gouvernements de gauche des pays du Sud devraient faire un front pour le non paiement de la dette que le Nord leur réclame. Si au Nord on annule plus de 1 000 milliards de dollars de dettes douteuses, pourquoi ne pas annuler les dettes réclamées aux pays en développement ? A l’image du Venezuela, les gouvernements de gauche du Sud devraient décréter un contrôle strict sur les mouvements de capitaux et sur les opérations de change afin d’éviter une fuite des capitaux du Sud vers le Nord. Ils devraient retirer leurs réserves des banques du Nord et stopper l’achat des bons du Trésor des Etats-Unis. Les gouvernements devraient prendre le contrôle des banques privées sans indemnisation. Dans le cas de la nationalisation de banques privées au bord de la faillite, il faut que le gouvernement récupère le coût de l’opération de sauvetage des dépôts des épargnants en prélevant une somme égale sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs. Au lieu de sauver les banquiers, il faut sauver l’épargne et le crédit populaires. Les pays du Sud devraient sortir de la Banque mondiale et du FMI et constituer – ou renforcer – une banque du Sud |3| qui devraient financer des projets publics permettant de garantir la satisfaction des droits humains fondamentaux. Il faut renforcer ou créer des cartels de pays producteurs de matières premières pour en stabiliser les prix. Il faut renforcer l’intégration Sud-Sud et se déconnecter partiellement du marché capitaliste mondial afin de renforcer un développement tourné vers la satisfaction des besoins des populations du Sud. Par exemple, il s’agit de réaliser la souveraineté alimentaire des pays du Sud. Il faut également créer un fonds commun Sud-Sud pour pallier aux effets sociaux de la crise. La mobilisation sociale est fondamentale pour atteindre ces objectifs.

Ce genre de proposition trouve de plus en plus d’échos en Amérique latine |4|]. La recherche d’alternatives face à la crise mondiale rencontre aussi un intérêt grandissant en Asie et en Afrique.

 
Notes de bas de page:

|1| 1 réal = 0,47 dollar le 17 octobre 2008.

|2| Voir Rodrigo Vieira de Ávila, « Brésil : La dette publique est toujours bien là ! », www.cadtm.org/spip.php ?article3155 et www.cadtm.org/imprimer.php3 ?id_article=3605

|3| Une banque du Sud a été créée par 7 pays d’Amérique latine (Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Paraguay, Uruguay, Venezuela) en décembre 2007. Une autre banque du Sud, appelée banque de l’ALBA, a été lancée en 2008 par Cuba, le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua, le Honduras et la petite île de Dominique. Voir Eric Toussaint, Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM-Syllepse, 2008.

|4| Voir la déclaration finale de la Conférence Internationale d’Économie Politique intitulée « Réponses du Sud à la Crise Économique Mondiale » tenue à Caracas du 8 au 11 octobre 2008 : www.cadtm.org/spip.php ?article3797 . Voir également l’intervention d’Eric Toussaint à cette conférence :[ www.cadtm.org/spip.php ?article3785->http://www.cadtm.org/spip.php ?article3785


Damien Millet
, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, www.cadtm.org), auteur de L’Afrique sans dette, CADTM/Syllepse, 2005 (http://www.cadtm.org/).

Eric Toussaint, président du CADTM Belgique, auteur de Banque du Sud et nouvelle crise internationale, CADTM/Syllepse, 2008 (http://www.cadtm.org/spip.php?article3094).

 



Articles Par : Damien Millet

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