Les comptes de la Banque mondiale

En 2019, la Banque mondiale (BM) et le FMI atteignent l’âge de 75 ans. Ces deux institutions financières internationales (IFI), créées en 1944, sont dominées par les États-Unis et quelques grandes puissances alliées qui agissent pour généraliser des politiques contraires aux intérêts des peuples.

La BM et le FMI ont systématiquement prêté à des États afin d’influencer leur politique. L’endettement extérieur a été et est encore utilisé comme un instrument de subordination des débiteurs. Depuis leur création, le FMI et la BM ont violé les pactes internationaux sur les droits humains et n’hésitent pas à soutenir des dictatures.

Une nouvelle forme de décolonisation s’impose pour sortir de l’impasse dans laquelle les IFI et leurs principaux actionnaires ont enfermé le monde en général. De nouvelles institutions internationales doivent être construites. Nous publions une série d’articles d’Éric Toussaint qui retrace l’évolution de la BM et du FMI depuis leur création en 1944. Ces articles sont tirés du livre Banque mondiale : le coup d’État permanent, publié en 2006, aujourd’hui épuisé et disponible gratuitement en pdf.

Depuis que la Banque mondiale est entrée en activité en 1946, chaque année sans exception, elle a dégagé un résultat net d’exploitation positif. En 1963, la Banque mondiale est confrontée à des bénéfices si importants que son nouveau président, George Woods, qui peu de temps auparavant était Président de la banque First Boston, propose à la direction de la Banque de distribuer des dividendes aux actionnaires comme toute banque qui se respecte [1]. L’idée est abandonnée car la direction considère que la distribution de dividendes donnerait une très mauvaise image de la Banque aux pays en développement endettés. On décide de transférer les bénéfices vers les réserves de la Banque. En 2005, les réserves totales de la Banque s’élevaient à 38,5 milliards de dollars.

Depuis 1985, le revenu [2] de la branche principale de la Banque, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement), a dépassé chaque année un milliard de dollars. Des résultats exceptionnels ont été atteints en 1992 (1709 millions de dollars de revenu), en 2000 (1991 millions) et surtout en 2003 (3021 millions).

Comment la Banque mondiale fait-elle des bénéfices ?

La BIRD réalise des bénéfices grâce aux remboursements effectués par les pays endettés à son égard, essentiellement grâce à quelques grands pays à revenu intermédiaire [3]. Les pays les plus pauvres ne se sont d’ailleurs pas en mesure d’emprunter à la BIRD, ils empruntent à l’AID (Agence internationale de développement, IDA en anglais).

La BIRD réalise un bénéfice grâce à la différence entre ce que lui coûtent les capitaux qu’elle emprunte sur les marchés financiers d’une part, et l’argent que les PED lui remboursent (amortissement du capital emprunté + intérêt) d’autre part. Encore faut-il bien sûr que les PED remboursent effectivement la BIRD, et c’est effectivement ce qui se passe : la BIRD réussit à se faire rembourser régulièrement. Il y a bien sûr quelques exceptions et certains pays se comportent en mauvais payeurs, ce fut le cas du Zaïre sous Mobutu par exemple.

Pour avoir une idée du sérieux mis par les PED à rembourser la BIRD, il suffit de prendre en compte le tableau suivant. On s’aperçoit que les PED remboursent beaucoup plus à la BIRD que ce que celle-ci leur prête. Pour les PED, le transfert net est négatif depuis 1987. On constate également que malgré les énormes remboursements, la dette totale due à la BIRD a connu une croissance importante.

Le graphique suivant présente l’évolution du stock et du transfert net.

Source : World Bank, Global Development Finance, 2005

La Banque mondiale affirme que les bénéfices qu’elle tire de la BIRD ne lui permettent pas d’équilibrer ses comptes à cause d’un déficit au niveau de l’AID qui octroie des prêts à bas taux d’intérêt aux pays les plus pauvres. Le graphique suivant montre que si on additionne les prêts de la BIRD et de l’AID d’une part et qu’on retranche l’ensemble des remboursements effectués par tous les PED (y compris les plus pauvres) à la BIRD et à l’AID, la Banque est largement gagnante depuis le début des années 1990. Ainsi, entre 1991 et 1996, le transfert net a été systématiquement négatif. Il en est de même depuis 2000.

Échelle de gauche : Transfert net sur la dette due à la BM (BIRD+AID) par l’ensemble des PED (en milliards de dollars)
Échelle de droite : Évolution de la dette totale due à la BM (BIRD+AID) par l’ensemble des PED entre 1970 et 2004 (en milliards de dollars)

A partir de 1984, la Banque mondiale décide de diversifier l’affectation de ses bénéfices ; outre l’augmentation des réserves, elle les utilise à doses homéopathiques pour certains programmes des Nations unies. C’est ainsi qu’en avril 1984, la Banque mondiale fait un don de deux millions de dollars au Programme alimentaire mondial, ce qui est acté dans le compte-rendu de la réunion de direction de la Banque mondiale comme un beau geste astucieux (« good and astute gesture ») [4].

Par la suite, à partir de 1985, la Banque mondiale a destiné une partie de ses bénéfices à des fonds spéciaux (généralement des fonds fiduciaires, trust funds en anglais) pour des objectifs limités : cela va de l’apport de la Banque aux allégements de dette des pays pauvres très endettés à l’aide à certains pays affectés par le tsunami de décembre 2004 en passant par des dons à l’Agence mutuelle de garantie des investissements, la cinquième filiale de la Banque mondiale [5].

Généralement, cette utilisation des fonds est critiquée par les pays à revenu intermédiaire car ce sont eux qui permettent à la Banque mondiale d’effectuer des bénéfices. Ces pays dénoncent le fait que les pays riches utilisent une partie des bénéfices réalisés sur leur dos pour des gestes de générosité à l’égard des pays les plus pauvres. Ils préféreraient une diminution des taux d’intérêt appliqués par la Banque mondiale.

A noter que la Banque est très active sur le marché des produits dérivés qui alimentent la spéculation internationale. En 2004, elle a enregistré un manque à gagner de 4 milliards de dollars en raison de ses opérations sur les produits dérivés en matière de change de monnaie. Bien que son activité classique ait généré des bénéfices comparables à ceux des années précédentes, cela a affecté ponctuellement son revenu net [6]. Mais on aborde là une activité parallèle de la Banque mondiale, certes fort discutable, mais qui nous éloigne de notre propos…

Eric Toussaint

 

Série : 1944-2019, 75 ans d’intervention de la Banque mondiale et du FMI (Partie 21)

Notes :

[1Kapur, Devesh, Lewis, John P., Webb, Richard. 1997. The World Bank, Its First Half Century, Volume 1 : History, p. 177

[2Dans la suite du texte, l’expression « revenu » sera utilisée au lieu de répéter chaque fois « résultat net d’exploitation ».

[3Les pays à revenu intermédiaire sont ceux dont le revenu national brut par habitant en 2003 est compris entre 766 et 9385 dollars. Ils empruntent à la Banque à un taux proche du taux du marché.

[4Minutes of Managing Committee meeting, April 9, 1984, cité par Kapur, Devesh, Lewis, John P., Webb, Richard. 1997. The World Bank, Its First Half Century, Volume 1 : History, p. 341

[5Liste complète de ces fonds : Fonds fiduciaire pour l’environnement, Facilité spéciale pour l’Afrique sub-saharienne, Fonds fiduciaire d’assistance technique pour l’Union Soviétique, Fonds fiduciaire pour Gaza et la Cisjordanie, Fonds fiduciaire pour le Timor Oriental, Assistance urgente pour le Rwanda, Facilité d’allègement de dette pour les pays bénéficiaires de l’AID, Fonds fiduciaire pour la Bosnie Herzegovine, Fonds fiduciaire pour l’initiative PPTE, Construction de compétences en Afrique, Fonds fiduciaire pour le Kosovo, Fonds fiduciaire pour la république fédérale de Yougoslavie, Agence de garantie des investissements multilatéraux, Fonds fiduciaire pour les pays à faible revenu en situation de crise. Fonds fiduciaire pour le Libéria, Fonds fiduciaire multiple donateurs pour Aceh et le nord de Sumatra, Fonds fiduciaire pour la remise en état de l’Inde après le Tsunami.

[6Voir World Bank, Annual Report 2005, Washington DC, vol. 2, p. 33 et svtes.



Articles Par : Eric Toussaint

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