Print

Les dettes que nous laisse le nucléaire
Par Robin Delobel
Mondialisation.ca, 17 novembre 2017
CADTM 31 octobre 2017
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/les-dettes-que-nous-laisse-le-nucleaire/5618864

Le nucléaire est rarement pointé lorsque l’on parle dette écologique. Cette industrie et ses nombreuses pollutions représentent pourtant l’illustration la plus extrême de ce que signifie la dette écologique, à savoir « la dette accumulée par les pays industrialisés du Nord envers les pays du tiers-monde à cause du pillage des ressources, des dommages causés à l’environnement et de l’occupation gratuite de l’environnement pour le dépôt des déchets, dont les gaz à effets de serre provenant des pays industrialisés » |1|.

Les affirmations grandiloquentes de dirigeants français quant à l’indépendance énergétique de la France grâce au nucléaire semblent bien hypocrites quand on sait que l’uranium vient du sous-sol de ses anciennes colonies africaines : Gabon, Niger (pays classé le plus pauvre au monde) et Mali. La France se procure de l’uranium à moindre coût, au prix d’ingérences politiques et de conséquences environnementales, sanitaires et sociales catastrophiques pour les populations locales. Avec 58 réacteurs en activité, la France est le pays le plus nucléarisé au monde par habitant et possède le deuxième parc de réacteurs après les États-Unis.

La Belgique en possède 7 et inquiète ses voisins allemands, hollandais et luxembourgeois, avec le site nucléaire le plus densément peuplé d’Europe : dans un rayon de 75 km autour de Doel vivent pas moins de 9 millions de personnes. Quand on songe aux nombreux risques sanitaires et environnementaux qui peuvent impacter les populations pendant des dizaines, voire centaines de milliers d’années, on constate que le nucléaire correspond également à une autre définition de la dette écologique, temporelle, qui se rapporte à celle d’une ou plusieurs générations humaines envers les générations futures. Si les bénéfices vont aux industriels, les multiples frais et la dette engendrés par le nucléaire sont portés au final par la collectivité.


NUCLÉAIRE ET PILLAGE

Malgré les déclarations hypocrites des présidents nouvellement élus faisant croire à un renouveau quant aux relations avec l’Afrique, les différents gouvernements français font perdurer la françafrique, « ce système occulte – articulant interventionnisme, réseaux d’influence, corruptions, accords économiques et militaires » |2|. Preuve en est, Emmanuel Macron a nommé au poste de Premier ministre Edouard Philippe, ancien lobbyiste chargé des relations avec les élus pour Areva, avant d’être maire du Havre. « Il a donc défendu les actions d’une entreprise qui, au Niger, a pollué irréversiblement les territoires des peuples autochtones et baigné dans les scandales financiers », affirmait le réseau Sortir du nucléaire suite à cette annonce.

La Belgique n’est pas en reste quand il s’agit de rapport néocolonial avec ses anciennes possessions. Information peu connue du grand public, rappelons que la Belgique a obtenu une annulation partielle de sa dette à l’égard des États-Unis en compensation de l’uranium fourni pour la fabrication des deux premières bombes atomiques américaines lâchées au-dessus des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki, provoquant le premier holocauste nucléaire. « L’uranium provenait de la mine de Shinkolobwé (près de Likasi ex-Jadotville) situé dans la province du Katanga au Congo belge. Premier acte, la Belgique bénéficie d’une annulation de dette grâce à sa colonie dont elle exploite les ressources naturelles. Deuxième acte, une quinzaine d’années plus tard, elle lègue au Congo indépendant avec la complicité de la Banque mondiale les dettes qu’elle a contractées pour exploiter ses ressources naturelles et son peuple. |3| »

Revenons sur un mensonge fréquemment propagé par de trop nombreux gouvernements et industriels, surtout depuis la COP21 en décembre 2015 à Paris : le nucléaire ne polluerait pas. Cette affirmation linéaire et simpliste fait abstraction de toute la chaîne de production, en ne se concentrant que sur la consommation d’électricité finale. Le calcul des émissions de CO2 engendrées par l’énergie nucléaire implique de prendre en compte toutes les émissions de CO2 du cycle de vie du combustible uranium (extraction, transformation, concentration, enrichissement du minerai, recyclage, gestion des déchets) et celui des centrales nucléaires (construction, transport, exploitation, démantèlement). Selon l’Ademe |4|, ces émissions sont 8 fois plus importantes que celles engendrées par l’énergie éolienne.

UNE DETTE FINANCIÈRE SUPPORTÉE PAR TOUS

Comme de nombreux autres investissements (achats de matériels militaires), le choix du nucléaire s’impose à la population et fait peser de nombreux risques sur son environnement. Pourtant, les décisions de se tourner vers cette énergie sont loin d’avoir été prises collectivement. Aux risques d’accidents et risques sanitaires s’ajoute le poids financier que représente cette énergie, portée par l’État et donc les contribuables. La construction et la gestion d’une nouvelle centrale nucléaire entraînent d’énormes risques technologiques et financiers : un nouveau réacteur coûte environ 9 milliards d’euros.

Quand ce n’est pas le pouvoir public qui finance directement le coût astronomique de cette construction, la population paie les surcoûts à travers leurs factures d’électricité.

Face à la dette écologique et à ses désastres sociaux actuels, passés et déjà futurs |5|, des réparations concrètes doivent être exigées et appliquées, sous forme financière ou non. « Ces réparations n’ont de sens que si elles financent un autre modèle, qui réponde aux besoins fondamentaux de toutes les populations, peuples autochtones, femmes, petits paysans, travailleurs et travailleuses de l’informel, salariés… » |6|.

La lutte contre la dette écologique et le nucléaire passe aussi par le soutien aux mobilisations, comme celles de Bure en France dans le département de La Meuse, où des nouvelles formes de luttes sont expérimentées, ou encore celles de Notre-Dame-des-Landes contre l’aéroport ou dans le Val de Suze en Italie/France contre la ligne à grande vitesse : plaidoyer politique, mobilisations associatives, actions directes et actions en justice permettent pour l’instant de résister à ces projets mortifères du vieux monde, pour en construire de nouveaux !

Robin Delobel

Notes

|1| Définition de l’organisation Acción Ecológica reprise dans le livre que le CADTM a consacré à cette question, La dette cachée de l’économie, le scandale planétaire, éditions LLL.

|2| Extractivisme, exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, Anna Bednik, Le passager clandestin.

|3| Eric Toussaint, « Prêts odieux de la Banque mondiale à la métropole coloniale belge pour coloniser le Congo », 30 janvier 2007,
http://www.cadtm.org/Prets-odieux-de-la-Banque-mondiale.

|4| Agence française de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie.

|5| Que feront nos petits-enfants face à nos déchets nucléaires ?

|6| Quelles réparations ?, Claude Quémar, Les Autres voix de la planète, printemps 2016.

Robin Delobel Permanent au CADTM Belgique
Avis de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.