Les élections parlementaires en Corée du Sud: Victoire phénoménale de Moon Jae-in

Victoire du parti démocratique sur l'alliance entre le parti conservateur et la COVID-19

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Le parti démocratique du président Moon Jae-in a remporté une victoire spectaculaire lors des élections législatives du 15 avril. Cette victoire a été largement relayée par les médias du monde entier avec des propos flatteurs. La plupart des médias semblent attribuer cette victoire au succès remarquable du gouvernement Moon Jae-in dans la gestion de la crise du coronavirus. Je me joins aux médias internationaux pour saluer la victoire de Moon. Mais je me pose trois questions afin de mieux comprendre la signification de la victoire.

Comment a-t-il été possible d’organiser des élections générales ouvertes dans une situation où la COVID-19 est toujours menaçante? Quelles sont les facteurs déterminants du résultat des élections?  Quels sont les effets de la victoire du Parti démocrate sur les politiques internes et les relations Nord-Sud?

Le processus et les résultats des élections

L’élection d’avril a été étonnante non seulement pour sa planification et la gestion de l’organisation, mais aussi pour ses résultats. Trois facteurs semblent expliquer le succès surprenant de la planification et de l’organisation de l’élection.

Tout d’abord, la commission électorale et les médias ont réussi à convaincre les gens de venir voter afin qu’ils puissent dire au gouvernement ce qu’ils souhaitent.

Deuxièmement, un programme bien conçu du processus électoral et le respect de la population des consignes du gouvernement était un facteur.

Troisièmement, la brillante performance du Centre coréen de contrôle et prévention des maladies  (KCDC) a incité les gens à voter.

Le taux de participation aux élections a atteint 66,2 %. Sur 44 millions d’électeurs, 30 millions sont sortis de chez eux et ont été voter.

Il s’agit du taux de vote le plus élevé depuis 1992. C’est tout simplement incroyable. 

Dans le monde, plus de 47 pays ont reporté ou annulé les élections en raison de la COVID-19. La Corée est le seul pays qui a osé organiser des élections à grande échelle avec succès, malgré la menace du coronavirus.

Le processus de vote, bien planifié et bien géré, a été un facteur déterminant de ce succès. Il a démarré avec l’assainissement des urnes électorales. L’électeur devait porter un masque et mettre des gants en plastique. Ils étaient obligés de faire la queue avec une distance de 3 mètres.  À l’entrée de l’isoloir, on prenait la température des électeurs. Si elle est supérieure à 37,5 C, l’électeur est conduit dans des urnes séparées. Les électeurs ont obéi à ces instructions et ces règles.

Le système parlementaire coréen est un système monocaréral. Il y a 300 sièges au total.

Avant l’élection, sur 300 sièges, 270 avaient été élus par siège unique alors que 30 sièges étaient déterminés par une représentation proportionnelle.

Maintenant, après l’élection du 15 avril de cette année, les sièges proportionnels sont passés de 30 à 47. L’idée était de mieux représenter les souhaits des citoyens qui ne sont pas correctement représentés par les sièges élus lors de circonscriptions électorales.

L’Assemblée nationale (AN) de la République de Corée (Gukhoe) est, dans l’ensemble, représentée par deux idéologies politiques vaguement définies: la droite (conservateurs) et la gauche (régime de l’État providence).

Les élections législatives sud-coréennes du 15 avril ont eu lieu pour permettre le fonctionnement de la 21e Assemblée nationale. Celle-ci commencera à opérer le 31 mai 2020. D’ici là, la 20e Assemblée nationale (AN) restera en service.

Les résultats étonnants de l’élection du 15 avril permettent de comparer les deux Assemblées Nationales.

Dans la 20e AN, la gauche était représentée par le Parti Démocrate (DP) avec 123 sièges et le Parti de la Justice (socialisme modéré) avec 6 sièges. Ainsi, la gauche disposait de 129 sièges représentant 43% du nombre total de sièges de l’AN.

D’autre part, la droite comprenait le Parti libéral de Corée (LKP) avec 122 sièges et le Parti du peuple avec 38 sièges, ce qui donne un total de 160 sièges, soit 53,3 %.

Les indépendants avaient 11 sièges, soit 3,7 % des sièges.

Ainsi, dans la 20e AN, la gauche avait 43% du nombre total de de sièges contre 53,3 % pour le Parti conservateur (PLC). Le PD (Parti Démocrate) représentant la gauche était le « premier parti » en termes de nombre de sièges et c’était le parti au pouvoir. Mais, ayant moins de 50 % du nombre total de sièges dans l’AN, le PD a dû compter sur le parti conservateur (LKP) pour faire passer des lois.

L’élection d’avril a changé radicalement la composition des sièges de l’Assemblée nationale. La gauche est représentée par le Parti Démocrate (Parti Minju) avec 163 sièges, le Parti du Peuple avec 17 sièges, le Parti de la justice avec 6 sièges et le Parti des Démocrates Ouverts avec 3 sièges ce qui représente 189 sièges, soit 63% du nombre total de sièges.

Désormais, la droite qui est composée du Parti du futur uni (UFP) (nouveau nom du Parti libéral de Corée) avec 84 sièges, du Parti du futur uni avec 19 sièges et du Parti populaire avec 3 sièges n’a obtenu que 106 sièges, soit 35,3%. Les 5 indépendants représentent 1,7 %. Ces indépendants sont d’anciens membres du Parti libéral de Corée (PLC, en anglais LKP). Cela signifie que les sièges de droite au sein de la 21e AN sont de 111, soit 37%.

Ainsi, le nombre de sièges de gauche est passé de 129 (42%) à 189 sièges (63%), tandis que ceux de droite ont diminué de 160 (58%) à 111 (37%)

Facteurs déterminants de la Victoire de la gauche remportée par le Parti démocratique

Le résultat étonnant de l’élection d’avril est attribuable à la façon dont chaque parti a fait face à la menace de la COVID-19 lors de la 20e Assemblée Nationale.

Le gouvernement de Moon Jae-in a fait preuve d’une grande efficacité quand à la gestion de la crise du coronavirus. Comme je l’ai montré dans mon article précédent de Mondialisation (1), le gouvernement a bien géré la crise en raison de son approche apolitique, de sa position à l’égard de la science et de la technologie, de son leadership remarquable et de la participation et la coopération du peuple face à la lutte contre le virus.

En revanche, le parti conservateur, l’UFP, a dit aux électeurs que la lutte du gouvernement contre le virus a été un échec. Les électeurs savaient que le modèle coréen de la guerre contre la COVID-19 était devenu l’objet de louanges, et que mêmes les États-Unis sollicitaient l’aide de la Corée.

Les électeurs n’ont pas aimé que les conservateurs critiquent le gouvernement pour le plaisir de critiquer.

Une autre raison qui explique pourquoi les électeurs n’aiment pas les conservateurs :  l’absence totale de moyens de la part des membres du parti pour contrôler la propagation rapide de la COVID-19 causée par les membres de la secte Shincheonji.

Le parti conservateur a clairement donné l’impression qu’il soutenait le comportement criminel de la secte qui propageait alors le virus. Ainsi, le Parti démocrate a dû lutter contre une alliance entre le parti conservateur et la COVID-19.

Les conservateurs ont commis une autre erreur. Depuis l’entrée au pouvoir du  gouvernement Moon en 2017, les partis politiques de droite dirigés par le Parti libéral de Corée (aujourd’hui Parti du Futur uni) ont fait tout leur possible pour paralyser les fonctions de l’AN. Dans une situation où 60 % des Coréens approuvent la politique de Moon, un tel comportement de la part de l’UFP était une approche suicidaire.

La combinaison de tous ces facteurs a conduit à l’humiliante défaite du parti conservateur.

Défis du Parti démocratique vainqueur

Le Parti démocrate a remporté une victoire écrasante. Avec plus de 180 sièges, il peut adopter des lois sans les votes du parti de l’opposition. Mais, il doit être conscient d’une chose. Les conservateurs ont perdu des sièges, cependant, en termes de votes, ils représentent tout de même environ 40% du nombre total de voix dans l’Assemblée nationale (AN). Cela signifie que, si le gouvernement Moon ne répond pas à l’attente des citoyens, il peut perdre aux prochaines élections présidentielle en 2022.

Quelles sont les attentes de la population ?

Il semble que l’on puisse regrouper les attentes des citoyens en quatre groupes :

-la victoire finale de la guerre anti-virus;

-la reprise de l’économie;

-la destruction définitive de la culture de la corruption;

-la coopération économique Nord-Sud.

La lutte contre le coronavirus n’est pas encore terminée. Il est vrai que le nombre de nouveaux cas d’infection augmente plus lentement qu’avant, mais certaines des personnes « guéries » sont réinfectées ; le risque de contamination par des personnes venant des pays étrangers est toujours présent.

La Corée assouplit le confinement en commençant par les restaurants, les parcs et d’autres endroits.

La Corée envisageait également l’ouverture des écoles mais l’expérience récente de Singapour semble retarder de telles décisions. À Singapour, dès que les écoles ont ouvert leurs portes, le nombre des personnes infectées a augmenté en flèche.

Si la victoire de la lutte contre le coronavirus est la première priorité après la victoire électorale d’avril 2020, la prochaine priorité est la relance de l’économie.

Nous devons nous rappeler que même sans l’invasion du virus, l’économie coréenne était en proie à de graves difficultés, principalement en raison des décennies de politiques de croissance économique néolibérales pro-Chaebol axées sur l’exportation. Les résultats de ces politiques ont été la baisse du taux de croissance du PIB, d’une part en raison de la perte de compétitivité internationale des Chaebols et, d’autre part, l’aggravation de la répartition des revenus et ladiminution de la demande intérieure.

Le gouvernement de M. Moon a pris une série de mesures pour équilibrer la répartition inégale des revenus et pour revitaliser des petites et moyennes entreprises (PME) pour assurer la croissance économique. Cette politique sera renforcée. Mais en même temps, le gouvernement doit injecter d’énormes sommes d’argent dans l’économie pour sauver les PME durement touchées par la crise du coronavirus.

La réforme sociale et la « purification » de l’état doivent continuer en mettant fin à  la culture de corruption des conservateurs, vieille de sept décennies. La première étape consiste à réformer le bureau des procureurs et la police. Ensuite, à long terme, le gouvernement devrait confisquer les richesses qui ont été dissimulées  par les conservateurs sous diverses formes de biens dans le monde entier.

Ensuite, il y a la tâche difficile d’assurer une plus grande autonomie concernant les relations Nord-Sud.

Il semble que la Corée du Nord soit durement touchée par la COVID-19, mais elle n’a pas la capacité physique ou financière pour y faire face, en grande partie en raison des décennies de sanctions imposées par les États-Unis.

Il est temps d’améliorer les relations Nord-Sud en espérant que cela conduise à la réouverture du complexe industriel de Gaesung et du centre touristique de Kumgang-san. Ces deux installations font l’objet de sanctions imposées unilatéralement par le gouvernement conservateur de Lee Myong-bak qui a été jugé coupable de corruption et d’abus de pouvoir ; il a été condamné à 17 ans de prison.

Il est vrai que le Parti démocrate a obtenu près de deux tiers des sièges à l’Assemblée nationale. Il est vrai aussi qu’il sera plus facile d’adopter des lois. Mais les attentes du peuple est proportionnelle au nombre de sièges.

Le peuple coréen a donné au gouvernement la lourde tâche d’éliminer le coronavirus, de faire croître l’économie, de créer des emplois, de libérer la Corée de la culture de la corruption et de s’entendre avec la Corée du Nord pour que la paix règne dans la péninsule et pour la réconciliation de tous les Coréens.

Bonne chance ! 

Pr Joseph H. Chung

 

 

Article original en anglais :

The Parliamentary Election in South Korea. Moon Jae-in Phenomenal Victory

Traduit par Maya pour Mondialisation

 

Référence (1) :

Le modèle coréen de la guerre contre la COVID-19: À quel point est-il un succès? Pourquoi est-il une réussite?

Par Joseph H. Chung, 01 avril 2020

 

Le professeur Joseph H. Chung est professeur d’économie et codirecteur de l’Observatoire de l’Asie de l’Est (OAE) – le Centre d’Études de l’intégration et la Mondialisation (CEIM), Université du Québec à Montréal (UQAM).  Il est associé de recherche du Centre de Recherche sur la mondialisation (CRG).



Articles Par : Joseph H. Chung

A propos :

Professeur Joseph H. Chung est professeur des sciences économiques et co-directeur de l’Observatoire de l'Asie de l'Est (OAE) du Centre d’Études sur l'Intégration et la Mondialisation (CEIM), Université du Québec à Montréal (UQAM). Il est chercheur associé du Center for Research on Globalisation (CRG).

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