Les liens étroits et méconnus entre le gaz de schiste et l’explosion des déchets plastiques

Pollution à tous les étages

Alors que les océans et les milieux naturels étouffent sous les déchets plastiques, il est surtout question de la responsabilité individuelle des consommateurs dans cette pollution. On parle beaucoup moins des industriels de la chimie qui produisent ce plastique et des liens étroits de ce secteur avec celui des hydrocarbures. En plus de ses autres impacts négatifs, l’essor du gaz de schiste américain, apportant aux géants de la chimie et de la pétrochimie une matière première abondante et bon marché, a entraîné une explosion de la production de plastique. Avec au premier rang des multinationales comme Total.

D’émissions télévisées en rapport scientifiques, plus personne ne peut ignorer l’envahissement du monde par les déchets plastiques. Il pourrait y avoir en 2050 plus de plastique que de poissons dans les mers, selon les termes retentissants d’un rapport paru en 2016. Les reportages à répétition sur le « septième continent » de plastique étouffant les océans et la vie marine ont fini par inciter les politiques à prendre des mesures, encore bien timides, et qui ciblent quasi exclusivement l’utilisation du plastique par les consommateurs ou les commerçants.

Mais qu’en est-il de la production de ce plastique ? Plus de 300 millions de tonnes de plastique sont produites dans le monde chaque année, et ce chiffre pourrait même augmenter de 40% dans les années à venir. Si l’on parle beaucoup actuellement de l’invasion des océans par les déchets, ce n’est pas seulement en raison de leur accumulation progressive, depuis quelques décennies, dans les milieux naturels et océaniques. C’est aussi que les volumes de plastique produits ont augmenté en flèche au niveau mondial depuis quinze ans.

La production de plastique est principalement le fait d’entreprises chimiques et pétrochimiques. Les françaises Arkema ou Solvay (ex Rhodia) sont par exemple impliquées dans la production de plastiques, de composants chimiques nécessaires à leur fabrication, ou encore d’additifs. Mais c’est surtout le cas de Total qui retient l’attention. Ces derniers mois, le groupe français a annoncé plusieurs investissements importants, se chiffrant en centaines de millions d’euros dans des complexes pétrochimiques, en Arabie saoudite, en Algérie, en Corée et aux États-Unis. Le but de ces investissements est précisément de profiter du boom actuel du plastique.

Derrière le boom du gaz de schiste, pollution et déchets

La matière première pour produire du plastique, ce sont en effet les hydrocarbures. Ce qui explique que Total ait souhaité installer ses usines pétrochimiques à proximité de ses sources de pétrole et de gaz. Le cas du nouveau projet pétrochimique de Total à Port Arthur, près de Houston, illustre aussi les liens étroits entre l’explosion de la production mondiale de plastiques et l’essor du gaz de schiste [1]. L’augmentation de la production du gaz aux États-Unis a fait baisser les prix et suscité le développement de nouvelles installations pétrochimiques polluantes, en particulier sur la côte du Texas, pour profiter de cette matière première bon marché. La nécessité d’approvisionner ces usines explique aussi la multiplication des nouveaux projets de gazoducs, souvent chaudement contestés, aux États-Unis. En ce sens, l’envahissement actuel du monde par le plastique ne résulte pas tant d’une augmentation de la demande que d’une industrie pétrolière à la recherche de débouchés pour ses hydrocarbures. En retour, le bas prix du plastique décourage la recherche de solutions alternatives moins nocives ou même la production de plastique recyclé. Et comme les génts du pétrole continuent à annoncer de nouveaux investissements dans des projets pétrochimiques toujours plus démesurés, la tendance ne semble pas près de s’inverser.

Voilà ce qui se cache derrière le « renouveau industriel » qu’aurait permis, selon certains patrons et lobbyistes français, l’essor du gaz de schiste aux États-Unis. On comprend donc que l’industrie chimique – à l’instar de Jean-Pierre Clamadieu, ancien directeur général de Solvay et désormais président d’Engie – ait été parmi les principaux soutiens du développement du gaz de schiste en France et en Europe. Avec peu de succès au final. La Grande-Bretagne est aujourd’hui le seul pays européen où l’exploitation du gaz de schiste soit encore à l’ordre du jour, en dépit d’une résistance obstinée des collectivités locales et des environnementalistes.

Sans surprise, on retrouve parmi les principaux acteurs des projets de schiste britanniques Total, mais aussi la multinationale chimique Ineos, propriété du milliardaire Jim Ratcliffe. Ce dernier – désormais la plus grosse fortune de Grande-Bretagne – a récemment fait la une de l’actualité pour s’être domicilié à Monaco après avoir pourtant financé la campagne pour le Brexit. L’une des raisons de cet engagement était d’ailleurs qu’il souhaitait se débarrasser des règles environnementales européennes faisant obstacle au développement des hydrocarbures non conventionnels. Ineos s’est positionnée comme l’un des premiers importateurs européens de gaz de schiste américain en Europe et, souhaitant développer des sources « locales », a acquis un grand nombre de concessions de gaz de schiste sur le territoire britannique.

Si les géants du pétrole voient leurs souhaits se réaliser, une partie importante de leur production – peut-être bientôt 25%, selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie – servira donc à produire du plastique, et à continuer à étouffer la planète sous les déchets. Peut-on dire qu’au moins ces hydrocarbures ne contribueront pas à augmenter nos émissions de gaz à effet de serre, puisqu’ils ne seront pas brûlés ? Rien n’est moins sûr. Les preuves s’accumulent pour suggérer qu’une partie importante des émissions de gaz à effet de serre liées à la production d’hydrocarbures intervient dès l’amont, au moment de l’extraction et du transport par gazoduc ou oléoduc. Un problème exacerbé dès lors qu’il s’agit de gaz de schiste, dont l’exploitation entraîne des émissions fugitives considérables de méthane.

Olivier Petitjean

— 
Photo : schramroyal CC via flickr

[1Lire ici et deux articles du quotidien britannique The Guardian sur ces liens.



Articles Par : Olivier Petitjean

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: [email protected]

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

Contact média: [email protected]