Les larmes du crocodile

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Une seule répétitivité est plus désespérante et plus répétitive que le massacre dans les écoles et les campus étasuniens, c’est la répétitivité monotone des commentaires sur ces homicides.  Ce que rappelait Sandro Portelli hier (voir autre pièce jointe, NDT) est bien vrai, à savoir que rien d’intelligent ne peut se dire sur un massacre, mais peut-être peut-on dire quelque chose de moins triste sur les réactions à ces massacres. Si quelqu’un se prenait la peine de  feuilleter les journaux Usa et de lire ce qu’ils écrivaient en 1996 après que 16 étudiants aient été tués à l’université du Texas, ou après les 12 morts de Columbine en 1999, mais aussi  après chacune des 18 fusillades qui ont constellé la dernière décennie américaine, il trouverait la même émotion à bon marché que celle qui a accueilli hier les 33 tués et la vingtaine de blessés de Blacksburg. Le lecteur tomberait sur la même gouttelette de larme facile pour les jeunes vies fauchées, mais toujours drapée du ponce-pilatisme qui rebondit déjà dans les pages du Washington Post et du Los Angeles Times d’hier qui se demandent : les responsables du massacre sont-ils les pistolets trop faciles ou, au contraire, la loi rejetée l’an dernier par le parlement de Virginie qui aurait autorisé les étudiants à porter des armes pendant les cours (et ainsi, sous-entendu, de se défendre) ?

Il n’est donc pas difficile de prévoir que dans un mois ou dans un an nous aurons un autre carnage, d’autres commentaires, d’autres minutes de silence. Quand, par contre, ça se répète trop souvent, indignation, cafard et effroi deviennent des manières. Derrière la façade de l’exceptionnalité se lit  le fatalisme de la routine : les années passent, les massacres restent, et l’impuissance aussi. Le massacre dans l’école et sur le campus devient une fatalité, comme une tornade dans le Midwest. Ces jeunes morts deviennent systémiques, comme les accidents aériens, ou les clashs du samedi soir. Si bien qu’on enregistre – et qu’on bat- les « records » : le gratte-ciel le plus haut, le carnage écolier le plus sanglant.

Une telle acceptation tacite saute aux yeux si nous la comparons à la réaction que les Etats-Unis, et le reste du monde, auraient eu si les 32 étudiants avaient été tués par un terroriste moyen-oriental : peut-être serions-nous aujourd’hui au bord d’une guerre mondiale, plutôt que tartinés de cette nécrologie planétaire : preuve que le poids des morts change selon la façon de mourir. Pour se traduire en tonnes de rage ou, au contraire, en émotion, vous m’en mettrez un kilo.

Une note à part revient à notre regard européen qui voit ces événements comme « des choses d’un autre monde », et se félicite de notre contrôle sur les armes et du pourcentage mineur d’homicides. En réalité, la densité des armes augmente aussi sur notre continent : des épisodes moins graves mais semblables pointent leur nez en Allemagne ; déjà les écoles des banlieues parisiennes se dotent de metaldetectors. En ce sens,  nous lisons aux Etats-Unis notre avenir, et pas très lointain même. Il nous faut admettre à contre cœur que la responsabilité de ces carnages ne réside pas entièrement dans les armes faciles (mais en partie oui), et qu’il faut chercher les causes plus profondes dans le désintérêt général et l’abandon où l’on confine déséquilibre et déviance, dans les lambeaux du tissu social, dans la réduction de l’anomie (absence de lois, NDT)  à une fluctuation statistique, et de l’homicide à un  « malheur ».

Edition de mercredi 19 avril 2007 de il manifesto

 

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

 

Le cocodrillo, dans l’édition de presse italienne, est le nom des articles nécrologiques  généralement écrits d’avance, avant même la mort –attendue- de quelqu’un…

Et (note de l’auteur pour la version française) : « La légende veut que la mère du crocodile d’abord mange ses petits et ensuite les pleure ».



Articles Par : Marco d’Eramo

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