L’économie coréenne: 30 ans après le Miracle du Fleuve Han

La Corée du Sud (la Corée) suscite du respect et de l’admiration dans le monde entier en raison du «Miracle du Fleuve Han». Si bien qu’il y a bien de pays dans le mode qui veulent adopter le modèle coréen. 

Le miracle du Fleuve Han se réfère au développement de l’économie coréenne dans les années 1960 à 1990. Ce phénomène s’est qualifié de miracle, car sur une période de trente ans, la Corée s’est libérée de la pauvreté absolue. Le revenu par habitant s’est accru d’à peine 100 dollars américains en 1960 à 9 800 dollars en 1997. 

Le miracle du Fleuve Han a donné une base solide à la Corée qui lui a permis de réaliser une croissance économique soutenue jusqu’à maintenant; la Corée peut se féliciter d’être devenue une des puissances économiques majeures du monde. 

Cependant, depuis une dizaine d’années, l’économie coréenne a démontré certains malaises nécessitant une évaluation critique. Nous voulons démontrer que la racine de ces malaises se trouve dans le succès même du miracle du Fleuve Han. Pour être plus précis, la collusion politiciens-Chaebols était la force motrice même  du miracle, mais, en même temps, elle est la principale cause des difficultés que doit surmonter la Corée aujourd’hui.

Dans cet ouvrage, on verra d’abord la nature des malaises de l’économie coréenne et, ensuite on examinera comment la collusion politiciens-Chaebols a créé la culture de la corruption et dans quelle mesure les effets de cette dernière sont nocifs et dévastateurs  

Je terminerai en insistant sur la nécessité de la vigilance de la population et du combat collectif contre la culture de la corruption répandue partout dans le monde.  

Malaises de l’économie coréenne

L’économie coréenne n’a pas cessé sa croissance, depuis l’époque du miracle du Fleuve Han, et aujourd’hui, la Corée s’est hissée au treizième rang en tant que puissance économique mondiale et la sixième puissance au niveau des exportations. Cependant, l’économie coréenne a commencé à démontrer des malaises inquiétants. Par exemple, le taux de croissance du PIB a eu la tendance récente à ralentir. Il a été 3,5% dans la période, 2011-2015, mais en 2016, il a diminué jusqu’à 2,8% pour augmenter un peu à 3.0% en 2017, Tout indique qu’en 2018, le taux de croissance du PIB sera au plus de 2,6%. Il est vrai que lorsque l’économie atteint le niveau de maturité comme celle de l’économie coréenne, il est normal que la croissance ralentisse. 

Cependant, faut-il noter que si le taux de croissance du PIB diminue en bas d’un niveau critique, il est difficile pour le marché du travail d’absorber les travailleurs et les travailleuses qui s’ajoutent à la main-d’œuvre. Déjà la situation du marché de travail est alarmante; presque le tiers du nombre total de travailleurs sont à temps partiel ; ils ne gagnent qu’un salaire représentant la moitié de celui des travailleurs en temps plein.  Ceci a pour résultat d’empirer davantage l’inégalité des revenus qui est déjà très préoccupante. La difficulté de trouver un travail convenable est telle que les jeunes abandonnent tout projet de mariage et le nombre de suicides augmente. 

Il y a, en Corée, en ce moment, des chercheurs, des politiciens et des médias qui s’inquiètent de la possibilité du ralentissement tendancielle de l’économie. Il y a même des gens qui évoquent la possibilité que les expériences japonaises marquées par deux décennies de déclin  économique puissent se répéter en Corée.

La Corée se pose la question: «Quels sont les facteurs expliquant ces difficultés?»  Il y a, sans doute, plusieurs facteurs à considérer, mais le facteur le plus important est la collusion entre les Chaebols (conglomérats financiers et industriels) et les politiciens. 

Ce phénomène de collusion politiciens-Chaebols s’est formé dès le début du décollage de l’économie coréenne. Au début du développement de l’économie coréenne dans les années 1970, on manquait de tout, mais ce qui manquait surtout étaient des entrepreneurs d’envergure expérimentés; il fallait que le gouvernement choisisse lui-même des entrepreneurs. 

Parmi les entrepreneurs qui ont été choisis, il y avait M. Chung Joo-young, fondateur du Groupe Hyundai et M. Lee Byung-chul, fondateur du Groupe Samsung. Ces entrepreneurs ont joué des rôles très importants dans le processus du décollage et de la croissance soutenue de l’économie coréenne. Plusieurs entrepreneurs ainsi choisis ont pu créer des Chaebols, grâce aux appuis massifs du gouvernement

Malheureusement, la collusion a produit des rapports politiciens-Chaebols nocifs; ces rapports sont responsables, en grande partie, des malaises actuelles de l’économie coréenne.

D’abord, le gouvernement a dû octroyer différents types d’aides dont des subventions douteuses, l’accès garanti aux prêts bancaires, toutes sortes de permis, offre des postes de direction dans la fonction publique et parapublique et, surtout, offre des terrains permettant aux Chaebols de ramasser une fortune provenant de la spéculation foncière. Certes, il est difficile d’estimer la valeur monétaire des ces privilèges, mais elle peut correspondre à des milliers de milliards de dollars américains. 

En deuxième lieu, la collusion a permis aux Chaebols d’intervenir dans des politiques sociales et économiques du gouvernement de telle manière que ces politiques ont été crées en faveur des Chaebols au dépend des intérêts de la population.

En troisième lieu, en revanche, les Chaebols sont obligés à remettre des pots-de-vin d’un montant important aux politiciens et leurs supporteurs. Dans une telle situation, il est inévitable de voir surgir une culture de la corruption.

Culture de la corruption

La corruption peut se définir comme une transaction économique illégale ou immorale des «privilèges» qui ont pour but de maximiser des intérêts privés au dépend des intérêts publiques. Elle implique l’offre et la demande. L’offre est faite par ceux ou celles qui peuvent offrir des privilèges aux demandeurs. Ceux qui offrent sont souvent des politiciens, des membres de l’Assemblée nationale, des procureurs, des juges, des militaires, des policiers et enfin des fonctionnaires; ces individus ont des autorités officielles. La demande vient surtout des grandes firmes. Le demandeur paie un prix qui est déterminé en fonction da la valeur monétaire des privilèges.

Le marché de corruption peut s’étendre rapidement à moins qu’il n’y ait des mécanismes vigoureux et efficaces de prévention et de sanction. Voici pourquoi. D’abord, le coût de l’offre est minime. Tolérer la violation des lois et des règlements commise par des chefs d’entreprises (demandeurs) ne coûte rien au politicien ou au policier (offreurs). Par contre, l’offreur reçoit des pots-de-vin; ces derniers constituent des bénéfices nets pour l’offreur. Autrement dit, aussi longtemps que la corruption est tolérée, l’offre des privilèges est, de toute fin pratique, infinie.  

Par contre, la demande dépend de la différence entre le coût d’acquisition de privilèges (prix de l’offre) et la valeur des bénéfices prévue de ces privilèges. Étant donné que le prix de l’offre (pots-de-vin) est relativement bas par rapport à la valeur prévue des privilèges, les bénéfices nets pour le demandeur seraient excessivement grands.

En d’autres mots, l’offre coûte peu et la demande est presque infinie. D’où l’expansion rapide du marché de la corruption. C’est pourquoi la culture de la corruption est répandue à travers le monde entier. Au fait, ceci menace la survie même le régime du marché libre et de la démocratie.

Prenons un exemple. Il s’agit du changement de zonage de terrains. Supposons qu’un Chaebol achète des terrains d’usage agricole en vue de faire une fortune. Pour ce faire il faut changer le zonage des terrains. Grace aux pots-de-vin versés aux fonctionnaires, des terrains agricoles se transforment en zone résidentielle. La valeur des terrains va augmenter d’une façon exponentielle.

La transaction ne coûte rien aux fonctionnaires. Pour le Chaebol, le coût est le montant du pot-de-vin à verser, mais le montant de ses bénéfices se mesure par la valeur éventuelle de terrains acquis. Effectivement, une bonne partie de la richesse des Chaebols vient de la spéculation foncière.

Il y a plusieurs catégories de corruption: la corruption économique, la corruption politique, la corruption judiciaire, la corruption policière et la corruption d’autres catégories. La corruption économique est celle qui est la plus répandue. Ici, des représentants des autorités offrent à une entreprise l’occasion de vendre un bien, souvent des équipements militaires, à un prix gonflé. Ensuite les deux parties partagent la différence entre le prix gonflé et le vrai prix. Par exemple, supposons qu’un avion de chasse coûte 500 millions de dollar américain. Le ministère de la défense ou l’agent qui le représente l’achètent pour 700 millions de dollars. Le vendeur et les gens du ministère se partagent une somme de 200 millions de dollars. Il s’agit de «kick back». 

Il arrive même qu’on achète à un prix exorbitant un sous-marin qui n’est pas en mesure d’aller sous l’eau. En fait, la corruption est amplement répandue lors de transactions liées à la vente d’armes et d’équipements militaires.  Elle passe d’autant plus inaperçues, car ce genre de transactions est confidentielle sous le prétexte de secret militaire. À chaque année, la Corée dépense des dizaines de milliards de dollars américains pour acquérir de l’équipement militaire américain. Il n’est pas difficile d’imaginer le montant d’argent empoché par des individus impliqués dans ces transactions criminelles d’équipements militaires 

Une grande entreprise peut faire passer une loi favorable pour elle en donnant des pots-vin aux membres de l’Assemblée Nationale. Il s’agit de la corruption politique. On a témoigné souvent cette pratique en Corée, surtout chez les plus grands Chaebols. En effet, il y a plusieurs lois conçues pour les bénéfices d’un grand Chaebol. En retour, les politiciens reçoivent un montant important de pot-de-vin,  

Dans une corruption judiciaire, le bureau des procureurs ignore sciemment les preuves de culpabilité retenues contre les Chaebols de telle sorte que les chefs d’entreprises ne soient pas accusés pour leurs activités illégales. De même, les juges de la cour local ou même les juges de la cour supérieure minimisent la criminalité des activités illégales de Chaebols et portent des jugements non-coupable ou minimisent le niveau de pénalité. Les procureurs et les juges reçoivent des montants d’argent, parfois des millions de dollars comme pots-de-vin. 

Lors d’une corruption policière, la police parfois ne tient pas compte des preuves accumulées prouvant la culpabilité de la personne en échange de pots-de-vin.

On peut écrire une centaine de page pour parler de corruption. Une chose est certaine; la corruption implique des individus des secteurs publics et parapublics qui ont des pouvoirs d’une part, et d’autre part, des chefs des grandes entreprises; la corruption est si profondément enracinée qu’elle est devenue une culture ; la culture de la corruption pollue toute la société coréenne.

La culture de la corruption produit plusieurs effets très négatifs. Dans un régime de marché libre, c’est le marché qui décide du sort d’une entreprise. Si cette dernière est insolvable, elle doit améliorer sa performance ou fermer ses portes. Mais dans une culture de la corruption, les autorités publiques dépannent la firme en souffrance  par des mesures de sauvetage impliquant parfois de milliards de dollars américains. Certes, si la solvabilité potentielle de la firme en souffrance est bonne, le sauvetage peut être justifié. Sinon, la conséquence est claire; la compétitivité de l’ensemble de l’économie peut s’affaiblir. 

La culture de la corruption rend inefficace le mécanisme de surveillance des pratiques douteuses des firmes et elle peut affaiblir la compétitivité des firmes. La Commission de Compétition Équitable (Commission of Faire Trade) ne peut pas accomplir ses fonctions. Ses cadres retraités sont embauchés par des firmes ou institutions financières qui sont les objets même de la surveillance de la Commission. Dans une telle situation, une compétition équitable est difficile; il est difficile d’améliorer la compétitivité de l’économie coréenne

Ce qui est plus grave, c’est le danger qu’elle compromette sérieusement la créativité et la compétitivité de la population. Il importe de se rappeler que le but de la corruption est de maximiser des intérêts privés au dépend des intérêts publics. Il en résulte que les  gouvernements et les individus ayant le pouvoir décisionnel emploient des mesures illégales et immorales, même des actes violents, pour sauvegarder leurs intérêts privés ; ils mobilisent toutes les ressources pour faire taire des voix d’opposition. 

Le gouvernement de Mme Park Geun-hye (2013-2017), condamnée à 25 ans de prison, a mis, sur une liste noire, dix milles artistes, cinéastes, spécialistes de «design» et d’autres individus de talents innovateurs; elle a imposé sur eux toutes sortes de mesures oppressives pour qu’ils n’osent pas critiquer le gouvernement.

Pendant 58 ans, les gouvernements conservateurs et leurs proches ont été le foyer de corruption. La corruption amène inévitablement aux abus de pouvoir; la corruption et les abus de pouvoir sont les deux côtés de la même médaille. Depuis 1948, la Corée a eu cinq présidents conservateurs et une présidente conservatrice. Un président a été chassé par les jeunes étudiants; un président a été assassiné par le directeur de CIA ; deux présidents ont été condamnés à prison ; une présidente est en prison pour 25 ans ; un autre président est condamné pour 15 ans de vie en prison. Tous ces présidents et la présidente ont une chose commune ; ils ont terminé leur carrière de gloire et de pouvoir en tragédie, à cause de la corruption et des abus de pouvoir. 

Il n’y a aucun doute que la réforme des Chaebols soit la condition sine qua non du renforcement de la compétitivité de l’ensemble de l’économie coréenne ainsi que celle des Chaebols. Il est vrai que les Chaebols constituent une richesse pour la Corée. Ils ont cumulé des technologies et du savoir-faire du commerce international. Il faut qu’ils continuent à jouer un rôle catalyseur à l’avenir pour la croissance de l’économie coréenne en général, et pour les exportations coréennes en particulier. Mais il faut qu’ils sortent de la culture de la corruption. 

Par bonheur, la Corée a pris le courage de se battre contre la culture de la corruption. Plus de 17 millions de  citoyens et citoyennes de tout âge, de toutes les couches sociales, de toutes croyances religieuses sont descendus dans les rues, pendant huit mois (2016-2017); ils ont déclaré la guerre contre la culture de la corruption; ils ont élu Moon Jae-in, en 2017, comme nouveau président libéral. 

M. Moon a entrepris la campagne d’assainissement de la culture de la corruption. Une loi cruciale a été adoptée, à savoir, la Loi anti-pot-de-vin en vertu de laquelle un cadeau d’une valeur dépassant 50 000 wons (48 dollars américains) est illégal. De plus, le gouvernement de Moon Jae-in a établi un grand nombre de groupes de travail ayant la mission de trouver et pénaliser des coupables de corruption.  

Le vice-président du Groupe Samsung est en procès devant la cour; il est accusé de transactions de pot-de-vin.

En terminant, j’ajoute ceci. Ce qui se passe en Corée se produit dans bien des pays; ces derniers souffrent de la collusion politiciens-chef d’entreprises et de la culture de la corruption. Il se peut qu’il y ait une foule de lois d’anti-corruption. C’est bon d’avoir une foule de lois anti-corruption, mais il faut savoir que, dans une culture de la corruption,  ces lois peuvent être ignorées et même utilisées pour des gains privés. 

La seule solution est la surveillance vigilante par la population et la dénonciation des coupables. 

Il faut déclarer la guerre contre la culture de la corruption, comme l’ont fait les Coréens et les Coréennes.

Professeur Joseph H. Chung

Cet article a été mis à jour le 30 décembre 2018.

 

M. Joseph H. Chung est professeur associé au Département des Sciences Économiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et Co-directeur, Observatoire de l’Asie de l’Est (OAE), Centre d’Études sur l’Intégration et la Mondialisation (CEIM), UQAM .



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