Les Farc ont obtenu davantage d’écho international que de la présence frivole de Pastrana à une époque délirante

Sans bouger un doigt, et pour ne pas le bouger, les Farc ont obtenu davantage d’écho international que de la présence frivole de Pastrana à une époque délirante.

Le président de la France, Nicolas Sarkozy, s’est adressé aux otages des Farc [1]sur les ondes courtes de Radio France Internationale, pour qu’ils puissent l’entendre. Et à Manuel Marulanda, chef de Farc, via la télévision française. Mais n’ayant pas le câble dans la jungle, il ne pouvait ni le voir ni l’entendre. En fait, il s’agit, littéralement, d’un coup de com. Sarkozy parlait en réalité pour les téléspectateurs français, qui par ailleurs sont les seuls sensibles à des expressions d’une telle sensiblerie que « Où est donc passé son sourire ? ».

Ou Sarkozy croit il que Tirofijo est un lecteur de Paris Match ? Et encore une louche de bons sentiments démagogiques pour la galerie locale : « Je forme un rêve : celui de voir Ingrid au milieu des siens pour Noël ». Pour Noël. Martin Luther King n’a pas rêvé quand il a prononcé son célèbre discours antiraciste « j’ai fait un rêve » que derrière lui viendrait une vague d’opportunistes qui lui pilleraient sa phrase. Et encore : « Monsieur Marulanda, je vous demande solennellement de relâcher Ingrid Betancourt et de ne pas porter sur votre conscience le risque que ferait peser sa disparition. (…) Monsieur Marulanda, il faut sauver une femme en danger de mort ».

J’insiste : coup de com. Aussi folle que soit sa mégalomanie, le président Sarkozy ne peut croire sérieusement que son « solennel » discours télévisé et son « obligation » d’« implication personnelle » vont attendrir le cœur et faire rougir le vieux chef inflexible d’une guérilla implacable, ni qu’il va lui faire peur avec la menace des remords et des cauchemars qu’il aurait. Ce ne serait pas la seul mort – celle d’Ingrid- qu’aurait à son compte Tirofijo depuis celles des deux nones il y a déjà un demi siècle, pas plus qu’Ingrid serait la seule femme en danger de mort.

Sarkozy n’est-il pas au courant que Tirofijo est en guerre ? Et il ne peut vraiment pas croire non plus sérieusement que les Farc vont libérer leurs prisonniers pour des considérations humanitaires : si leurs considérations étaient humanitaires, ils ne les auraient pas enlevés. Dans la même ligne de manque de sérieux, le président Alvaro Uribe est arrivé à dire, avec le ton de quelqu’un qui fait un sacrifice, qu’il « ne s’opposera pas » à ce qu’on les libèrent pour faire plaisir à Sarkozy, si cela est fait avec discrétion et sans publicité. Mais, vraiment quelqu’un de sérieux croit-il que, si Uribe s’abstient généreusement de s’opposer, les Farc vont se détacher de leurs précieux prisonniers en échange de rien ? Leurs conditions ont toujours été claires. Pour les centaines d’otages économiques (et y compris pour leurs cadavres) ils demandent une rançon. Pour les douzaines de d’otages politiques, la démilitarisation.

Et qu’on ne dise pas sérieusement qu’ils ont l’obligation (Morale ? Contractuelle ?) de les libérer parce qu’Uribe pour sa part a fait plaisir à Sarkozy en libérant Rodrigo Granda et cent guérilleros en échange de rien (ou nous ne savons pas en échange de ce quoi ?). L’échange appelé humanitaire (qui en réalité est politique) n’est pas une concession mutuelle mais unilatérale de faveurs non demandées. C’est un échange. Un troc. Une affaire. Si on veut que les otages retournent avec leurs familles, vivants ou morts, il n’y a que deux possibilités : ou le sauvetage militaire à sang et à feu, avec davantage de sang que du feu ; ou la négociation bilatérale entre le gouvernement et les Farc.

Entre-temps, et sans bouger un doigt, et précisément pour ne pas le bouger, les Farc ont obtenu davantage d’écho international que de la présence frivole d’Andres Pastrana à une époque délirante, quand dans le Caguán ils recevaient en audience des ambassadeurs et des banquiers et que leurs représentants voyageaient par le monde entier pour le compte du gouvernement. Parce que si Uribe prétend que tout soit fait sans publicité, et que toutefois il a eu l’idée de mettre comme intermédiaires à deux exhibitionnistes compulsifs comme Hugo Chavez et Nicolas Sarkozy… alors, caramba ! : On ne peut que s’étonner devant son intelligence supérieure.

Le président Sarkozy dit que, au-delà du cas de sa compatriote Ingrid, il continuera « à redoubler d’efforts pour contribuer à trouver une sortie au conflit colombien ». Cette croyance dans les effets bénéfiques de son intervention, ajoutée à celles des gouvernements de l’Union Européenne et de l’Argentine, et déjà celles ratées de Cuba et du Venezuela, révèle qu’il n’a pas compris ce conflit. C’est un conflit interne. Avec des racines politiques, sociales et économiques assez profondes et vigoureuses pour l’avoir fait durer un demi-siècle. Il ne peut pas se résoudre avec un simple geste de courtoisie comme commencer à appeler « monsieur Marulandá » le chef de la guérilla pour que ce dernier, en se sentant flatté, dépose sans davantage de contreparties, les armes qu’il a pris depuis cinquante ans.

J’aimerais m’être trompé.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de : Estelle et Carlos Debiasi



Articles Par : Antonio Caballero

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