Les barrières de sécurité à Bagdad: consécration d’un nouvel apartheid intensifié par la guerre

Au mur frontalier du Sud en construction entre les États-Unis et le Mexique, «au mur de fer» d’Israël et aux autres projets américains tels que celui qu’on envisage de réaliser sur la frontière entre la Syrie et l’Irak (Dufour, J., 2006) s’ajoutent maintenant ceux de Bagdad dont on vient d’entreprendre l’édification.

Le premier délimitera, sur une distance de cinq kilomètres et une hauteur de 3,5 m., le quartier sunnite de Adhamiyah (carte 1), l’une des dernières enclaves de cette confession dans la portion orientale de la ville (Le Monde.fr et AFP, 21 avril 2007). Selon les stratèges américains, ce rempart permettra de protéger les habitants de ce quartier contre les attaques à la bombe des milices chiites. Les autres seront construits pour répondre à la même logique et entoureront les quartiers à majorité sunnite situés sur la rive droite du fleuve tels que ceux de Doura, de Ghazaliyah, de Rashid, d’Ahmeriyya et de Mansour mentionnés par l’ambassadeur des États-Unis en Irak dans un article publié en août 2006 (Khalilzad, Z., 2006). Déjà en 2006, dans le quartier de Doura situé au sud-ouest de la ville, d’immenses barrières de béton étaient en place entre les deux communautés  (figure 1).

Selon T. Wagner, « Les forces américaines et irakiennes érigent déjà depuis longtemps des barrières en ciment autour des marchés, des bases de la coalition et de postes avancés à Bagdad ainsi que dans d’autres villes, pour réduire les risques d’attentat. Les GIs ont également construit de gigantesques barrières de sable autour de villes comme Tal Afar, un bastion des insurgés près de la frontière syrienne, pour en restreindre l’accès». 

Carte 1. Bagdad et ses quartiers

 

Source:
http://www.globalsecurity.org/military/world/iraq/images/baghdad-map-areas2.jpg

Figure 1. Vue aérienne de Bagdad

 

Source: http://www.homsonline.com/SatelliteImages/LowResol_Baghdad.jpg

Figure 2. Centre-ville de Bagdad. Vue de la Zone Verte

 

Source : http://www.uruknet.info/pic.php?f=p7a.jpg

Bagdad est déjà dotée d’un mur qui entoure la Zone Verte dans laquelle on retrouve le Parlement, les ministères irakiens, les diplomates et les étrangers et pour laquelle un dispositif de sécurité maximum a été mis en place (Figure 2).

  

L’échec du plan de Bush de «sécurisation» de la ville

Le plan de «sécurisation» en vue de pacifier Bagdad prévoit le déploiement de 85 000 soldats et policiers dont 35 000 Gis dans une trentaine de postes de commandement répartis dans les différents quartiers de la ville. L’armée américaine a annoncé le 17 avril dernier que le plan de sécurité irako-américain était « pleinement appliqué », tout en admettant que certaines mesures n’étaient pas encore en place (7 SUR 7, 25 avril 2007 – http://www.7sur7.be/hlns/cache/fr/det/art_372403.html).

Même avec l’application de ce plan plus de 2078 personnes ont été tuées dans la ville au cours du seul mois de mars 2007. Selon l’ONU, 17.000 personnes avaient trouvé la mort en 2006.

 

Carte 2. Bagdad. Répartition spatiale de la population selon les divisions confessionnelles

 

Source:
http://www.danielmartin.eu/Religion/Culture-Arabe-Ennemie-Democratie_fichiers/image003.jpg

L’échec observé dans la mise en oeuvre de ce plan appliqué à partir du 14 février dernier ne pouvait conduire inévitablement, dans le contexte d’une guerre d’occupation, qu’à appliquer la stratégie la plus «diabolique», mais aussi la plus absurde et inhumaine qui puisse être imaginée, soit la ségrégation physique des quartiers urbains par l’édification de murs ou d’enceintes fortifiées en béton. Cette opération aura pour objectif d’exercer le contrôle total des entrées et des sorties ou, en d’autres mots, produira de véritables ghettos (Arbuthnot, F., 2007) et séparera encore davantage les chiites et les sunnites (carte 2). Elle aura aussi pour effet d’étendre les interventions armées et la répression avec une plus grande intensité dans l’ensemble du périmètre urbanisé. Enfin, ces quartiers emmurés seront plus vulnérables et ne pourraient être ravitaillés éventuellement que par voie aérienne.

La construction de ces murs illustre de façon éloquente que les organisations de la résistance irakienne à l’occupation sont en train de s’imposer en dépit de l’ajout de dizaines de milliers de soldats américains appelés dernièrement en renfort. Il est d’ores et déjà plausible de penser que tôt ou tard, les forces de la coalition seront amenées à capituler et à quitter le pays.

La partition du pays

Si l’on se fie aux propos du porte-parole de l’armée américaine, le contre-admiral Mark Fox, «ces barrières» de sécurité sont une initiative de l’armée irakienne et ont été approuvées par le gouvernement d’Irak. Ces dispositifs sont des boucliers temporaires pour protéger  le peuple irakien des meurtriers qui essaient de faire entrer des voitures piégées dans leurs quartiers (L’Express.fr, le 23 avril 2007). Il est très difficile de souscrire à cette version officielle quand on sait que c’est Washington qui est le maître absolu en Irak depuis 2003 et l’unique concepteur du plan de «sécurisation».

À l’instar du projet de fractionnement du pays en trois ensembles ethno-confessionnels (carte 3) il semble bien que la construction des murs dans la capitale deviendra le symbole vivant et de facto de cette séparation du territoire national.

Dans le contexte d’une guerre d’occupation ce sont les occupants ou conquérants qui ont pris cette décision et l’exécuteront malgré les objections du Premier Ministre Nouri al Maliki et des protestations des habitants de la ville.

 

Carte 3. Irak. Répartition spatiale des groupes religieux et ethniques

 

Source : http://www.worldsecuritynetwork.com/ArticleImages/iraq_ethnic_1978_web.jpg

La stratégie de Washington

Le plan de sécurité a été conçu pour gagner la bataille de Bagdad qui s’avère l’’élément primordial qui permettra à l’occupant d’atteindre plus rapidement son objectif ultime: Prendre possession de façon definitive de l’espace et des ressources naturelles stratégiques de l’Irak et en assurer le contrôle absolu pour répondre aux intérêts premiers des États-Unis. Cet objectif ne pourrait être atteint sans la mise en place d’un état de siège efficace et sans le confinement de la capitale que des murs nombreux et bien agencés aideront à matérialiser.  À moyen terme, l’occupant deviendra le maître inconstestable de la nation irakienne à l’instar du rôle qu’il joue en Israel depuis la création de cet État. L’Irak cessera d’exister en tant que nation unifiée ou considérée comme telle pour se transformer en un territoire «libéré» et soumis aux lois implacables de l’Empire. À moins que le pays se transforme en un autre Viêt Nam pour les Américains et que ceux-ci soient forcés d’abandonner dans ce qu’ils se devront de considérer comme une défaite ou un autre échec.

L’occupation armée de l’Irak est en soi une catastrophe non seulement parce qu’elle a entraîné la mort de centaines de milliers de personnes, mais parce qu’elle aura engendré une guerre civile dont les conséquences dramatiques pèsent lourdement sur l’avenir de l’ensemble de la population irakienne. Le rétablissement de la paix nous apparaît désormais comme un défi gigantesque à relever.

Jules Dufour, Ph.D., est Président de l’Association canadienne pour les Nations Unies (ACNU) /Section Saguenay-Lac-Saint-Jean, membre du Cercle universel des Ambassadeurs de la Paix, membre du Conseil national de Développement & Paix.

Du même auteur, lire également: La recherche de la sécurité par les fortifications, la surveillance des frontières et les murs: une illusion. Centre de recherche sur la mondialisation
 

Références

Aloufok.net. 2007. « La Grande Muraille d’Adhamiya » (Bagdad). Centre de recherche sur la mondialisation, le 23 avril 2007.

Adresse:

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=20070423&articleId=5461

ARBUTHNOT, F., 2007. Ghettoizing Baghdad. Center of Research on Globalization. April 25, 2007. Adresse:

http://www.globalresearch.ca/index.php?context=viewArticle&code=ARB20070425&articleId=5486

DUFOUR, J., 2006. La recherche de la sécurité par les fortifications, la surveillance des frontières et les murs: une illusion. Centre de recherche sur la mondialisation. Le 23 octobre 2006.

Adresse:

http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=DUF20061023&articleId=3579

KHALILZAD, Z., 2006. La bataille de Bagdad. USINFO.STATE.GOV. Article reproduit dans le quotidien new-yorkais «The Wall Street Journal, le 23 août 2006.

http://usinfo.state.gov/fr/Archive/2006/Aug/25-957938.html  

Le plan de sécurité de Bagdad « pleinement appliqué. » 7 SUR 7,http://www.7sur7.be/hlns/cache/fr/det/art_372403.html

25 avril 2007.

REUTERS. 2007. La construction d’un mur à Bagdad suscite la controverse. L’Express.fr. Le 23 avril 2007:

http://www.lexpress.fr/info/infojour/rss.asp?id=42657

WAGNER, T., 2007. À Bagdad, les Américains dressent un mur entre sunnites et chiites. Le 20 avril 2007.

http://decadence-europa.over-blog.com/article-6444127.html



Articles Par : Prof. Jules Dufour

A propos :

Jules Dufour, Ph.D., C.Q., géographe et professeur émérite. Chercheur-associé au Centre de recherche sur la Mondialisation, Montréal, Québec, Canada.

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