Les causes de la guerre de Sécession, le débat sans fin

« Le sujet de l’esclavage domestique, dans la crise présente, prend une importance qu’on ne saurait exagérer. Aucun homme intelligent et sans préjugés ne peut douter que les attaques répétées contre les droits constitutionnels des propriétaires d’esclaves par le démon infect du fanatisme abolitionniste, si elles ne sont pas arrêtées, conduiront un jour prochain à la dissolution forcée de l’Union.(…) Il est primordial, donc, que nous rejetions tous les préjugés, et que, en tant que patriotes et philanthropes, nous contemplations ce sujet primordial dans sa vraie lumière. (…) Nous pensons que, dans les circonstance actuelles, l’abolition est moralement impossible. (…) étant donnée la ruine financière qui en résulterait, non pas seulement des propriétaires d’esclaves, mais aussi des États abolitionnistes et du monde civilisé. » – Déclaration adressée à la Convention pro-esclavage de l’État du Missouri tenue à Lexington, le 13 juillet 1855, sur l’esclavage domestique tels que vu à la lumière des Écritures, des droits naturels, du gouvernement civil et des pouvoirs constitutionnels du Congrès 1

Aux USA, les controverses passionnelles abondent. Aux premiers rangs de celles-ci, les causes de la guerre de Sécession figurent en bonne place – peut-être même la première.

Avant même la fin de la guerre, les historiens et observateurs des deux camps commençaient à s’entre-écharper sur ses motifs réels, et la situation n’a guère évolué aujourd’hui.

Grosso modo, le débat se divise entre les nordistes, pour qui la guerre a tenu à des différents sur l’abolition de l’esclavage, et les sudistes et néo-confédérés actuels, qui en font une affaire de taxes et de droits des États à se gouverner eux-mêmes.

De fait, les deux motifs entrent en jeu à des degrés variables selon les États sécessionnistes.

Faut-il brûler le drapeau confédéré ?

Au commencement était la division

La naissance des USA en tant que bloc de nations ne s’est pas faite sans conflits, et de 1856 à 1860, nombre des cadres législatifs originellement conçus pour établir des compromis entre les différents États se délitent déjà. Les extrêmes de tous bords avancent et noient les voix modérées, surtout sur le sujet extrêmement sensible de l’esclavage, que ni les présidents des USA, ni le Congrès ne semblent capables de résoudre à la satisfaction de tous.

En 1847, le premier esclave afro-américain à demander sa libération par voie de tribunaux, Dred Scott, 2 enflamme l’opinion. Après dix ans de verdicts négatifs, de recours et d’appels, l’affaire Dred Scott arrive devant la Cour suprême. Les politiciens et le public espèrent que la décision de la Cour apportera un précédent légal qui pourra servir de socle à des compromis ultérieurs viables, mais la Cour n’arrive à rien, sinon à réitérer les dispositions de lois désespérément disparates : Dred Scott serait libre dans les États abolitionnistes du Nord, mais reste esclave dans les États esclavagistes du Sud. De plus, elle ajoute au scandale en décrétant que les noirs des USA, esclaves ou libres, ne peuvent pas accéder à la citoyenneté. Dred Scott étant noir, il n’est pas citoyen des USA et « n’a pas le droit » de faire appel à la loi, a fortiori à la Cour suprême. La vague d’indignation qui s’ensuit portera un jeune avocat de l’Illinois, Abraham Lincoln, 3 à la tête du Parti Républicain (à l’époque abolitionniste), puis des États-Unis.

Dred Scott, un homme dénué même du droit d’en appeler à la loi.

Mais, si le Nord industriel élit un abolitionniste, le Sud agricole, dont l’économie dépend en grande partie du travail forcé des esclaves, ne le supporte pas. Il ne faudra pas trois mois après son élection (novembre 1860) pour que l’irréductibilité des différences aboutisse à la sécession de sept États esclavagistes : la Caroline du Sud, le Mississippi, la Floride, l’Alabama, la Géorgie, la Louisiane et le Texas, tous partis dès février 1861, créent les « États confédérés d’Amérique » et élisent Jefferson Davis à leur tête.

Lincoln décide de mesures énergiques, mais la réaction ne se fait pas attendre : Le 12 avril 1861, la base militaire de Fort Sumter, en Caroline du Sud, est en état de siège. Quatre États supplémentaires font sécession et rejoignent les Confédérés, la Virginie, l’Arkansas, la Caroline du Nord et le Tennessee. 4

La guerre de Sécession a commencé.

1) Première cause possible de la guerre, une affaire de droits de douane ?

Nombre d’historiens pro-confédérés arguent de « tariffs » (taxes douanières), et non de l’esclavage, en tant que cause immédiate de la guerre. Selon eux, les États du Sud n’auraient eu aucune raison de faire sécession face à une poussée abolitionniste du Nord, puisque la Constitution des États-Unis garantissait la pérennité du système esclavagiste et qu’ils avaient donc tout intérêt, précisément, à rester dans l’Union. En effet, à moins de réviser la Constitution, il n’y aurait eu aucun moyen légal de les forcer à renoncer à leurs esclaves. Si on remonte à l’affaire Dred Scott où la Cour suprême, en se fondant sur la législation en vigueur aux USA – une législation forcément conforme à la Constitution – avait statué contre la libération du plaignant, il se peut tout à fait qu’ils aient raison.

Dans son discours d’investiture du 4 mars 1861, Abraham Lincoln lui-même déclare « Il semble y avoir une appréhension parmi les gens des États du Sud, qui pensent que par l’accession au pouvoir d’une administration Républicaine, leur propriété, et leur paix, et leur sécurité personnelle, sont en danger. Il n’y a jamais eu de causes raisonnables à cette appréhension. En fait, d’amples preuves du contraire existent et sont ouvertes à leur inspection. Elles sont trouvables dans presque tous mes discours précédents, et je cite l’un de mes discours en disant que « je n’ai aucune intention, directe ou indirecte, d’interférer avec l’institution de l’esclavage dans les États où elle existe. Je ne pense pas avoir le droit légal de le faire, et je n’en éprouve pas non plus le désir ». Après quelques considérations sur le sort controversé des esclaves fugitifs qui passent au nord (la loi des USA oblige à les ramener à leurs « maîtres » du Sud) et des réaffirmations de la nécessité d’assurer l’unité des États-Unis, le président ajoute « Le pouvoir qui m’a été conféré sera employé à tenir, occuper et posséder la propriété et les endroits qui appartiennent au gouvernement, et à collecter ses droits de douane et ses taxes, mais au-delà des besoins nécessaires à l’accomplissement de ces buts, il n’y aura pas d’invasion, pas d’usage de la force contre ou entre les populations. » 5

Examinons le casus belli signalé par Lincoln (qui, rappelons-le, avait déjà sept États sécessionnistes sur les bras au moment de ce discours) : les taxes douanières et fédérales.

« Enchères et vente de noirs », Atlanta, Géorgie.
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Sud agricole arriéré, Nord industriel moderne et prospère

Dès la guerre d’indépendance des États-Unis, les pays du Nord et du Sud se spécialisent : au Nord l’industrie, au Sud l’agriculture. Les grandes plantations sont très loin de constituer l’intégralité des activités agricoles du Sud, dont les trois-quarts des paysans ne possèdent pas d’esclaves et tentent d’assurer vaille que vaille le quotidien de minuscules fermes où seuls épouses et enfants travaillent à leurs côtés. Mais, bien que l’esclavage leur fasse une concurrence déloyale, ces fermiers se révéleront d’âpres défenseurs du système – peut-être parce que, si misérables soient-ils, l’esclavage leur permet de se sentir supérieurs à ceux qui n’ont même pas leur liberté. 6

Dans le même temps, à l’aide d’une main-d’oeuvre abondante et quasi-gratuite d’esclaves importés d’Afrique, les immenses plantations des États du Sud, dont les terres s’étirent à perte de vue, produisent de grandes quantités de coton, de riz, du sucre, d’indigo et de tabac, que le Nord et l’étranger achètent et transforment en produits finis. Une partie de ces produits finis reprend ensuite le chemin du Sud pour y alimenter la frange aisée de la population, mais à cause du manque d’infrastructures routières ou ferroviaires, le transport s’avère trop coûteux pour les États du Sud, qui préfèrent les importations de produits finis étrangers, en particulier britanniques.

Taxes inégalitaires et manque de solidarité : les États-Désunis

Dès les origines des États-Unis, après la guerre d’Indépendance, le problème des impôts fédéraux se pose à un Congrès qui sait que la population y est hostile – elle vient en effet de rejeter le joug de la taxation britannique et paie déjà des impôts locaux dans chaque État. Malgré l’entorse que cela représente à leur fixation obsessionnelle sur le libre marché (qu’ils considèrent comme un « droit de l’homme »7), les Pères fondateurs pensent résoudre la question en générant des revenus pour le Trésor par l’imposition de droits de douane à l’importation.

Le Tariff Act de 1789 permet rapidement aux instances fédérales de récolter 80, puis 90% du revenu des USA par la taxation des importations, surtout celles de produits finis. La taxe, censément temporaire, sera effectivement abrogée, puis restaurée en 1816 pour protéger la production américaine de produits manufacturés. 8 Le protectionnisme américain déclenche des mesures de rétorsion : les autres pays imposent également des taxes aux exportations des USA. Le Sud, qui compte à lui seul pour ¾ des exportations américaines, paye également, par conséquent, ¾ des taxes douanières des pays importateurs. De plus, comme il ne produit pas de produits finis, il doit en importer et paye par conséquent l’essentiel des taxes douanières à l’importation. Et, comme noté plus haut, quand il préfère les produits manufacturés au Nord à leurs équivalents étrangers, il supporte les coûts des transports sur les mauvaises routes de l’époque.

Pour sa part, le Nord industrialisé consomme sa production locale et importe prioritairement les matières premières détaxées du Sud. En résumé, les 18, 5% d’habitants blancs des USA établis dans le Sud participent trois fois plus aux frais des USA que tout le reste de sa population.

Et c’est cela, plus que toute autre considération, qui aurait mis le feu aux poudres : une peu glorieuse querelle d’argent entre États aussi âpres au gain les uns que les autres.

2) Deuxième cause possible de la guerre, l’esclavage ?

Une puissante association abolitionniste née du débat sur l’esclavage en cours depuis la guerre d’Indépendance (1775-83), l’American Anti-Slavery Society, 9 gagne du terrain chaque année depuis sa création en 1833 et effraie le Sud, qui réalise bien que les jours de l’esclavage sont comptés aux États-Unis. William Lloyd Garrison, 10 le flamboyant leader de l’association, a l’intelligence d’en appeler au sentiment religieux et ne mâche pas ses mots : si l’esclavage n’est pas illégal au regard de la Constitution, il n’en constitue pas moins « un pacte avec l’enfer », des paroles qui font mouche auprès d’une population quasi-intégralement chrétienne, et suffisent à balayer toutes les objections des esclavagistes. De façon particulièrement alarmante pour le Sud, les abolitionnistes de l’AASS refusent même toute idée de compensation financière aux esclavagistes contre l’émancipation des esclaves et les appellent au repentir, le tout à coup de citations bibliques et de menaces tonitruantes de damnation éternelle. 11

Rappelons que les États du Nord des USA avaient progressivement aboli l’esclavage à compter de 1804, mais qu’à cause du caractère graduel de cette émancipation (en Pennsylvanie par exemple, il y avait encore des noirs retenus en esclavage jusqu’à leur 28ème anniversaire en 1850), nombre de personnes du Nord nées dans l’esclavage pouvaient directement témoigner de leur expérience, se joindre à des associations activistes abolitionnistes, distribuer des pamphlets, etc. Ces témoignages et pamphlets d’esclaves ont été fondamentaux pour la compréhension des réalités de l’esclavage par les blancs, et pour nourrir la lutte abolitionniste. 12

En face, les esclavagistes sentent bien qu’un discours froidement utilitariste ne suffira pas à éteindre l’incendie et finissent par recourir à des arguments simili-religieux, sentimentaux, victimaires et à un nationalisme d’opérette. Exemples avec des extraits de déclarations de sécession, « Un coup porté à l’esclavage est un coup porté au commerce et à la civilisation. Ce coup a été porté depuis longtemps à l’institution. Nous n’avions plus d’autre choix que de nous soumettre aux diktats de l’abolition ou de dissoudre l’Union, dont les principes ont été subvertis pour nous acculer à la ruine. »(Mississippi), ou « La servitude de la race africaine telle qu’elle existe dans ces États, est mutuellement bénéfique aux asservis et aux libres, et est abondamment autorisée et justifiée par l’expérience de l’humanité et la volonté révélée du Créateur Tout-Puissant telle que reconnue par les nations chrétiennes. » (Texas), ou encore « Nous maintenons comme des vérités indéniables que les gouvernements des divers États, et de la confédération elle-même, ont été établis exclusivement par la race blanche, pour eux et leur postérité ; que la race africaine n’a pas pris part à son établissement ; qu’ils étaient à juste titre considérés comme une race inférieure et dépendante, et que seule cette condition rend leur existence dans ce pays bénéfique ou tolérable. » (Texas) 13

Arguments néo-confédérés : des esclaves parmi les soldats sudistes

Parce qu’il semble justifier l’esclavage et la thèse de la subordination « innée » de la race noire, l’un des arguments les plus controversés des néo-confédérés actuels tient à la présence d’esclaves en lutte contre les Nordistes « aux côtés de leurs maîtres du Sud ». Selon l’historien James W. Loewen, 14 « c’est complètement faux. Nous savons que c’est faux tout d’abord parce que la Confédération refusait tout net d’enrôler des soldats noirs, et n’en a accepté qu’en mars 1865 – un mois avant la fin de la guerre. »

En janvier 1864, le général Patrick R. Cleburne avait proposé d’incorporer des esclaves dans les forces armées du Sud, mais le président des États confédérés Jefferson Davis, « non seulement a rejeté l’idée, mais il a donné l’ordre d’oublier le sujet et de ne plus jamais en discuter dans l’armée. » – Stephen Ash, historien de l’université du Tennessee. 15

Si Davis est ensuite revenu sur sa décision, c’était trop tard pour qu’un nombre significatif de personnes noires s’enrôlent, si tant est qu’elles en aient éprouvé la moindre envie. Loewen ajoute que certes, des esclaves étaient bien présents sur les lignes de front, mais parce que les officiers blancs les y employaient à faire la cuisine ou la lessive.

Affaire réglée, donc ?

Pas si vite.

D’autres, et parmi eux des activistes antiracistes noirs, admettent la présence – légale ou non – d’esclaves au sein des forces armées de la Confédération, mais en donnent une explication toute autre que celle des néo-confédérés. En substance, les esclaves se battaient contre leur gré, comme ces hommes envoyés charger un canon sous des tirs de snipers dont le magazine Harper’s Weekly, qui rapportait la scène à l’époque, avait écrit « tous les noirs se sont fait tuer, un à un, par les tirs de snipers ». Les esclaves, chair à canon des blancs, étaient envoyés sur les actions les plus périlleuses. Des esclaves survivants d’opérations militaires ont expliqué après leur libération qu’ils ne pouvaient pas refuser d’obéir ou s’enfuir, sous peine de se faire abattre sur place.

Mais, quid des noirs libres qui se battaient parfois aussi du côté des esclavagistes, et qui ont également été signalés ? Dans les États du Sud, libre ou non, un noir n’avait pas beaucoup plus de droits qu’un meuble, et ceux-là espéraient un traitement de faveur. Parfois aussi, par peur d’être réduits en esclavage, ils se réunissaient en milices et affichaient une loyauté totale envers la Confédération pour s’assurer d’une protection des officiers de l’armée sudiste. L’une de ces milices, les Louisiana Native Guards (1500 hommes), s’est battue avec une loyauté de façade du côté confédéré jusqu’à la prise de New Orleans par l’Union, en 1862, puis a immédiatement changé de côté pour déclarer son allégeance au Nord. 16

Outre ces exemples, indubitablement, certains esclaves se battaient de bon coeur du côté des Confédérés, mais la psychologie moderne aide à comprendre pourquoi, et au vu de ce qu’elle a à nous dire sur le sujet, plus rien ne peut servir à justifier l’esclavage, même et surtout si, au cours de la guerre de Sécession, des esclaves portaient volontairement les armes contre ceux qui souhaitaient les délivrer. Tout comme d’autres situations extrêmes telles que les prises d’otages, les maltraitances parentales ou domestiques, l’inceste, les camps de concentration 17 ou de prisonniers de guerre, l’esclavage aliène tellement les individus qu’ils peuvent en arriver à se retourner contre eux-mêmes. Par exemple, le célèbre syndrome de Stockholm est précisément un comportement autodestructeur engendré par une situation de sujétion forcée. Comme chacun sait, il pousse la victime à prendre fait et cause pour son bourreau.

Pour se révolter, encore faut-il savoir qu’on en a le droit. Il est très difficile, pour des gens nés et élevés dans la servitude, ne connaissant rien d’autre, dénués de toute confiance en eux et convaincus de leur infériorité, d’avoir seulement l’idée de refuser de servir leurs « maîtres » ou de se révolter. 18 La lutte pour la liberté demande une prise de conscience préalable. Typiquement, le développement et la diffusion d’idées égalitaires précèdent les révolutions.

3) Troisième cause possible de la guerre, pour ou contre les « droits des États » ?

Le concept de « droits des États » dérive de la structure originelle des USA. Les treize colonies placées sous la tutelle britannique des débuts s’étaient accoutumées à édicter leurs lois et à n’obéir à la Couronne (située à un océan de distance) qu’en cas de besoin. Après l’indépendance, quand il s’est agi de réunir toutes ces communautés disparates sous une Constitution fédérale commune, des différences de fond ont immédiatement surgi, obligeant à des compromis qui tenaient souvent du funambulisme. Entre autres, l’esclavage, que l’ébauche de la première Constitution interdisait, a finalement été adopté pour l’Union sur demande expresse de la Virginie. Pour sa part, le Massachusetts a exigé une « Déclaration des Droits » (la « Bill of Rights » composée des dix premiers amendements de la Constitution 19).

Pour les rédacteurs de la Constitution, la première difficulté consiste à définir les rôles, pouvoirs, droits et devoirs respectifs des États et du gouvernement fédéral, mais l’imbroglio ne s’arrête pas là : les USA étant voués à s’étendre, il s’agit aussi de définir les droits et responsabilités des nouveaux États qui naîtront de la « conquête de l’ouest », notamment sur la question de l’esclavage. En 1820, le Compromis du Missouri (Missouri Compromise 20) détermine que les nouveaux territoires situés sous la latitude de 36º30′ seront esclavagistes et les autres abolitionnistes. Mais cela peut-il suffire à régler le problème ?

Tant qu’il existe un nombre égal d’États esclavagistes et abolitionnistes, les deux blocs détiennent une représentativité égale au Sénat et la dispute nord-sud est gelée, mais la conquête de nouvelles terres à l’Ouest et le militantisme abolitionniste du Nord menacent cet équilibre. En 1846, déjà, le décompte passe à 15 États abolitionnistes pour 14 esclavagistes ; c’est pourquoi les États du Sud militent pour un gouvernement fédéral aux pouvoirs réduits et des « droits » inaliénables des États. Dès 1850, certains sont résignés à une sécession future.

Selon les Sudistes (le débat sur la constitutionnalité de la sécession n’est pas clos à ce jour), les États insatisfaits des termes de l’Union peuvent décider d’en partir ; ils exigent donc que le Sénat vote un amendement à la Constitution qui leur garantirait une protection au cas où le déséquilibre des deux blocs les mettrait en danger. Le Sénat obtempère et planche sur diverses possibilités de solutions amiables plus ou moins réalistes – Jusqu’à ce qu’un abolitionniste lassé du débat, John Brown, prenne le taureau par les cornes et attaque un arsenal en Virginie, à Harper Ferry, en 1859. Même si l’action manque et que John Brown finit malheureusement exécuté, elle assure l’élection de Lincoln en 1860 et confirme les craintes du Sud selon lesquelles le Nord conspire pour abolir l’esclavage, en finir avec son « droit des États à se gouverner eux-mêmes » et abattre son économie. 21

A ce jour, deux-tiers des citoyens des USA, dont la plupart des professeurs d’histoire, croient aux « droits des États » en tant que cause de la Guerre, mais selon Loewen, l’erreur vient du fait que personne ne lit les documents historiques. Or, ces derniers soulignent que les États sécessionnistes ne se battaient pas pour, mais contre les « droits des États » : en refusant ou en dénonçant l’esclavage, le Nord « bafouait le Congrès et la Constitution des États-Unis » – le cadre légal, constitutionnel, fédéral de l’esclavage. Par exemple, dans sa déclaration de causes de sécession, la Caroline du Sud s’élève contre les droits des États à édicter des lois contre l’esclavage, et cite en exemple la loi de l’État de New York, qui refuse aux propriétaires d’esclaves leur « droit de transit » (le droit de faire transiter leurs esclaves dans les États abolitionnistes au cours d’un voyage). 22

4) Quatrième et dernière cause, la préservation de l’Union ?

Comme il est d’usage dans ces cas, c’est un faisceau de motifs qui mène à la confrontation armée, avec les « droits des États », la question des taxes douanières et de l’unité des USA aux premiers rangs des contentieux entre les Etats du Sud et le Nord, sur un fond d’antagonisme irréductible entre esclavagistes et abolitionnistes qui bloque toute tentative d’apaisement.

Depuis les origines des USA, tous les compromis entre le Nord et le Sud, toutes les négociations, tous les débats tournent autour d’une question cruciale, maintenir l’Union malgré une guerre de factions structurelle. Avec son discours de compromis « House Divided » (1858), Lincoln ne faisait que refléter l’anxiété fondamentale des États-Unis : comment maintenir soudés les deux blocs ? La jonglerie rencontrant un jour ou l’autre ses limites, il passera en 1861 aux deux seules options possibles, la consommation de la rupture ou le recours à la force, et choisira la force.

Mais selon Loewen, il est fallacieux de penser que le Nord soit entré en guerre au nom de l’abolitionnisme.23 Lincoln était personnellement abolitionniste, mais comme noté plus haut, il pensait que garder les États du Sud dans l’Union valait bien quelques compromis sur l’esclavage ; trois ans avant son élection, il l’avait déjà précisément stipulé dans le discours « House Divided », un modèle de tiédeur et d’équilibrisme intellectuel. 24

L’abolitionnisme, continue Loewen, n’avait commencé à largement se répandre dans les couches populaires qu’au cours de la guerre, parce que les soldats de l’Union rencontraient des groupes d’esclaves qui les suppliaient de les libérer, en contradiction avec l’idée reçue – soutenue jusque-là par le pouvoir politique dans un but de cohésion de l’Union – selon laquelle l’esclavage représentait « le statut qui convenait aux noirs ».

En définitive, l’abolition dans les États confédérés ne devient un but officiel de l’Union qu’en 1863, à la Proclamation de l’émancipation. Mais l’abolitionnisme est bel et bien l’une des causes indirectes majeures de la guerre civile américaine, et les déclarations de sécession des États du Sud, avec leurs justifications de l’esclavage et leurs plaintes contre « l’oppression du Nord », reflètent ces tensions. 25 Pour employer une image, l’esclavage était l’essence et les « droits des États » et taxes douanières, les allumettes.

De la préservation de l’Union à l’abolition de l’esclavage, l’évolution de la guerre

Il n’est pas évident que les consciences nordistes aient été beaucoup plus égalitaires que celles du Sud quant aux personnes noires. Si ces dernières érodaient petit à petit les représentations mentales déshumanisantes que les blancs entretenaient sur leur compte avec leurs pamphlets et leurs récits de vies d’esclaves, 26 l’éveil des consciences blanches était très loin d’un acquis, et ne l’est toujours pas aujourd’hui.

District de Columbia. Compagnie E, 4ème Infanterie de Couleur U.S, Fort Lincoln, entre 1863 et 1866. Même pour l’armée du Nord censément abolitionniste, il n’est pas question de mêler soldats noirs et blancs. Crédits photo: http://www.americanyawp.com/text/14-the-civil-war/

En août 1861, Lincoln fait voter le First Confiscation Act par le Congrès. Aux termes de la nouvelle loi, les esclaves fugitifs venus du Sud ne seront plus ramenés à leurs lieux de servitude, mais considérés comme « des objets de contrebande » (sic). Avant cette loi, le Nord refusait d’enrôler des noirs dans l’armée et devait rendre les esclaves évadés à leurs « maîtres » du Sud. Leur redéfinition en « objets de contrebande » permet au gouvernement fédéral de procéder à leur « saisie » et de les « utiliser » au service de l’armée. Le second « Confiscation Act », voté très rapidement après le premier, permet, cette fois, de les recruter tout à fait officiellement dans les forces armées. A ceux qui se battent pour l’Union, la liberté est accordée non comme un droit inhérent à leur statut d’humain, mais en récompense de services rendus. Même pour le Nord, un esclave doit gagner sa liberté.

Le 1er janvier 1863, Lincoln édicte la Proclamation d’émancipation, au terme de laquelle les esclaves des territoires confédérés sont tous libérés. Seuls échappent à cette réglementation les pays esclavagistes demeurés loyaux à l’Union (le Delaware, le Kentucky, le Maryland et le Missouri) ainsi que les États sécessionnistes vaincus par l’Union avant la proclamation. Malgré ses limites évidentes – les Nordistes « émancipent » uniquement les Noirs qui se trouvent hors de leur zone d’influence – la Proclamation d’émancipation devient l’axe de la guerre.

A la fin de la guerre, en 1865, le 13ème amendement de la Constitution, qui abolit sous certaines réserves l’esclavage sur le territoire des USA, sera ratifié. Les esclaves afro-américains sont théoriquement libres, du moins suffisamment pour apaiser les abolitionnistes.

L’esclavage aux USA, c’est du passé ?

Une lecture attentive de la Constitution des USA révèle une fenêtre d’opportunité dans laquelle n’ont pas manqué de s’engouffrer certains intérêts privés : le treizième amendement interdit formellement l’esclavage dans tout le pays, sauf en cas de condamnation à une peine de prison. 27

Au Sud, la Reconstruction d’après-Guerre civile a vu une prolifération de camps de travail et de prisons, bien entendu très majoritairement peuplés de noirs – qu’il suffisait d’accuser de tout et de n’importe quoi, quitte à acheter des témoins, pour pouvoir les incarcérer, un processus grandement facilité par les lois ségrégationnistes américaines dites Jim Crow (1857-1954). 28

Nombre de prisons situées sur d’anciennes plantations, comme Angola en Louisiane et le pénitencier d’État du Mississippi, restent à ce jour des exploitations agricoles. D’autres prisons d’États ou fédérales prêtent à bail des équipes de travailleurs forcés à des entreprises privées, une affaire encore plus lucrative que l’esclavage d’antan, puisque les entreprises loueuses n’ont pas à se préoccuper de la santé, des congés ou de la nourriture des travailleurs. Tous ces frais sont pris en charge par l’État, c’est-à-dire par le contribuable.

La population carcérale américaine, majoritairement constituée de noirs, fabrique des casques militaires, des armes et des fournitures pour l’armée et la police, des équipements domestiques, des pinceaux, des micros, casques et enceintes, des pièces détachées d’avions, de la lingerie féminine, des meubles de bureau, des lunettes, etc, cultive des fruits et légumes, sert de personnel domestique à des privilégiés, et vend même des assurances et des billets d’avion. 29

Et pendant que le secteur privé du pays continue d’empocher les bénéfices de l’esclavage, le « débat » sur les causes de la Guerre de Sécession continue de détourner l’attention de la population des emplois qui lui sont purement et simplement volés.

Les USA sont passés du conflit armé de la guerre civile à la honteuse période ségrégationniste, puis aux divisions dramatiques des années 60 30 pour déboucher en fanfare sur celles, tout aussi marquées, des années 2000. 31 Et, avec d’un côté des suprémacistes blancs assumés ou non, 32 et de l’autre des progressistes se posant en champions de la morale sociétale de la façon la plus hautaine et irritante possible, il est difficile de voir comment réduire les lignes de fracture. 33

D’autant plus qu’avec l’ascension du Tea Party au cours de cette dernière décennie, le drapeau confédéré, revenu à la mode, a déclenché un nouveau déluge de controverses enflammées.
De l’art d’encore et toujours faire diversion…

 Corinne Autey-Roussel

Références :

1 An address delivered before the Pro-slavery convention of the state of Missouri, held in Lexington, July 13, 1855, etc http://memory.loc.gov/cgi-bin/query/r?ammem/rbaapc:@field%[email protected]%28rbaapc26000div3%29%29

2 Dred Scott’s fight for freedom 1846 – 1857
http://www.pbs.org/wgbh/aia/part4/4p2932.html

Abraham Lincoln, notice biographique
http://www.biography.com/people/abraham-lincoln-9382540

4 Order of Secession During the American Civil War
http://americanhistory.about.com/od/civilwarmenu/a/secession_order.htm

5 Abraham Lincoln, First Inaugural Address, March 4, 1861, Washington, D.C.
http://www.abrahamlincolnonline.org/lincoln/speeches/1inaug.htm

6 Conditions of antebellum slavery, 1830 – 1860
http://www.pbs.org/wgbh/aia/part4/4p2956.html

7 What Our Founding Fathers Got Wrong
http://www.forbes.com/sites/davidmarotta/2013/06/16/what-our-founding-fathers-got-wrong/

8 What Our Founding Fathers Got Wrong (les eclavagistes osent en appeler à la « liberté »).
http://www.marottaonmoney.com/what-our-founding-fathers-got-wrong/

9 The American Anti-Slavery Society
http://usa.usembassy.de/etexts/democrac/18.htm

10 William Lloyd Garrison
http://www.pbs.org/wgbh/aia/part4/4p1561.html

11 Declaration of Sentiments, 1833
http://usa.usembassy.de/etexts/democrac/18.htm

12 From Slavery to Freedom: The African American Pamphlet Collection, 1822 – 1909, Library of Congress
http://www.loc.gov/teachers/classroommaterials/connections/slavery/history.html

13 Ordinances of Secession of the 13 Confederate States of America
http://www.civil-war.net/pages/ordinances_secession.asp

14 The Homepage of James W. Loewen
http://sundown.afro.illinois.edu/

15 6 Civil War Myths, Busted
http://www.livescience.com/13673-civil-war-anniversary-myths.html

16 Yes, There Were Black Confederates. Here’s Why
http://www.theroot.com/articles/history/2015/01/black_confederates_not_a_myth_here_s_why.1.html

17 Bruno Bettelheim, le Coeur conscient.
http://www.babelio.com/livres/Bettelheim-Le-Coeur-conscient/37138

18 The mask of obedience: Slave psychology in the old south, par Bertram Wyatt-Brown
http://www.olemiss.edu/courses/his105_15/mask_of_obedience.html

19 Bill of Rights, Constitution des USA
http://www.archives.gov/exhibits/charters/bill_of_rights_transcript.html

20 Missouri Compromise
http://www.loc.gov/rr/program/bib/ourdocs/Missouri.html

21 States’ Rights, The Rallying Cry of Secession
http://www.civilwar.org/education/history/civil-war-overview/statesrights.html

22 Busted: 6 Civil War Myths – The Civil War wasn’t about slavery.
http://www.livescience.com/18863-civil-war-myths.html

23 Busted: 6 Civil War Myths – The Union went to war to end slavery.
http://www.livescience.com/18863-civil-war-myths.html

24 House Divided Speech, Springfield, Illinois, June 16, 1858
http://www.abrahamlincolnonline.org/lincoln/speeches/house.htm

25 The Confederate and Neo-Confederate Reader: The « Great Truth » about the « Lost Cause », par James W. Loewen
https://www.goodreads.com/book/show/8456413-the-confederate-and-neo-confederate-reader

26 Slave Narratives and Protest Pamphlets
http://www.abolitionseminar.org/slave-narratives-and-protest-pamphlets/

27 13th Amendment to the U.S. Constitution
http://www.loc.gov/rr/program/bib/ourdocs/13thamendment.html

28 The Rise and Fall of Jim Crow
http://www.pbs.org/wnet/jimcrow/stories_events.html

et Separate is not equal
http://americanhistory.si.edu/brown/history/1-segregated/detail/jim-crow-laws.html

29 The Prison Industry in the United States: Big Business or a New Form of Slavery?
http://www.globalresearch.ca/the-prison-industry-in-the-united-states-big-business-or-a-new-form-of-slavery/8289

et 13 Mainstream Corporations Benefiting from the Prison Industrial Complex

13 Mainstream Corporations Benefiting from the Prison Industrial Complex

30 America Divided: The Civil War of the 1960s, par Maurice Isserman et Michael Kazin
https://global.oup.com/ushe/product/america-divided-9780190217181?cc=us&lang=en&

31 ‘America is a deeply divided nation’. RT (2015)
http://www.rt.com/op-edge/254489-baltimore-violence-police-mass-media/

32 Les Clinton employaient des esclaves noirs dans l’Arkansas
http://www.entelekheia.fr/clinton-employaient-esclaves-noirs-larkansas/

33 Causes for the Civil War: Slavery Or States Rights? Debate.org
http://www.debate.org/debates/Causes-for-the-Civil-War-Slavery-Or-States-Rights/1/



Articles Par : Corinne Autey-Roussel

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