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Les États-Unis s’immiscent dans le dénouement en Libye. Mais la Russie se dresse sur le chemin
Par M. K. Bhadrakumar
Mondialisation.ca, 02 décembre 2019
Indian Punchline 29 novembre 2019
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Les États-Unis ont prétendu que la présence de la Russie en Libye a un impact « incroyablement déstabilisateur ». Washington sort de l’ombre et se fait une place au centre du conflit libyen.

David Schenker, Secrétaire adjoint au Département d’État pour les affaires du Proche-Orient, a déclaré mardi à Washington :

« Les États-Unis sont déterminés à assurer un avenir sûr et prospère au peuple libyen. Pour que cela devienne une réalité, nous avons besoin d’engagements réels de la part des acteurs extérieurs… En particulier, l’ingérence militaire de la Russie menace la paix, la sécurité et la stabilité de la LibyeLes forces régulières russes et les forces Wagner sont déployées en grand nombre sur le terrain et avec le soutien de l’ANL (Armée Nationale Libyenne). Nous estimons que c’est incroyablement déstabilisant. Et la façon dont cette organisation, les Russes en particulier, a fonctionné auparavant, soulève le spectre de pertes massives dans les populations civiles« .

Schenker a pris la parole quelques jours seulement après qu’une délégation de responsables civils et militaires US, conduite par Victoria Coates, Conseillère Adjointe en Sécurité Nationale, a rencontré Khalifa Haftar, le supremo de l’ANL. Selon une lecture du Département d’État, Coates a fait part à Haftar de sa vive préoccupation face à « l’exploitation du conflit » par la Russie au détriment du peuple libyen.

Une délégation US a rencontré le Général Khalifa Haftar, 24 novembre 2019

La Libye devient le troisième théâtre après l’Ukraine et la Syrie où Washington croise le fer avec Moscou dans une guerre par procuration de type Guerre Froide. Jusqu’au week-end dernier, deux membres de l’UE, la France et l’Italie, étaient censés mener une guerre par procuration en Libye pour le contrôle des plus grandes ressources pétrolières et gazières d’Afrique.

En fait, les alignements en Libye ne garantissent pas une impasse étasuno-russe, car des puissances extérieures disparates poursuivent largement leurs propres intérêts. L’Italie, la Turquie et le Qatar ont soutenu le Gouvernement d’Accord National (GAN) à Tripoli (également soutenu par l’Allemagne et l’ONU), tandis que la France, l’Égypte, les EAU, l’Arabie Saoudite et la Russie ont soutenu l’ANL.

La lutte contre les groupes terroristes est un objectif commun déclaré de tous les protagonistes, mais il y a aussi des sous-objectifs – pétrole et gaz libyens (France, Italie, Turquie et Russie) ; Islam politique (Turquie, Qatar, Égypte, EAU) ; opérations militaires françaises dans les cinq pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad) qui ne peuvent s’achever sans une stabilisation du pays ; le problème des migrations et les intérêts géopolitiques (France, Italie, Turquie et Russie).

Bien que Haftar ait été un agent de la CIA pendant plus de trois décennies, Washington a largement gardé contact avec lui en catimini et semble avoir observé la lutte entre le GAN et l’ANL depuis la ligne de touche même après que Haftar ait lancé en avril une campagne déterminée pour prendre Tripoli. Les politiques US étaient incohérentes. Le Président Trump a apparemment considéré Haftar comme un facteur de stabilité, alors que Washington a officiellement plaidé en faveur d’un règlement politique par l’ONU en Libye, même si c’est plus facile à dire qu’à faire, étant donné la fragmentation du pays.

Washington patientait, ne sachant pas si la campagne militaire de Haftar allait réussir. Moscou aussi a été reléguée au second plan, mais ces derniers mois, le Kremlin a commencé à peser positivement sur les perspectives de Haftar. Moscou (comme Le Caire) compte sur les références impeccables de Haftar dans la lutte contre les groupes terroristes.

Le soutien militaire russe a contribué de manière décisive à la campagne de Haftar, qui a fait de grands pas ces derniers temps. Haftar contrôle environ 80% de la Libye, alors que le GAN est réduit à être confiné à Tripoli.

Entre Washington. Washington est alarmé par le fait que dans le dénouement libyen, avec Haftar prenant inexorablement le dessus, grâce à l’aide de Moscou, la vue s’ouvre sur une influence russe en cascade sur le nouveau régime.

Néanmoins, il n’est pas facile de trouver à redire sur le rôle militaire de la Russie dans la stabilisation de la Libye, puisque l’intervention de l’OTAN en 2011, qui a causé des ravages et une destruction colossale, a bénéficié du soutien de l’administration Obama. Washington a une morale fragile. La géopolitique dicte sa trajectoire politique.

La politique de Washington est guidée par le projet visant à faire de la Libye le quartier général du Commandement des États-Unis pour l’Afrique, l’un des onze commandements de combattants unifiés des forces armées des États-Unis (qui est actuellement basé à Stuttgart, en Allemagne).

La toile de fond, bien sûr, est la lutte des grandes puissances qui explose en Afrique pour ses vastes ressources non exploitées. La Chine a rapidement étendu sa présence en Afrique et la Russie intensifie également la sienne. Il est important de noter, comme l’a signalé le récent sommet Russie-Afrique à Sotchi (23-24 octobre), que la coopération militaire est la priorité de Moscou.

La présence croissante de la Russie et de la Chine permet aux dirigeants africains de négocier avec les puissances occidentales. C’est un signe des temps que le tout premier exercice maritime multinational de la marine sud-africaine (du 25 au 30 novembre) se déroule exclusivement avec la Russie et la Chine.

Fan Guanqing, capitaine de la frégate Wei Fang de l’Armée Populaire de Libération, a déclaré au Cap le week-end dernier :

« Nous espérons que les exercices permettront à la Chine, à la Russie et à l’Afrique du Sud de travailler ensemble et d’apporter une amélioration par la coopération et les échanges. Cet exercice est historique et le premier du genre pour ces trois pays ». Le capitaine Fan a déclaré que l’exercice maritime devrait aider à maintenir la paix et la stabilité dans le monde et serait également le point de départ d’une relation entre les trois pays« .

La Libye est la porte d’entrée parfaite pour que l’OTAN puisse pénétrer le continent africain. Mais un gouvernement volontaire à Tripoli pourrait permettre à la marine russe d’accéder aux ports de Syrte et de Benghazi, dans l’est de la Libye, sur la Méditerranée. Si la Russie s’installe en Libye (en plus de la Syrie), la présence de l’OTAN en Méditerranée sera affectée. La Russie et la Libye entretiennent également des liens politiques, militaires et économiques étroits depuis l’ère soviétique.

La Russie était traditionnellement présente sur le marché libyen de l’armement et les troupes soviétiques étaient déployées en Libye. Aujourd’hui, la reconstruction de la Libye est le véritable enjeu pour Moscou en termes d’infrastructures (routes, chemins de fer, villes). La Russie a subi de lourdes pertes en raison du changement de régime dirigé par l’OTAN en Libye en 2011. Moscou avait des milliards de dollars d’investissements en Libye sous le règne de Mouammar Kadhafi.

Il reste à voir dans quelle mesure la tactique de pression US sur Haftar pour avoir resserré ses liens avec la Russie sera efficace. La Russie, la France et l’Égypte sont sur la même longueur d’onde pour aider Haftar militairement. Les trois pays sont également liés entre eux. Alors que les relations politico-militaires de Moscou avec Le Caire s’approfondissent, la France se dissocie de la politique des États-Unis à l’égard de la Russie. Washington aura du mal à isoler la Russie en Libye. La grande question est de savoir où se situe Haftar lui-même.

M.K. Bhadrakumar

 

Photo en vedette : Khalifa Belqasim Haftar, l’homme fort de la Libye, visite le porte-avions russe Admiral Kuznetsov au large des côtes libyennes, janvier 2017. Fichier photo.

Article original en anglais : US gatecrashes into Libyan endgame. But Russia stands in the way,

Traduit par Réseau International

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