L’empire militaire américain : est-ce que Trump est son empereur en puissance ?

« On peut définir le fascisme comme une idéologie politique caractérisée par une préoccupation obsessionnelle vis-à-vis le déclin d’un pays, et de l’humiliation ou de la victimisation dont il serait victime … et en vertu de laquelle, un parti politique national regroupant des militants nationalistes engagés, s’emploie, avec la collaboration inquiétante mais efficace de certaines élites traditionnelles, à suspendre les libertés démocratiques et poursuit, avec une violence rédemptrice et sans contraintes éthiques ou légales, un objectif de nettoyage intérieur et d’expansion extérieure. » Robert Paxton (1932- ), historien américain, (dans son livre Le Fascisme en action, tr. 2007)

« Quand et si le fascisme arrive aux États-Unis, il ne sera pas étiquetté « fait en Allemagne » ; il ne sera pas marqué d’une croix gammée; il ne s’appellera même pas ‘fascisme’ ; on l’appellera, bien sûr, « américanisme ». Halford Luccock (1885-1961), prêtre méthodiste et professeur américain (dans Keeping Life out of Confusion, 1938)

« Bien avant que des leaders ne s’emparent du pouvoir afin d’adapter la réalité à leurs mensonges, leur propagande comporte un mépris extrême pour les faits en tant que tels, car, dans leurs esprits, la réalité dépend entièrement du pouvoir qu’ont les hommes de la fabriquer. » Hannah Arendt (1906- 1975), théoricienne politique américaine d’origine juive, (dans Les origines du totalitarisme, 1951) 

Après presque huit mois passés à la Maison Blanche par l’intéressé, la plupart des observateurs politiques ont eu le temps de jauger le tempérament du président étasunien Donald Trump. En quelques mois, en effet, Trump a clairement fait la démonstration, par ses dire et ses agir, qu’il avait de sérieux défauts de caractère. Une telle personnalité et le comportement qui s’en suit sont rares et sont plus que bizarres. Dans le cas de Trump, cela prend une forme carrément déroutante, à faire peur.

Par exemple, les gens s’attendent à ce que les politiciens ne disent pas toujours la vérité, mais dans le cas de Donald Trump, celui-ci a élevé l’art de mentir à de nouveaux sommets. Il parle et il agit comme s’il vivait en permanence dans une sorte de monde artificiel, et son premier réflexe semble être d’inventer des mensonges. Cela va de pair avec un autre art que Trump a cultivé et développé au maximum, soit l’art de l’intimidation pour avoir gain de cause, et cela avec tout le monde, que ce soit avec les membres du Congrès, les leaders étrangers, et même avec ses assistants et ses subordonnés, de qui il aime, à l’occasion, soutirer des déclarations publiques d’adulation obséquieuse envers sa propre personne.

Mais le constat peut-être le plus dévastateur de tous, pour un président américain qui a le doigt sur la gâchette nucléaire, c’est le fait que Donald Trump semble être une personne qui adopte les vues de la dernière personne à qui il a parlé, que ce soit quelqu’un de sa famille immédiate qu’il a élevé à un rang officiel dans son gouvernement, ou l’un des généraux dont il s’est entouré. — Il ne semble pas avoir d’idées politiques clairement établies. — Tout dépend s’il lit un téléprompteur ou non.

Sur le même sujet, Trump a peut-être atteint un sommet d’irresponsabilité, pour un leader démocratique, quand il a confié la politique militaire de son pays, sur d’importantes décisions de politique étrangère, aux généraux qui l’entourent. Je soupçonne que c’est un stratagème de son cru pour éviter d’assumer une responsabilité personnelle pour de futurs échecs. De cette manière, il sera en position de faire porter le blâme aux militaires.

Ce fait montre bien combien le président Trump est prêt à transférer des pouvoirs à sa junte militaire au cours des mois à venir, alors qu’il devra se défendre contre les accusations qui découleront du rapport Mueller. Ce sera vraiment une brisure historique importante pour les Etats-Unis que de laisser des généraux prendre d’importantes décisions, en secret, et avec peu ou pas d’implications de la part du Congrès américain, en tant que représentants du peuple. Le prétexte cette fois-ci pour le recours au secret : « Les ennemis de l’Amérique ne doivent jamais connaître nos plans« , a dit Trump. En effet, un empire ne peut pas être démocratique et ouvert. Il doit être géré dans le grand secret, avec un minimum de débats démocratiques.

Présentement, le Pentagone divise le monde en six groupes géographiques distincts de commandements militaires unifiés, dont la mission est de surveiller et d’imposer par la force une « Pax Americana » à l’échelle de la planète. Par exemple, le Canada fait partie du USNORTHCOM, et des pays comme la Russie, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et la France tombent sous l’œil de l’USEUCOM, tandis que le Japon et la Chine font l’objet d’une surveillance par l’USPACOM, et il en va de même du petit Vanuatu, etc. Selon l’organisme de sondage Pew et des données publiques, les États-Unis ont encore 73 206 soldats en service en Asie, 62 635 soldats en Europe et 25 124 soldats au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

C’est l’infrastructure militaire de base. Ensuite, il existe des plans opérationnels pour l’utiliser.

Bien sûr, un tel déploiement militaire global nécessite beaucoup de ressources, lesquelles doivent être détournées d’utilisations intérieures alternatives. Cela crée ce que l’on désigne sous le vocable de « complexe militaro-industriel », lequel établit une étroite symbiose entre les industries militaires étasuniennes et le Pentagone. C’est précisément ce contre le président Dwight D. Eisenhower avait mis en garde le peuple américain, dans son discours d’adieu du 17 janvier 1961.

Une telle évolution a pris du temps. Mais aujourd’hui, avec un président Trump qui se comporte en empereur autocratique, c’est devenu une réalité criante qui s’est imposée, nonobstant ce que la constitution américaine dit ou exige, en termes de contraintes et de répartition des pouvoirs, et malgré ce que souhaite le public américain.

La conclusion est inéluctable. Le peuple américain doit reconnaître que les États-Unis sont devenus de facto un empire militaire mondial, même s’il ne s’agit pas encore d’un empire de jure, et Donald Trump est aujourd’hui son digne représentant en tant qu’empereur mégalomane et néo-fasciste, en devenir. Il est difficile de prédire où tout cela mènera, mais il s’agit pour les États-Unis d’un développement inédit et fort inquiétant.

Les empires coûtent très cher à maintenir

Cependant, comme pour tous les empires en quête d’hégémonie mondiale, le danger ultime pour l’empire américain est une trop grande extension. En effet, les empires militaires ne sont pas seulement anti-démocratiques, ils sont aussi très coûteux à maintenir car ils sont soumis à la loi des rendements décroissants, c’est-à-dire que des investissements militaires croissants entraînent des rendements économiques nets décroissants, à mesure que des oppositions surgissent et que le rapport coûts-bénéfices augmente. L’effondrement de l’empire soviétique en 1991 devrait servir de modèle pour un tel scénario. En effet, la même équation de causes et d’effets est destinée à rattraper, tôt ou tard, l’aventure des États-Unis en tant qu’empire mondial, une aventure que les néocons et certains industriels américains ont appelé de tous leurs vœux.

Compte tenu de ce qui précède, il n’est guère surprenant qu’il ne reste qu’une petite marge de manœuvre dans le budget du gouvernement américain pour les programmes sociaux. À court terme, cela n’a peut être guère d’importance, car le président Trump est en mauvais termes avec les membres du Congrès américain, après avoir insulté la plupart de ses dirigeants et avoir créé le vide autour de lui. À la longue, cependant, cela pourrait être un signe avant-coureur de problèmes sociaux à venir.

Dans l’état actuel des choses, le programme de politiques intérieures du président Trump est plutôt mince, en plus d’avoir peu de chance d’être adopté. Et ce n’est certainement pas sa menace incongrue de fermer le gouvernement, même si cela peut plaire à sa base électorale, si le Sénat américain n’approuve pas les 1,6 milliards de dollars dont Trump a besoin pour construire un mur entre les USA et le Mexique, qui fera avancer les choses. En effet, si le président américain mettait à exécution sa menace irresponsable de « fermer le gouvernement », en opposant son véto à tout budget de dépenses qui n’inclurait pas les fonds pour son projet de mur, cela serait un bluff rarement vu en politique.

Ajoutons la menace que fait planer sur le président Trump le rapport à venir du conseiller spécial américain Robert Mueller, lequel devrait être rendu public cet automne ou au début de 2018. Face à une telle menace politique, la principale issue qui s’offre à un président américain assiégé politiquement pourrait être celle de provoquer un nouveau conflit à l’étranger ou d’attiser des guerres existantes. Ce ne sont pas les prétextes qui manquent, que ce soit au Moyen-Orient et/ou en Asie, ou même au Venezuela. Le casus belli compte pour peu pourvu que cela plaise à la base politique peu sophistiquée du président et que les médias américains et les journalistes de l’establishment fassent front commun. L’important est que l’attention du public soit détournée et qu’on oublie les inepties de Donald Trump.

Conclusion

Tout cela pour dire qu’avec Donald Trump à la Maison Blanche, les États-Unis marchent les yeux grands ouverts vers une série de crises majeures, sur le plan politique, économique et militaire. Il est difficile de prévoir quelle sera la crise à survenir en premier et quelle en sera la gravité. Quoi qu’il en soit, on peut s’attendre à ce que ce soit très déstabilisant.

Rodrigue Tremblay 

 

Le Prof. Rodrigue Tremblay est professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal et un ancien ministre dans le gouvernement québécois.

On peut le contacter à l’adresse suivante : [email protected].

Il est l’auteur du livre « Le nouvel empire américain » et du livre « Le Code pour une éthique globale  ».

Prière de visiter son blogue en plusieurs langues à l’adresse suivante : http://www.thenewamericanempire.com/blog.htm.

Site Internet de l’auteur : http://www.thenewamericanempire.com/



Articles Par : Prof Rodrigue Tremblay

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