Les Etats-Unis et les origines du terrorisme d’État

Au milieu d’août 1970, un policier de la Direction Nationale d’Information et d’Intelligence (DNII), Miguel Angel Benitez Segovia, qui était aussi militant du MLN-Tupamaros, s’est rendu aux Etats-Unis comme boursier de l’AID pour suivre un cours secret donné par la CIA. Il avait été choisi et promu par Dan Mitrione quelques semaines avant sa mort. Dans une base militaire située au Texas il a été formé avec 29 autres policiers du Tiers Monde dans le maniement d’explosifs, la fabrication de bombes et son utilisation dans des attentas terroristes. En retournant en Uruguay il devait appliquer ses nouvelles connaissances à la lutte contre-insurgent.

Durant huit semaines, entre le 21 août et le 17 octobre, Benitez a assisté au Terrorist Activities Investigation Course (TIC). La partie théorique de l’instruction se déroulée dans l’Académie Internationale de la Police (IPA) de Washington et la pratique sur le terrain au Texas. L’inspecteur Alejandro Otero se souvient : « J’ai connu Benitez Segovia. Il avait un pseudonyme très particulier, nous l’appelions ‘Mèche Benitez’. Je l’ai amené dans mon Département d’Intelligence, il a commencé comme agent. C’était un garçon très introverti. Il avait des bases d’instruction très intéressantes. Il est allé en suite suivre ses classes de cadet et il a fini officier. Il a aussi suivi un cours dans la police argentine. Quand il est retourné il est rentré au département, mais à partir là je ne l’ai plus jamais vu. Il a été un collaborateur permanent du commissaire (Juan María) Lucas. Je crois que Benitez a été a l’origine de l’attentat fait par le MLN. Il a donné Lucas, que le voulait ».

En 1970 Benitez était sous-commissaire de la Direction Nationale Information et Intelligence. Né à Durazno, il est entré à la Police en 1962, à 18 ans. Comme policier d’Intelligence, il s’occupait de la surveillance de la CNT, de ses activités et de ses dirigeants. Il a synthétiquement décrit son travail dans le formulaire d’inscription au cours des Etats-Unis, conservé dans les archives du Département d’État : « La section syndicale (de la DNII) contrôle les activités des syndicats à travers le maintien de registres de grèves, violations syndicales, etcetera, en maintenant à jour les listes de militants syndicaux, spécialement de ceux qui sont reliés au Parti Communiste. Je prends part actuellement à l’entraînement du nouveau personnel assigné, j’effectue les interrogatoires des suspects, gère des informateurs, je fais des recherches sur des thèmes relatifs aux activités communistes et terroristes et prends part à des activités antiterroristes internationales spéciales « .

L’ambassade des Etats-Unis informait en 1972 Washington que Benitez était assistant du commissaire Lucas et gardien de nuit du logement des Marines à Montevideo.

En 1971 la direction du MLN lui a demandé de rédiger anonymement un rapport sur les activités de Mitrione en Uruguay et le cours qu’il avait reçu aux Etats-Unis, pour le donner au metteur en scène du cinéma Constantin Costa-Gavras, qui s’apprêtait à tourner un film sur le cas Mitrione. Le document a servi de base, avec d’autres matériels et témoignages, pour le scénario du film État de siège, sortie en salle en 1973. Deux années plus tard, « le Rapport Benitez » est devenu particulièrement compromettant pour l’AID. Il a contribué à l’ouverture d’une enquête du Congrès dont les résultats ont déterminé la clôture définitive du Programme de Sécurité Publique (PSP) de l’AID, auquel avait appartenu Mitrione.

Benitez n’a pas pu prendre conscience du bordel bouleversement suscité par son rapport ni des scènes qui le représentaient dans État de siège. Il était prisonnier dans à la Maison d’Arrêt de Libertatd. Son militantisme dans le MLN est découvert en avril 1972. Le dirigeant qu’il l’avait sollicité et l’avait informé, a conservé une copie, trouvée par la Policie en nettoyant une maison du MLN. Benítez a postérieurement rapporté à Vladimiro Delgado, un autre tupamaro de Durazno avec lequel il a partagé sa cellule, qu’un haut chef policier a facilement déduit son identité : « Seulement deux personnes peuvent avoir rédigé ceci. Vous ou moi. Ce n’est pas moi. Tu dois l’admettre ». Pendant la période où ils le torturaient, il fut transporté en voiture par plusieurs policiers en civil dans une rue à coté. « Descends, tu es libre », ils lui ont dit. Ils voulaient le tuer en prétextant un vol. Benítez s’est accroché à la porte et a crié en demandant l’aide. L’apparition de quelques voisins a été providentielle.

Dans son livre « Hidden Terreurs »->http://www.namebase.org/sources/AO.html] (New York, 1978) le journaliste du New York Times à J. Langguth, en se basant sur les interviews des policiers et des militaires qu’il a menées en 1976 à Montevideo, confirme que la DNII a trouvé, effectivement, une copie du rapport dans un local du MLN. En sachant que cette piste tôt ou tard l’incriminerait, Benitez a décidé de sauver sa vie en se présentant volontairement devant un juge. Prisonnier au Quartier général, ses compagnons d’Information et Intelligence l’ont frappé jusqu’à le laisser agonisant. « J’ai entendu que Benitez a été identifié par Víctor Castiglioni par un document qu’il avait écrit », observe pour sa part Otero. « J’ai aussi entendu ce qu’a signifié Benitez comme point d’appui de l’inspecteur Castiglioni. Avec Castiglioni nous avons toujours eu des divergences totales et absolues. »

Dans les locaux de la Police ils ont commencé à s’en rappeler et à piger : en dépit de ses insultes et des menaces contre le MLN, Benitez n’avait jamais blessé un tupamaro. « Dans une récente opération- écrit Langguth – il n’avait pas pu non plus tirer, parce que son arme, comme il a dit, elle s’avait enraille. » Le 31 mai 1970 Benites avait pris part un « ratissage » dans la zone de la Manga où sont intervenus des policiers d’Intelligence et de la Garde Métropolitaine. La procédure a abouti la capture de José Lopez Mercao, un étudiant à l’université de 20 ans, et Juan Bentin, ouvrier d’UTAA de 32 ans. María Esther Gilio a décrit dans Marcha la brutalité de la Police. Lopez Mercao a été blessé de quatre tirs quand il a essayé d’échapper. Le cinquième l’a touché au visage quand il était immobilisé. Juan Bentin, étendu sur le sol avec quatre blessures par balle, a subi de multiples fractures en le frappant avec le bout des canons, jusqu’à ce qu’un policier de la Métropolitaine lui ait enfoncé le bout du canon dans un œil le laissant aveugle.

Le commissaire Lucas commandait la procédure. Lopez Mercao rappelle : « Benitez était sous commissaire et était présent dans la fusillade de la Manga. Il a tiré avec moi. Après le tir que m’a donné Carlos Dos Santos, il s’est approché et a dit ‘Cet homme est déjà mort. Il m’a sauvé la vie. Quand nous nous sommes retrouvé à Libertad il m’a rappelé l’épisode : ‘Toi te souviens tu que quelqu’un s’est approchée et a dit : Cet homme est déjà mort ? C’était moi. Nous avons été très amis durant le temps que nous avons partagé le premier étage du Libertad ».

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Dans son rapport, Benitez décrit l’activité des étasuniens qui ont formé la première équipe du PSP, installé en Uruguay en janvier de 1965.Il a connu les conseillers policiers William Cantrell et César Bernal et le chef de la mission, Adolph Sáenz. Le policier tupamaro observait les privilèges accordés à ces étrangers : très peu de policiers uruguayens pouvaient librement entrer au Bureau d’Assistance Technique du PSP installé à San José et Yi, mais les étasuniens avaient libre accès à toutes les dépendances policières. Même celle d’Intelligence et Liaison, qui avant la création de la DNII centralisait le travail d’intelligence. En outre, ils recevaient quotidiennement les rapports de toute l’activité policière.

Peu après l’arrivée de Bernal, Benitez a signalé que dans l’Institut d’Enseignement Professionnel de la rue San Martín ont commencé à être donnés « des cours étranges ». Dans un nouveau champ de tir construit à cet effet, on formait des policiers et des cadets militaires dans le « tir de défense » contre des silhouettes : ils devaient décharger les six balles dans le cercle, comme pour tuer un ennemi. Ils pratiquaient aussi le tir avec de fusil à pompe [chevrotine], l’arme qui causerait tant de morts et de blessés pendant la répression de 1968. Jusqu’à alors, leur on avait enseigné qu’avant de tirer le policier devait attendre que le criminel le fasse d’abord, ou tirer en l’air, parce que sa fonction n’était pas répressive mais préventive. Mais les nouveaux cours de « tactiques de défense » dirigés par les étasuniens enseignaient à tuer directement.

Saenz, Bernal et Cantrell avaient pour objectif en 1966 de créer de puissants corps de Policiers qui combattraient la révolte prévue du peuple. Ils avaient proposé de consolider une milice métropolitaine autour de mille hommes, avec une structure semblable aux Texas Rangers, formée pour dissoudre des manifestations, attaquer et disperser tout type de concentration. Pour cela ils ont renforcé la Garde Métropolitaine.

En même temps, ils avaient proposés de former un centre d’intelligence où les fonctionnaires recevraient une instruction spéciale en espionnage, obtention d’information et opérations « spéciales » : meurtres et actions de sabotage. « En constituant la DNII entre 1967 et 1968 – continuait le « Rapport Benitez« -, Cantrell a orchestré des cours en intelligence et contre-intelligence, obtention d’information et opérations spéciales.

Le conseiller policier fournissait des ressources économiques pour le paiement d’informateurs, spécialement du Parti Communiste, dont les dirigeants étaient attentivement étudiés et surveillés. Cantrell se distinguait parmi ses camarades par la connaissance précise des problèmes de l’Uruguay. Il était toujours accompagné par un fonctionnaire de police, Nelson Bardesio, qui était aussi comme son chauffeur. » Benitez affirme que Bardesio était un « agent secret » de l’ambassade des Etats-Unis.

Avant l’arrivée de Mitrione les conseillers de Sécurité Publique s’étaient entourés d’un groupe de fidèles collaborateurs : José Pedro Macchi, Juan María Lucas, Juan Carlos Lemos Silveira, Raul La Paz, Antonio Pirez Castagnet, Pablo Fontana, Guillermo Arevalo et Nelson Bardesio. Presque tous ont été envoyés à l’IPA et autres écoles de Washington. Les bourses qu’accordaient les conseillers à des supérieurs et des subalternes pour recevoir des cours aux Etats-Unis étaient une récompenses très recherchées : elles représentaient la possibilité de se former et en même temps de passer de « belles vacances » ; en étant transformé, au retour, dans « des agents secrets de la clique du FBI ».

Jusqu’à 1969 les instructeurs américains ont concentré leurs efforts sur les activités d’intelligence et de surveillance des syndicats et de leurs dirigeants. On avait créé une école pour les « chefs de syndicats briseurs de grève ». Dans la Police, ils orientaient des cours sur l’étude des facteurs économiques qui pouvaient provoquer des grèves massives, afin de les prévoir et leur faire face de façon adéquat. Ils ont aussi conçu des cours de « guerre psychologique » pour les fonctionnaires de la DNII et des unités militarisées. « Derrière la couverture du Bureau d’Assistance Technique – observait Benitez – on pouvait sentir la griffe implacable de la CIA et le FBI. »

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Avec l’arrivée de Mitrione en juillet 1969 les changements dans la Police sont rapidement devenus visibles. Le nouveau chef de la Division de Sécurité Publique connaissait le commissaire Lucas parce qu’il avait été son professeur à l’IPA. En Uruguay ils se sont retrouvés grands amis. Tous les deux ont marqué un virage substantiel dans les interrogatoires de prisonniers politiques.  » Maintenant, a déclaré Lucas en s’informant de la désignation de Mitrione pour remplacer à Saenz – nous aurons quelqu’un qui nous soutiendra dans nos activités. »

Suite au travail de Mitrione, les interrogatoires des prisonniers ont commencé à être menés de manière « plus technicisée ». On a modernisé les procédures d’intelligence, on a destiné davantage d’équipement aux activités d’espionnage et a donné un nouvel élan la lutte contre le « communisme international ». Un nombre plus grand de policiers se sont vu accorder une bourse aux Etats-Unis pour recevoir des cours spéciaux et on a intensifié la torture des prisonniers politiques, appliquée depuis lors de manière généralisée, depuis les injections de penthotal jusqu’à l’outrage moral et physique. « Cantrell utilisait l’espionnage, soudoyait, et il s’était assuré – au moins comme façade – de ce qu’on n’employait pas la torture. Mitrione était le type d’homme qui adopte immédiatement la ligne dure. »

On a aussi mis en place une nouvelle stratégie pour résister à l’agitation estudiantine dans le Secondaire. Comme premier pas, la DNII devait obtenir des informations détaillées sur les dirigeants estudiantins, en créant un réseau d’espions dans les lycées, les classes préparatoires et UTU. Ils apporteraient une information qualifiée qui permettrait de planifier des actions incisives. Le commissaire Lucas a été chargé de créer et de gérer le réseau. On a organisé des réunions avec des personnes d’extrême droite et ont commencé à être distribués dans la ville des pamphlets « fascistes », ils ont bastonné les jeunes de gauche et ont lancé des campagnes journalistiques où on dénigrait la lutte estudiantine.

Benitez observe que de ces initiatives et réunions est née, après le décès de Mitrione, l’organisation juvénile d’extrême Jeunesse uruguayenne droite (JUP). Mitrione a fait placer des appareils de photo cachés dans l’aéroport de Carrasco et dans le port de Montevideo pour photographier les passeports des voyageurs vers des pays socialistes. Il a introduit un nouveau type d’appareil dont le film ne devait pas être remplacé fréquemment. Il a consacré une attention spéciale à la Garde Métropolitaine. Il a promu le recrutement de personnel pour augmenter les effectifs, a fait venir de nouveaux envois de gaz lacrymogènes et d’armes d’un plus grand calibre, plus appropriées pour mener le combat avec des brigades militaires que pour dissoudre des groupes de manifestants. Le Bureau de Sécurité Publique (OPS), que dirigeait à Washington le PSP, a envoyé à sa demande des pistolets et révolvers 9 millimètres, des mitraillettes calibre 45 et des mitrailleuses calibre 30. A ordonné de saisir les publications qui arrivaient par courrier des pays socialistes.

Il était inadmissible, disait-il, qu’on utilise les services de l’État pour introduire des « tonnes de matériel subversif ». Avec la complicité du chef du bureau central de la Poste, les sacs avec matériel suspect étaient hebdomadairement envoyées à la DNII. Le fonctionnaire d’Intelligence Raul La Paz supervisait la réquisition. Ses subordonnés révisaient soigneusement le contenu de la correspondance et évaluaient l’importance du matériel imprimé. Ils enregistraient les destinataires et faisaient des recherches sur eux s’ils possédaient déjà un dossier dans le fichier d’Intelligence. Dans le cas contraire ils en créent un nouveau, que conservait le Département 3 de la DNII. Il était habituel d’observer dans la rue du 18 juillet et Paullier de nombreux camions en file en déchargeant des sacs de courrier.

Avec Mitrione les cours d’entraînement policier effectués à l’Intérieur ont pris nouvel élan. Avant son arrivée, indiquait Benítez, ils traitaient des activités policières traditionnelles : intelligence, contre-intelligence, lutte contre le « communisme international », « problème créé par les syndicats » et l’entraînement « de défense ». Mitrione a choisi des instructeurs plus qualifiés, dont le fonctionnaire Juan Carlos Lemos, et a créé des matières nouvelles, comme recrutement et maniement des informateurs et types d’interrogatoire « à différents niveaux ». Il a aussi mis en marche une sélection pour envoyer aux Etats-Unis les policiers qui recevraient les cours TIC.

Son but était de choisir des personnes de l’Intérieur du pays. Il disposait de ressources financières abondantes et il les distribuait généreusement. Pendant sa gestion, « les fascistes, traîtres et vaux-rien avaient les poches pleines. Lucas, son lieutenant, a aussi tiré, de façon occulte, des avantages de la situation. Cantrell n’était pas ainsi, il était l’opposé. Livrer de l’argent à des informateurs était une affaire sensible et il fallait être en contact avec la situation ». Mitrione n’était pas fatigué de répéter dans les atmosphères policières qu’une force policière puissante était un bouclier du pays contre le communisme. La Police constituait sa première ligne de défense. Si dans le futur, en dépit de tout, le « pouvoir communiste » arrivait à affaiblir cette première ligne, il serait nécessaire de mettre en action la deuxième : les forces combinées Police et Armée. S’il s’avérait aussi que cette ressource était insuffisante, les Forces Armées devaient mettre des mains à la pate.

Dans le Quartier général de Police on commentait que Cantrell était un technicien et Mitrione un homme d’action. L’instructeur étasunien occupait le premier étage de San José et Yi, à côté du Bureau de Garde de la Direction des Recherches. Mais Mitrione n’allait pas fréquemment au Quartier général. Il le faisait pour superviser quelque travail spécial ou les problèmes en rapport avec les fonctionnaires bénéficiant d’une bourse aux Etats-Unis. Il expédiait ses affaires et recevait les policiers uruguayens dans l’ambassade. Son bureau était situé dans un des étages élevés. Assis face à son bureau, il tournait le dos à de grandes baies vitrées visibles depuis la rue. Un policier uruguayen lui a fait remarquer que sa position était dangereuse. « Ne vous préoccupez pas, ces fenêtres peuvent arrêter une balle calibre 45 », il lui a répondu Mitrione, dans son espagnol coloré d’accent portugais.

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« Le Rapport Benitez » révèle la responsabilité de Mitrione dans l’augmentation des tortures policières. « Personne ne l’a vu jamais torturer un prisonnier par lui-même. Mais il a dirigé certains interrogatoires. Il conseillait d’examiner tout sur le prisonnier avant de l’interroger, ses possibles faiblesses et vices, pour faciliter le travail pour ‘le casser’. » Les policiers d’Intelligence racontaient au Quartier général un épisode qui le caractérisait. Un certain jour, on a vu arriver un dirigeant du syndicat bancaire, arrêté au cours d’une grève. Il a observé en silence l’attitude arrogante qu’il maintenait face « aux gens communs du département ». Il a alors suggéré la méthode que devaient appliquer ses gardiens de prison pour lui faire perdre le calme et le plier. Ils devaient le dévêtir et le forcer à être maintenu debout contre une paroi. Puis, un jeune policier se mettrait derrière pour se moquer et l’humilier. Il serait ensuite maintenu enfermé dans une cellule sans manger ni boire. À trois jours lui on passerait sous la porte un récipient avec de l’eau mélangée avec urine.

« Jusqu’à l’arrivée de Mitrione, observe Benítez, la Police torturait les prisonniers avec des aiguilles électriques très rudimentaires qui étaient apportées d’Argentine. » Mitrione a fait venir par valise diplomatique d’autres aiguilles électriques « très modernes », avec des fils de différentes grosseurs. Certaines étaient tellement fines qu’elles pouvaient être insérées entre les dents. L’homme de confiance de l’ambassade des Etats-Unis, Nelson Bardesio, les a reprises dans l’aéroport de Carrasco. Langguth a pu déterminer l’origine des instruments apportés par Mitrione pour ce qui est aiguilles électriques. Ils provenaient de la Technical Service Division (TSD) de la CIA. La TSD avait deux bureaux d’appui en Amérique latine. Un d’eux, au Panama, fournissait des gaz lacrymogènes, armes et équipements anti-émeute des policiers et des militaires latinoaméricains.

Ceux destinés à Montevideo étaient habituellement transportés dans des avions militaires, qui apportaient des aliments typiques de leur pays pour les fonctionnaires de l’ambassade. Langguth observe que pendant le gouvernement de Pacheco la Garde Métropolitaine faisait une utilisation dispendieuse de gaz lacrymogènes fournis par les Etats-Unis. « Ses chefs importunaient constantement leurs contacts américains pour obtenir davantage d’approvisionnements de Panama. »

Le second bureau d’appui de la TSD se trouvait à Buenos Aires. Il a envoyé à l’Uruguay les aiguilles et les générateurs électriques employés par la Police pour la torture. « Venaient du bureau de Buenos Aires de la TSD – indique Langguth – les départs d’explosifs utilisés en Uruguay par les escadrons de la mort, comme la gélignite [nitrocellulose + la nitroglycérine] apportée par Bardesio de Buenos Aires. »

Bien que dans ses déclarations au MLN, dans la Prison du Peuple, Bardesio ait dit l’avoir obtenu d’un chef du Secrétariat d’Information de l’État (SIDE) – le capitaine Nieto Brun – à la demande du sous-secrétaire d’Intérieur uruguayen Carlos Piran. C’est sûr, la SIDE et la CIA maintenaient en Argentine une relation intime, analogue à la symbiose de la CIA et de la DNII en Uruguay. William Cantrell, en faisant court, était un fonctionnaire renommé de l’Agence Centrale d’Intelligence.

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Mitrione a envoyé à différents moments huit policiers uruguayens pour se spécialiser dans le TIC. Huit autres ont eu une bourse accordée par ses successeurs dans le PSP. Avant d’accepter formellement, le candidat choisi par Mitrione devait se soumettre à plusieurs entrevues et un examen médical dans le Sanatorium Américain. S’ils le considéraient apte il devait signer un document dans lequel il s’engageait à maintenir secret les détails du cours et à collaborer, à travers l’application des connaissances acquises, avec les autorités de son pays ou « des agences techniques » américaines (FBI ou CIA), chaque fois qu’ils le requerraient. Les entrevues préalables essayaient de le convaincre de la nécessité de signer ce document, dans lequel on exigeait de lui « loyauté, silence et disponibilité pour l’action directe ».

Les étudiants boursiers étaient reçus à leur arrivée dans l’International Center, de Washington. Depuis là ils étaient transféré à l’IPA, où le directeur John Lindquist et son assistant Adolphe Bonnefil leur souhaitaient la bienvenue. Durant les premières classes, ils apprenaient des notions de base, histoire, géographie et conditions sociales de chaque pays représenté. Le sujet de Cuba était abordé dans une discussion introductive. On les a informées que le Pentagone organisait le cours mais le financement provenait de l’AID. Les classes et les conférences étaient dictées avec traduction simultanée. Les élèves intervenaient en illustrant la situation de leurs pays propres, en se référant spécialement aux problèmes produits par les conflits sociaux. Les instructeurs les exhortaient à parler avec droiture et à approfondir « les problèmes rencontrés dans la lutte entre la Police et le communisme ». Toutes les interventions étaient enregistrées et les classes se déroulaient en présence d’un observateur, qui disait être de l’IPA ou du Département d’État. Parmi les instructeurs on soulignait un exilé cubain et un vétéran du Vietnam, chargé des cours de sécurité, intelligence, information et recrutement.

Pendant quatre semaines Benitez et ses 29 compagnons ont reçu une instruction en protection des personnalités et sécurité intérieure, ont visité le laboratoire du FBI, ont pratiqué le tir au fusil, des fusils à pompe et des mitrailleuses, ont appris l’utilisation des équipements photographiques, microphones, cameras et d’autres ressources d’intelligence. La partie théorique comprenait des classes et des conférences sur l’agression et la subversion communiste et sa menace concrète en Amérique Latine.

A la fin de la quatrième semaine, ils ont été transférés dans un camp militaire situé dans Los Fresnos, au Texas. Près de la frontière avec le Mexique, dans un ancien aéroport qui avait été transformé en école de la Police des Frontières, ils ont reçu la partie la plus inquiétante de ce cours : l’instruction dans des opérations illégales. Pendant ce séjour à Los Fresnos ils ont pu sortir très rarement de l’unité militaire. Ils ont été divisés en groupe de cinq ; chacun avait à sa disposition un instructeur Béret Vert, un interprète de l’IPA, une tente pour recevoir des classes théoriques et une table extérieure pour préparer des charges explosives.

Durant les quatre semaines suivantes ils ont appris tout ce qui concerne le maniement d’explosifs, depuis les plus primitifs jusqu’à ceux de la génération. Les procédures pour les fabriquer avec les éléments rudimentaires à disposition, les propriétés des charges, les systèmes pour faire exploser des personnes, les bombes capables de détruire des bâtiments, réservoirs, véhicules et wagons ferroviaires. Ils ont aussi appris imiter et à désactiver les différents artefacts. Quand ils avaient acquis la capacité de distinguer entre la dynamite commerciale et militaire, on les a formés à leur maniement.

Pour les habituer à vaincre la peur ils effectuaient un exercice spécial : ils actionnaient le détonateur et marchaient vers le lieu d’entraînement avec la dynamite sous la chemise boutonnée. Cet exercice donnait lieu à une espèce de concurrence entre les étudiants – le gagnant était le plus imprudent – avec des prix comme l’autorisation de prendre bière ou d’aller aux villages proches. La pratique a continué avec les matières plastiques explosives C3 et C4. On les a aussi formés à l’utilisation de couteaux et d’autres techniques pour tuer un ennemi de manière silencieuse et se retirer sans être découverts.

Plus tard on leur a enseigné à fabriquer un type de bombe très efficace appelée booby-trap, qui était reliée avec des fils à la veilleuse électrique d’un réfrigérateur et qui explosait en ouvrant la porte. On a effectué des essais avec l’étudiant placé à une distance minimale, pour qu’il s’habitue à l’explosion. Il suivait une explication des erreurs les plus communes qui pouvaient être commises et la projection de films de guerre dans lesquelles on montrait les utilisations de ces bombes, employées par les agents de services spéciaux. « On apprenait réellement comment devenir un terroriste, puisqu’ils nous enseignaient toutes ces méthodes », observait Benitez.

Ils ont appris le maniement des catapultes d’explosifs et différentes « méthodes de guérilla », c’est-à-dire les formes mise en place et l’utilisation d’explosifs contre un objectif déterminé quand on ne possédait pas de corde de détonateur. On leur a enseigné à faire exploser de l’acier, barrots de fer et moteurs, en pratiquant directement sur le champ d’entraînement. Mais aussi des machines de volume et matériel semblables à ceux utilisés dans les usines hydro-électriques, en employant des explosifs de matières plastiques et un système appelé « cône d’air ». Ils devaient accomplir ces opérations avec une grande rapidité et creuser des puits ou des fossés avec un pic et une pelle se protéger de l’explosion. Et le plus important, c’était la manière de sortir du lieu sans laisser des traces. Ils effectuaient ensuite des sessions d’évaluation et d’autocritique, parce que le temps qu’on leur accordait était tellement faible qu’en général ils n’arrivaient pas correctement à faire l’exercice.

L’étape suivante du cours consistait à ce qu’on appelle les « exercices chronométrés ». Tout le processus a été répété à l’instruction pour la fabrication de bombes faitesà la maison, qui fonctionnaient reliées à une horloge. Ils ont étudié différents types, leur utilité et manières d’allumage. Comme essai final l’étudiant devait construire en un jour une bombe originale. Pour cela on lui fournissait le matériel indispensable. Sur le terrain d’entraînement il présentait son système et il devait le faire fonctionner face à tous. Il était considéré « mort » si la bombe explosait avant ou après le temps réglementaire ou s’elle ne fonctionnait directement pas. Dans ces cas il devait se retirer du terrain poursuivi par les moqueries de ses camarades.

Ils ont appris à utiliser des grenades contre des objectifs inflammables, et spécialement les mines anti personnel Claymore, utilisées par l’armée des Etats-Unis au Vietnam. On les a instruits dans la fabrication de Claymore « fait maison », en employant un explosif plastique, des morceauxd’acierenforme de banane et des clous à trois pointes de plusieurs pouces de longueur. Ce type de mine pouvait blesser une douzaine d’hommes à 500 yards de distance sans aucundangerpour celui qui la plaçait, si on calculait précisément le temps d’ignition du détonateur d’allumage électrique.

Enfin on les a formé dans les techniques complexes nécessaires pour faire exploser avec du plastique un grand réservoir de gaz. Un essai général a été effectué à la fin du cours, avec de multiples objectifs dispersés sur le terrain. On leur a dit qu’ils devaient agir comme terroristes, avec peu de moyens et en utilisant pour leurs attaques des ressources obtenues sur le terrain.

A l’examen final – assisté par le directeur de l’IPA Lindquist, le responsable général du cours, le colonel Gainer, et les instructeurs bérets verts – les latinoaméricains ont formé une équipe spéciale. Les exercices ont consisté en la préparation de trois tentatives : contre un convoi de camions qui transportait hypothétiquement des armes et des équipements, contre un dépôt de combustible et finalement contre des centraux de téléphone. Les deux derniers objectifs étaient protégés par des sentinelles et entourés par des fils barbelés et de fausses mines antipersonnel pleines de gaz lacrymogène. Ils devaient choisir la méthode la plus ingénieuse pour « traiter » les objectifs ; dans le troisième cas ils devaient interrompre les communications ennemies, minant le terrain pour empêcher qu’on reconstitue rapidement un nouveau système de communication.

Un des policiers boursiers a demandé lors de la réunion finale la raison pour laquelle on leur avait enseigné à placer des bombes et d’autres tactiques de combat irrégulier. Un instructeur lui a répondu : « Les Etats-Unis pensent qu’arrivera le moment où chacun de nos pays amis devra employer des personnes de confiance, devenues des spécialistes dans des explosifs. C’ est pourquoi les différents gouvernements ont choisi pour ce cours leurs personnes préférées « .

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« Le Rapport Benitez » a été publié intégralement aux Etats Unis en1973 (comme un document annexe au film « État de siège » un commissaire de Police X »). Les révélations du policier tupamaro et le bruit suscité par « État de Siège » ont déterminé l’ouverture en 1973 d’une enquête parlementaire, conduite par le sénateur démocrate James Abourezk. Langguth observe que l’OPS avait de bonnes excuses pour envoyer des policiers à Los Fresnos : la menace d’attentat avec des bombes était une réalité partout dans le monde. L’opinion publique acceptait que toute nation devait former des policiers pour les désactiver. « Le problème pour l’OPS a été que le cours de la CIA à Los Fresnos n’enseignait pas à détruire des bombes, mais à en construire ».

L’AID a été obligée de fournir au Congrès des documents, listes de participants et instructeurs, plans d’étude et information détaillée sur les cours secrets. La documentation a vérifié que le rapport anonyme rédigé par Benitez était vrai et précis. Cependant, les révélations sur les activités illégales de Mitrione et autres conseillers du Programme de Sécurité Publique en Uruguay n’ont pas été l’objet d’investigations.

Depuis leur première édition en 1969, les cours TIC avaient diplômé 165 policiers provenant d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Michael Klare et Nancy Stein indiquent dans des « Armas y poder en América Latina->http://worldcat.org/wcpa/oclc/5750848 ?lang=fr](Armes et du pouvoir en Amérique latine) » (Mexico, 1978) que le plus grand nombre provenait de la Colombie (19), suivi du Guatemala (18), l’Uruguay (16), la Thaïlande (10), Panama (7), et le Salvador (7). Ont aussi pris part des boursiers du Brésil, du Venezuela, Bolivie, Chili, République Dominicaine et du Costa Rica. Dans beaucoup de ces pays les policiers étaient incorporés dans les groupes terroristes d’extrême droite : les escadrons de la morte du Brésil et de l’Uruguay, La Bande dans la République dominicaine, La Main Blanche et Œil pour Œil au Guatemala.

Les instructeurs de Los Frenos étaient des militaires des Forces Spéciales assignés à la CIA. L’AID les avait demandés à l’Armée, mais le Pentagone avait refusé de les fournir parce que le cours lui a paru très compromettant. Pour cette raison ils ont dû demander l’aide et des instructeurs à la CIA. Les coûts de l’instruction, quelque 1.750 dollars par étudiant, ont été supportés par l’AID.

En octobre 1973 le journaliste Jack Anderson a révélé pour la première fois à l’opinion publique les documents obtenus par Abourezk. La presse américaine a commencé à se référer à Los Fresnos comme l’ « École de bombes ». L’AID n’a pas pu comme il se doit expliquer les raisons pour lesquelles les contribuables finançaient un cours dans lequel des civils étrangers apprenaient à placer des bombes, à assassiner avec des armes blanches et à faire exploser des personnes dans leur maison quand ils ouvraient le réfrigérateur. Les critiques ont redoublé quand les enquêteurs du Congrès et ceux de l’équipe associée du journaliste Jack Anderson ont découvert les preuves écrites pour les boursiers à d’autres cours de l’IPA, archivés depuis des débuts de des soixante.

Michael McClintock observe dans son livre « Instruments of Statecraft. US Guerilla Warfare. Counterinsurgency and Counterterrorism 1940-1990->http://www.statecraft.org/] » (New York, 1992) que beaucoup de policiers du Tiers Monde parlaient avec naturel de la torture et leurs professeurs étasuniens ne les réprouvaient pas pour cela. Un policier du Nepal, Madhar Bickmun Rana, écrivait : « Les attributions du troisième degré sont : frapper, gifler, empêcher de dormir, de clouer avec des clous, enlever des ongles, serrer avec des bandes de métal autour de la tête d’une personne (…).

Les avantages de la torture consistent en ce qu’elle est rapide, facile, on n’a pas besoin de talent et c’est très efficace. Les inconvénients sont : même un homme innocent admettra un crime (…) et l’interrogateur pourrait être compromis si la victime meurt « . Bien que les chercheurs n’aient trouvé aucun essai direct où l’IPA enseigne à torturer, ils ont vérifié ce que Jack Anderson a défini « une attitude ambivalente envers le sujet ». Les instructeurs désapprouvaient formellement la torture, mais tacitement ils l’encourageaient si l’objectif était la « lutte contre le communisme ».

L’enquête du Congrès a abouti à l’abolition du PSP. Sa fermeture a commencé en décembre 1973 avec l’interdiction de former du personnel policier étranger hors des Etats-Unis. Les conseillers qui accomplissaient des fonctions à l’étranger ont dû revenir avant le 30 juin 1974. La Foreign Assistance Act du 30 décembre 1974 a interdit l’utilisation de fonds, à partir du 1er juillet 1975, « pour fournir de l’entraînement ou du Conseil, ou fournir tout appui financier » aux polices étrangères. L’IPA a été fermée le 28 février 1975, l’OPS a fermé ses portes en mars la même année. Mais l’interdiction n’a pas affecté le Programme International de Contrôle de Narcotiques. Par son intermédiaire le Département d’État a continué à fournir de l’entraînement, de l’équipement et des armements aux mêmes forces répressives qu’il avait soutenues à travers le PSP.

Article original en espagnol, Brecha, 30 mars 2007.

Traduction de l’espagnol pour El Correo de  : Estelle et Carlos Debiasi



Articles Par : Clara Aldrighi

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