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Les frappes des USA contre la Syrie. Une escalade dangereuse de la guerre.
Par Prof. Jules Dufour
Mondialisation.ca, 11 avril 2017

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En tant que général en chef des armées américaines, le Président Trump, à l’instar d’un ordre donné par l’un de ses prédécesseurs, G.W. Bush en 2003 à l’endroit de l’Irak, a ordonné des frappes dites punitives contre la Syrie en représailles aux attaques présumées d’armes chimiques perpétrées par le régime syrien sans aucune preuve. Le professeur Michel Chossudovsky a documenté cette attaque sous fausses bannières.

Alors que les États-Unis pointent du doigt le président syrien, Bachar al-Assad, un rapport des Nations-Unies confirme que les dits rebelles (Daech, al-Qaeda) possèdent des armes chimiques (Chossudovsky, La saga des armes chimiques syriennes: un désastre humanitaire orchestré par les États-Unis et l’OTAN?, 12 décembre 2012) :

«De nombreux rebelles de l’« opposition » recevant la formation des armes chimiques ont commis d’innombrables atrocités amplement documentées contre des civils syriens, dont le massacre de Houla.»

Les frappes étasuniennes du 7 avril ont ciblé une base militaire pour « punir » le gouvernement syrien. Voilà l’interprétation occidentale rapportée. Cet acte de guerre s’inscrit à l’intérieur d’un conflit armé qui dure depuis plus de six ans étant alimenté ou livré directement par des grandes puissances (États-Unis, Royaume-Uni, France, etc.) et par la coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie ( France 24 : Deux branches d’Al-Qaïda appellent les jihadistes à s’unir contre la coalition anti-EI [archive]) . Il est important de souligner que cette coalition a bombardé le territoire de la Syrie à partir de 2014 avec comme prétexte  » la guerre contre le terrorisme  » (État islamique : les États-Unis se félicitent des premières frappes en Syrie » [archive], sur Le Parisien, le 23 septembre 2014). Il importe donc d’avoir dans la mémoire que ces frappes ne sont pas les premières perpétrées par les États-Unis en Syrie

Le présent scénario orchestré par les USA nous rappelle étrangement celui de l’Irak en 2003 quand Saddam Hussein fut accusé de posséder des armes de destruction massive, cette accusation s’avérant non fondée mais servant de prétexte pour enclencher alors la troisième guerre du Golfe : « C’était soi-disant pour détruire les armes de destruction massive de l’Irak que les États-Unis avaient décidé l’assaut contre le régime de M. Saddam Hussein » (Cahier documentaire sur le Golfe, monde-diplomatique.fr). La guerre contre l’Irak a donc été, elle aussi, considérée comme étant punitive. Nous éprouvons beaucoup d’amertume quand les leçons de l’histoire sont passées sous silence. Les Irakiens, eux, n’ont pas oublié ce moment triste de leur existence et aussi celui qu’ils ont vécu durant cette longue guerre contre l’Iran dans les années 1980.

Ces frappes seraient pour le Président des États-Unis la manifestation d’une volonté ferme de reprendre le leadership à l’intérieur du conflit syrien et sur la carte mondiale : « Make America Great Again». Le slogan de campagne de l’excentrique républicain ne pouvait pas se lire sans une dimension internationale.

La décision de frapper en dépit de l’opposition de Moscou rappelle que « les États-Unis ont le pouvoir d’agir quand bon leur semble ». Elles sont aussi pour lui la manifestation d’un comportement agressif si cher à un grand nombre d’Étasuniens, une attitude guerrière modelant la politique étrangère américaine depuis sa création et consacrant le principe de la « Permanent War« .

Dans cette analyse, nous reprenons les propos que nous avions tenus en avril 2015 au sujet de ce conflit et nous esquissons, dans la conclusion, quelques réflexions sur cette guerre extrêmement meurtrière et destructrice d’un pays tout entier (figure 1).

Figure 1. Carte politique de la Syrie avant la guerre

Source: http://www.linternaute.com/voyage/destination/syrie/carte.shtml

Nos propos concernant ce conflit publiés en avril 2015

« Les fondements de cette guerre résident dans le processus de l’affaiblissement voire de la brisure de cet axe reliant le Hezbollah, la Syrie et l’Iran de confession chiite dans le but de diminuer en conséquence son influence dans la région (figure 2). Le président syrien n’a pas voulu obtempérer aux invitations de l’Occident de quitter le pouvoir. Son attitude face à l’impérialisme a été remarquée.».

Figure 2. La décomposition spatiale de la Syrie en 2015

Contrôlé par le gouvernement syrien (beige)

Contrôlé par l’État islamique (gris)

Contrôlé par le Front al-Nosra (blanc)

Contrôlé par l’Armée syrienne libre et ses alliés et le Front islamique (vert)

Contrôlé par les Kurdes syriens (jaune)

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_syrienne

Un pays démembré et détruit (figures 2 et 3)

« L’occupation du pays par différentes factions armées a charcuté le territoire en cinq sections : La première contrôlée par le gouvernement syrien correspond à la partie occidentale du pays, la seconde, contrôlée par le Front al-Nosra (al-Qaeda) s’étend principalement selon un axe sud-nord de Homs à Idlib, la troisième, sous le contrôle de
« l’Armée syrienne libre « et ses alliés et le Front islamique correspondant à un territoire entourant la seconde section, la quatrième avec l’État islamique et la dernière sous la commande des Kurdes syriens. Nous croyons que cette situation est très bien accueillie en Occident puisque c’est la meilleure façon de détruire un État même si le président ne quitte pas ses fonctions. Toutes les mascarades visant à venir en aide aux victimes de la guerre sont là dans un but de propagande. Si l’on voulait vraiment aider les Syriens on arrêterait immédiatement les combats et on laisserait le gouvernement central reprendre la gouvernance du pays » (L’aube du XXIème siècle. Plus d’armements. Plus de guerres. La spirale de la terreur et de la mort se poursuit. 2 avril 2015).

Depuis ce temps l’intervention directe de la Russie et la bataille d’Alep ont marqué le déroulement de cette guerre. Des conquêtes ont succédé à des retraits avec leur cortège inlassable de bombardements aériens des établissements humains y compris les hôpitaux (Le bombardement des hôpitaux en Afghanistan, en Syrie et au Yémen. La cruauté poussée à son paroxysme. 30 octobre 2015)

 

Figure 3. Vue d’un quartier de Homs détruit par les bombardements

Source : https://fronterasblog.wordpress.com/2014/05/12/la-tumba-de-soliman-schah-el-enclave-que-podria-desencadenar-una-guerra/

Conclusion

Une guerre interminable. La mort de centaines de milliers de Syriens et la destruction d’un pays tout entier

Selon le rapport du Syrian Network For Human Rights (SNHR) marquant en mars 2017 le 6ième anniversaire du déclenchement de cette guerre, le nombre de morts a atteint, entre mars 2011 et février 2017, le total de 207 000 dont 24 000 enfants et 23 000 femmes. Selon les Nations Unies, le nombre de réfugiés ou de déplacés aurait dépassé maintenant le total de cinq millions de personnes (http://www.iamsyria.org/death-tolls.html) (AFP, 31 mars 2017).

Ces statistiques démontrent que la conquête et le contrôle de régions géostratégiques majeures par les forces armées de l’Occident se font, depuis le début du siècle, par des guerres de longue durée et extrêmement meurtrières telles que celles de l’Afghanistan, de l’Irak et de la Syrie (Les guerres d’occupation de l’Afghanistan et de l’Irak: un bilan horrifiant de portée mondiale, 22 juillet 2008; L’aube du XXIième siècle. Plus d’armements. Plus de guerres. La spirale de la terreur et de la mort se poursuit (2ième partie)., 6 avril 2015.

Les guerres sont par le fait même une source de revenus importante pour les industries de la mort dans les principaux pays exportateurs d’armements (Plus d’armements. Plus de guerres. L’industrie de la mort assure et poursuit son expansion, 10 janvier 2016).

Il importe de dire la vérité. Cette intervention directe et ostentatoire des USA contre la Syrie est un acte de guerre qui va à l’encontre du droit international comme le sont les bombardements qu’ils effectuent avec le concours de la Coalition arabo-occidentale depuis le 23 septembre 2014 et sans oublier les frappes de bombardiers ou de drones qu’ils exécutent dans le cadre de la guerre mondiale contre la terreur depuis 2001. Comment un pays peut-il détruire une autre nation souveraine en représailles pour d’autres actes de guerre? Ce processus mène nécessairement à une escalade dans le conflit dont le déroulement pourrait être aggravé si Washington a recours à d’autres frappes.

La décision du président des USA d’intervenir directement dans le conflit par des frappes contre une installation militaire démontre qu’il renouvelle le leadership des USA à l’intérieur de l’OTAN et qu’il se veut, pour les Étasuniens, un président qui est en mesure de prendre des décisions importantes dans l’application de la politique étrangère nationale. Les Nations Unies et les autres intervenants dans cette guerre, comme à l’habitude, ne peuvent que condamner ou approuver et c’est ce qu’ont immédiatement fait la Russie, la Grande Bretagne et le Canada (http://fr.euronews.com/). De plus, il est vraisemblable de penser que des réactions aux actes de guerre perpétrés par les États-Unis et leurs alliés continueront de se produire en Occident avec une augmentation d’attentats terroristes dont la portée sera sans doute d’une plus grande ampleur que celles que nous avons connues jusqu’à maintenant. Enfin, l’afflux de réfugiés victimes de la guerre en direction du continent européen est susceptible également d’augmenter engendrant alors un repli des membres de l’UE comme on peut l’observer présentement en Hongrie.

La rhétorique verbale observée au Conseil de sécurité se traduira-t-elle par d’autres interventions dites «punitives»? L’avenir reste incertain, car les belligérants sont nombreux et les intérêts sont cruciaux. L’implication directe des grandes puissances comporte des risques majeurs pour une confrontation d’une plus grande ampleur et peut s’avérer une menace pour l’ensemble du Moyen-Orient (Les risques d’affrontements armés prennent de l’ampleur dans le Monde).

Jules Dufour

 

Références

AFP. 2017. Le nombre de réfugiés syriens franchit le cap des cinq millions. Journal le Devoir, le 31 mars 2017, p. B 9.

BEATTY, Andrew et Nicolas Revise. 2017. Les États-Unis frappent la Syrie. Journal Le Devoir, le 7 avril 2017, p. B 9.

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CHOSSUDOVSKY, Michel. 2015. Globalization of War : America’s « Long War » against Humanity. Global Research, Montréal, 2015, 240 pages.

CHOSSUDOVSKY, Michel. 2017. Washington’s False Flag: United Nations Confirmed that US Supported Syrian “Rebels” Were Using Chemical Weapons. Global Research. Le 8 avril 2017. En ligne : http://www.globalresearch.ca/united-nations-confirmed-that-us-supported-rebels-were-using-chemical-weapons/5583988

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