L’Équateur arrête un suédois lié à Assange sous la menace de mesures de répression

Photo : Ola Bini, Credit: @MsJodiEvans (Twitter)

La semaine dernière, l’Équateur a remis le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, à une brigade d’enlèvement de la police britannique invitée jeudi dernier dans son ambassade à Londres pour le traîner dans une camionnette en attente. Maintenant, les autorités équatoriennes ont emprisonné un développeur de logiciels suédois pour un complot présumé qui viserait à «déstabiliser» le régime du président Lenin Moreno.

La police équatorienne a enlevé Ola Bini, 36 ans, alors qu’il s’apprêtait à prendre un vol pour le Japon, où il devait partir en vacances. Un tribunal a décidé samedi de le placer en détention préventive, alors que ses comptes bancaires étaient bloqués.

Carlos Solia, à la tête d’un groupe d’avocats équatoriens venus défendre Bini, a déclaré que son client ne comprenait pas pourquoi il avait été arrêté et a demandé «où sont les preuves qui prouvent de quoi je suis accusé?»

Le mandat d’arrêt initial contre Bini l’identifiait comme un citoyen russe et non comme un citoyen suédois. Cette erreur s’inscrit dans le cadre d’une campagne de chasse aux sorcières menée par le gouvernement Moreno et sa ministre de l’intérieur, María Paula Romo. Ils prétendent que le gouvernement a été victime d’un complot qui implique deux «pirates russes» non identifiés, qui travailleraient avec WikiLeaks, Bini et l’ancien ministre des affaires étrangères du pays, Ricardo Patiño.

La seule preuve contre Bini est qu’il est un ami personnel d’Assange qui lui a rendu visite à l’ambassade de d’Équateur à Londres à plusieurs reprises entre 2015 et cette année. L’avocat Solia a nié que Bini avait un lien quelconque avec WikiLeaks.

Solia a qualifié la décision du juge d’«incompréhensible et surprenante», ajoutant que le tribunal s’était «laissé influencer par des facteurs non judiciaires».

«Ils essaient de le relier à une sorte d’affaire d’espionnage possible sans aucune preuve», a-t-il déclaré à l’agence de presse Reuters. «C’est un ami personnel de Julian Assange — il n’est pas membre de WikiLeaks, et d’être ami avec quelqu’un n’est pas un crime, pas plus que d’avoir des ordinateurs chez soi.»

David Ochoa, président de l’«Asociación de Software Libre de Ecuador» (l’Association équatorienne du logiciel libre), a également pris la défense de Bini et lui a rendu visite à la prison où il était détenu lundi à Quito. Il a insisté sur le fait que Bini n’était aucunement impliqué dans cyberattaque et que son arrestation sans aucune preuve d’un crime constituait une violation grave de la procédure régulière.

Ochoa a déclaré qu’au cours des cinq années qu’il a passées en Équateur, Bini a travaillé dans le domaine de la confidentialité, de la sécurité et de la cryptographie sur Internet. Il a aussi fourni un support technique à cet égard. Employé au Center for Digital Autonomy (Centre pour l’autonomie numérique) basé à Quito, Bini a tenu un blog qui ne contenait aucun lien vers ou même une référence à WikiLeaks.

«Nous devrions tous avoir peur qu’il y ait eu ces violations des droits de la défense», a dit Ochoa devant la prison de Quito.

Le Centre pour l’autonomie numérique a publié une déclaration qui dit: «Les personnes qui travaillent pour l’open source et la protection de la vie privée ne devraient pas être criminalisées». Dans sa déclaration, le Centre a dit que Bini était une «personnalité de renommée mondiale dans le domaine du logiciel libre et défenseur des droits numériques et de la vie privée».

L’arrestation de Bini s’inscrit dans le cadre d’une répression plus large menée par le gouvernement Moreno à la suite de la remise d’Assange à la police britannique. Assange avait obtenu l’asile à l’ambassade d’Équateur à Londres en 2012 en raison du danger réel et actuel pour sa vie. Ce danger provient des tentatives de Washington de le punir pour avoir révélé des crimes de guerre et complots américains. En le faisant extrader, les États-Unis veulent qu’Assange réponde de ses prétendus actes, notamment pour espionnage, qui entraîne la peine capitale.

 

Le gouvernement a également émis des mandats d’arrêt à l’encontre de l’ancien ministre des affaires étrangères, Ricardo Patiño. Les mandats l’accusent d’avoir voyagé avec Bini au Pérou, en Espagne et au Venezuela et d’avoir collaboré avec les prétendus pirates russes. Patiño, qui était impliqué dans l’octroi de l’asile à Assange, a dit qu’il n’avait jamais rencontré Bini et encore moins voyagé avec lui. «Je ne connais pas non plus les pirates russes», a-t-il ajouté. «Les seuls russes que je connaisse sont: le président Poutine, le ministre des Affaires étrangères Lavrov et l’ambassadeur russe.»

Les autorités équatoriennes ont demandé l’emprisonnement de Patiño et de Virgilio Hernández, un ancien législateur. Tous deux sont impliqués dans l’appel à une manifestation aujourd’hui contre le gouvernement Moreno et dans la défense des droits démocratiques et de Julian Assange. Tous deux sont des figures de proue du Movimiento Revolución Ciudadana (Mouvement révolutionnaire des citoyens), un mouvement d’opposition associé à l’ex-président Correa.

Correa est un politicien nationaliste bourgeois associé à la «marée rose» latino-américaine, qui a commencé en 1998 avec l’élection d’Hugo Chavez au Venezuela. Tout en accordant l’asile à Assange en 2012, Correa a lui-même commencé à tenter de faire taire Assange. Cela a commencé après la publication par WikiLeaks des courriels et des documents qui exposent le truquage par le Comité national démocrate des primaires de 2016 en faveur d’Hillary Clinton. WikiLeaks a également dévoilé les discours de Clinton à huis clos dans lesquels elle s’engage à soutenir Wall Street.

Les politiciens de droite équatoriens et les intérêts capitalistes autochtones avaient insisté pour qu’Assange soit remis aux Britanniques et aux Américains dans l’espoir que leur offre sacrificielle accélérerait les pourparlers pour un accord de libre-échange avec Washington.

Moreno, le vice-président et successeur de Correa, a signalé peu après son entrée en fonction qu’il allait trahir Assange, qu’il a décrit comme un «problème hérité» et une «pierre dans notre chaussure». Dans la semaine qui a suivi son investiture en 2017, Moreno a rencontré Paul Manafort, l’ancien chef de campagne de Trump. Ils ont discuté de la possibilité d’échanger la reddition d’Assange contre une aide financière américaine.

Dimanche, Moreno a entamé une visite de cinq jours à Washington. Cela faisait à peine trois jours après avoir fait ouvrir les portes de l’ambassade de l’Équateur à Londres à la police britannique. La visite était ostensiblement pour des rencontres avec la Banque mondiale — qui a offert un prêt de 500 millions de dollars à Équateur — la Banque interaméricaine de développement, et l’Organisation des États américains. Il ne fait aucun doute que le voyage comprendra également des entretiens avec l’Administration Trump et l’appareil militaire et de renseignement américain, dont les représentants ont été invités à revenir en Équateur.

Dans un entretien publié dimanche par le quotidien britannique The Guardian, Moreno justifie son abandon d’Assange. Il a affirmé que le journaliste d’origine australienne a fait de l’ambassade de l’Équateur à Londres «un centre d’espionnage». C’est une accusation absurde qui s’accorde parfaitement avec l’accusation faite par le Secrétaire d’État américain et ancien directeur de la CIA, Mike Pompeo. Pompeo a dit que WikiLeaks représente un «service de renseignement non étatique et hostile» et fait valoir qu’Assange mérite d’être jugé pour espionnage, un crime passible de mort aux États-Unis.

Le gouvernement Moreno a également signé un plan de sauvetage avec le Fonds monétaire international (FMI). Le plan vaut 4,5 milliards de dollars de crédits en échange de mesures «d’ajustement structurel», dont l’éviscération de la législation du travail, le licenciement de plus de 10.000 employés publics et des réductions drastiques des services publics.

Ces mesures ont donné lieu à des protestations massives, à une grève générale et à la chute de la cote de popularité de Moreno dans les derniers sondages.

Cette crise a été fortement exacerbée par la publication anonyme de documents qui établissent que Moreno est profondément impliqué dans une combine illégale. Des millions de dollars en pots-de-vin fournis par une entreprise chinoise de construction qui construisait d’un barrage hydroélectrique en Équateur. Une société fictive à l’étranger, contrôlée par la famille de Moreno, versait ces pots-de-vin aux destinataires.

Le gouvernement a mis en cause WikiLeaks pour ces révélations, sur la seule preuve que le compte Twitter de WikiLeaks a attiré l’attention sur l’histoire. Toutefois, le scandale était déjà bien connu et faisait l’objet d’enquêtes en Équateur.

Le geyser de boue déchaîné par le gouvernement équatorien contre Assange vise à la fois à justifier sa collaboration illégale et méprisable avec les autorités américaines et britanniques dans la mise en place de son extradition. Sa fonction est aussi à détourner l’attention du public des preuves claires que le président équatorien est un escroc. Cela comprend même l’affirmation bizarre de la part de l’ambassadeur du pays à Londres selon laquelle le journaliste aurait utilisé son chat pour espionner les employés de l’ambassade.

Moreno, qui a commencé sa carrière politique comme membre du Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR) un mouvement castriste, représente la putréfaction du nationalisme de gauche en Amérique latine.

Pour des millions de travailleurs équatoriens, sa trahison d’Assange et sa collaboration avec l’impérialisme américain seront considérées comme une extension des politiques intérieures. Ses politiques visent à placer tout le fardeau de la crise économique équatorienne sur le dos des travailleurs. En outre, ces mesures créent les conditions d’une explosion révolutionnaire.

Bill Van Auken

 

 

Article paru d’abord en anglais, WSWS, le 16 avril 2019



Articles Par : Bill Van Auken

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