Les Mains d’Esaü

Lequel des deux hommes est-il le dirigeant de la plus grande puissance sur terre et qui est le chef d’un petit Etat vassal ?

Un visiteur d’une autre planète assistant à la conférence de presse de Jérusalem trouverait difficile de ne pas répondre à cette question. Olmert est le président de la grande puissance, Bush est son vassal.

Olmert est plus grand. Il a parlé sans arrêt, tandis que Bush écoutait patiemment.

Pendant qu’Olmert accordait à Bush une onction pleine de flatterie qui aurait fait rougir un empereur byzantin; il était évident que c’était Olmert qui décidait de la politique, pendant que Bush acceptait humblement le diktat israélien. Et les flatteries de Bush pour Olmert dépassaient même celles d’Olmert pour Bush.

Les deux, apprenons nous, sont « courageux », les deux sont « déterminés », les deux ont une « vision ». Le mot « vision » réservé jadis aux prophètes saute aux yeux toutes les deux phrases.(Bush ne pouvait pas savoir qu’en Israël le mot de vision était devenu une dénomination facétieuse pour des discours pompeux, employé habituellement combiné au terme « Sionisme »)

Le Président et le Premier ministre ont autre chose en commun : il n’y a pas un mot de vrai dans ce qu’il dirent lors de la conférence de presse.

UNE DE nos scènes les plus touchantes de la Bible compte l’histoire de notre vieil ancêtre Isaac, qui désirait bénir son fils aîné, Esau un chasseur au poil roux. Mais le second fils, le casanier (ou plutôt « tentenier ») Jacob, exploita l’absence de son frère et se rendit chez son père pour dérober la bénédiction. Il portait les habits d’Esau et se couvrit les bras de peaux de chèvre poilus. Il s’en fallut de peu que la ruse n’échoue , lorsque le père toucha les bras de Jacob et que sa méfiance s’éveilla.

Ceci advint lorsqu’il prononça les fameuses paroles : la voix est la voix de Jacob , mais les mains sont les mains d’Esau (Genèse, 27:22).

Cependant, Jacob, l’imposteur reçut la bénédiction et devint le père de la nation qui porta son nom (on l’appelait aussi Israël). C’est en cela qu’Ehoud Olmert est son véritable successeur ; il n’y a aucune relation entre sa voix et ses mains.

Tous ceux qui l’écoutent, et pas seulement lors d’une conférence de presse, mais aussi en toute autre occasion, entendent des paroles de paix et de sagesse: les Palestiniens doivent avoir leur propre Etat. Cette « vision » doit se réaliser pendant la présidence de Bush parce qu’ Israël n’a jamais eu et n’aura jamais d’ami plus sincère. Les avant-postes de colonisation doivent être démantelés, comme nous l’avons sans cesse promis. La colonisation doit être gelée, etc. etc

C’est la voix de Jacob. Mais les mains, eh bien, ce sont celles d’Esau.

AVANT ANNAPOLIS, pendant Annapolis et après Annapolis, rien ne fut entrepris pour mettre en place une solution à deux Etats. Les négociations étaient sur le point de s’amorcer, étaient imminentes, ceci il y a une année, et maintenant elles sont sur le point de commencer, elles sont imminentes. Bien sûr les questions« cruciales » – frontières, Jérusalem, réfugiés – seront abordées. Absolument. Dès à présent.

Mais en même temps les mains d’Esaü s’activent fébrilement. Sur toute l’étendue des territoires occupés les colonies se sont développées. Les avant-postes existants restent intacts et de nouveaux apparaissent de temps à autre. Autour d’eux une danse bien chorégraphiée se développe, une sorte de ballet officiel exécuté par les colons et l’armée. Les colons établissent un nouvel avant-poste, l’armée les expulse, les colons reviennent et se réinstallent, l’armée les chasse et ainsi de suite.

Entre temps l’avant-poste se développe. Le gouvernement le relie au réseaux d’eau et d’électricité et construit une route. Et l’armée, bien sûr, le protège jour et nuit. On ne peut laisser de bons Juifs à la merci de méchants terroristes palestiniens, n’est-ce pas ?

Bush sait bien tout ceci et continue à discourir sur le fait que les avant-postes illégaux doivent être démantelés. Et cela continue ainsi: la voix est celle de Jacob ; les mains sont celles d’Esau.

MAIS ON NE peut pas tromper tout le monde tout le temps, pour citer un autre président américain sensiblement plus intelligent que l’occupant actuel du poste.

Et donc, après qu’Olmert et Bush eussent rabaché leur litanie sur le démantèlement des avant-postes et le gel des colonies, un journaliste lança une question innocente : comment cela s’articule-t-il avec l’annonce de la construction d’un immense projet d’habitations à Har Homa?

Si quelqu’un s’était imaginé qu’Olmert aurait été embarrassé, il se serait trompé. Olmert ne peut pas être gêné. Il répondit tout simplement que cette promesse ne s’appliquait pas à Jérusalem, mais aux concentrations de population juive au delà de la ligne verte.

Jérusalem – depuis l’époque de Levy Eshkol – ce n’est pas seulement la Vieille Ville et les Lieux Saints. C’est l’immense région annexée par Israël après la guerre des six jours, des abords de Bethleem aux faubourgs de Ramallah. Ce territoire comprend la colline jadis boisée et appelée Jebel Abu-Ghneim, à présent ce site est celui de l’immense et horrible colonie de Har Homa. Et les “concentrations de population” sont constituées par ces énormes blocs de colonies dans les territoires palestiniens que le président Bush offrit si généreusement à Ariel Sharon.

Ce qui signifie que toutes les activités de construction extensive qui se poursuivent à présent au delà de la ligne verte, ne sont pas concernées par les engagements de gel de la colonisation. Et pendant qu’Olmert l’annonçait publiquement, le président Bush se tenait à ses cotés, souriant bêtement et étalant une autre couche de compliments.

Le jour suivant Bush rendit visite à Mahmoud Abbas à Ramallah et déclara aux Palestiniens scandalisés que les innombrables barrages routiers israéliens de Cisjordanie qui rendent la vie des Palestiniens infernale sont nécessaires pour la protection d’Israël et doivent rester en place – jusqu’à l’ établissement de l’Etat démocratique palestinien espéré.

Condoleezza Rice fut prompte à lui rappeler en privé que ceci n’était pas très sage, puisqu’il était sur le point de se rendre dans une demi-douzaine de pays arabes. Bush s’empressa de convoquer une nouvelle conférence de presse à Jérusalem au sujet des « points cruciaux » Il y aurait un Etat palestinien « continu » mais les frontières de 1949 (la ligne verte) ne seraient pas restaurées. Il ne parlerait pas de Jérusalem. De plus le problème des réfugiés serait réglé par un fonds international, ce qui signifie qu’aucun d’entre eux ne serait autorisé à rentrer.

En tout et pour tout , bien moins que les paramètres de Bill Clinton en 2000 et moins que ce que la plupart des Israéliens est prête à accepter. Ce qui correspond à un soutien à 110% de la ligne de conduite du gouvernement israélien officiel.

Après cela Bush dîna avec les membres du gouvernement israélien. Il serra cordialement la main au ministre Rafael Eitan, l’ancien espion en chef qui contrôlait l’espion israélien à Washington, Jonathan Pollard que Bush refusa de gracier. (Eitan serait actuellement arrêté sur le sol américain). Il s’entretint cordialement avec le ministre d’extrême-droite Avigdor Liberman, le pressant de soutenir Olmert. Au cours du dîner il ne cessa de parler jusqu’à ce que Condi lui fasse parvenir un message discret lui suggérant de se taire. Bush, de bonne humeur lut le message à haute voix.

J’AI SOUVENT évoqué l’affiche britannique de la seconde guerre mondiale apposée sur les murs de Palestine « ce voyage en valait-il la peine ? « 

C’est à nouveau la même question qui se pose “ce voyage en valait-il la peine? « 

La réponse est : bien sûr. Il était nécessaire pour Bush. Nécessaire pour Olmert. Nécessaire aussi pour Abbas.

Pour Bush, parce qu’il est en fin de course, dans la dernière année de son mandat et donc pratiquement paralysé. Aux Etats-Unis, il est rapidement en train de perdre son crédit. Sa tournée au Moyen-Orient a été noyée dans la confusion des élections primaires, qui produit chaque jour un nouveau rebondissement. Pendant qu’Hillary  est en compétition avec Obama et que le charmant Bill rivalise avec une grand-mère noire impressionnante; qui se soucie où le plus mauvais Président de l’histoire américaine traîne ses guêtres ?

Olmert est bien conscient de la situation. Lorsqu’il déclare que la dernière année du mandat doit être mise à profit, il veut dire en fait : il ne peut exercer aucune pression sur nous, il ne peut pas même nous « bousculer », comme il l’avait annoncé. Nul besoin de démanteler le moindre avant-poste pour lui. Tirons donc jusqu’à la dernière goutte de sa présidence, avant qu’il ne soit jeté dans la poubelle de l’histoire.

Mais Olmert a besoin de Bush à ses côtés, car sa situation n’est pas plus assurée que la sienne. Bush a fait faillite à une grande échelle après avoir lancé la guerre la moins fondée et la plus désastreuse de l’histoire américaine. Ceci est aussi vrai pour Olmert dans une moindre mesure. Il a aussi échoué dans une guerre inutile et ratée.

Dans deux semaines la commission Winograd publiera le rapport final sur la guerre du Liban et tout le monde s’attend à ce qu’il tombe sur Olmert comme un poids de 16 tonnes. Il ne peut y survivre que parce qu’il n’y a actuellement pas de remplaçant crédible. Mais il a besoin du maximum d’aide, et quel meilleur soutien que celui du « leader du monde libre » le fixant avec des yeux humides.

C’est la vieille histoire de l’invalide et de l’aveugle.

CE N’ÉTAIT PAS la dernière visite présidentielle de Bush en Israël. Il a déjà promis de revenir pour le 60ème anniversaire de l’Etat, qui aura lieu cette année le 8 Mai selon le calendrier hébraïque. Que peut faire un Président dans les derniers mois de sa fonction, sinon s’afficher dans des cérémonies avec des rois, des présidents et des Premiers ministres?

Il avait peut-être l’intention de finir avec un big bang, une apogée historique qui aurait même éclipsé les invasions de l’ Afghanistan et de l’Irak, comme une attaque de grande envergure sur l’Iran. Mais il semble que l’ensemble des services de renseignements américains dans un acte patriotique pour compenser certains de ses péchés antérieurs, a enrayé ceci en publiant son rapport explosif.

Il est vrai que cette semaine quelque chose s’est passé qui a allumé un signal d’alarme. Quelques modestes bateaux iraniens auraient été signalés pour s’être livré à des manœuvres provocatrices envers les puissants bateaux de guerre américains dans le Détroit d’Ormuz.

Ceci nous ramène en 1964 à ce qui fut connu sous le nom de l’incident du Golfe du Tonkin. Le Président Lyndon Johnson annonça que des navires vietnamiens avaient attaqué des bateaux de guerre américains. C’était un mensonge mais cela suffit au Congrès pour autoriser le Président à étendre le conflit qui fit périr des millions de gens (et enterra la carrière politique de Johnson )

Mais cette fois la lumière rouge s’éteignit rapidement. Le Congrès américain n’est pas ce qu’il était, il semble que les Américains n’aient plus envie de livrer une autre guerre, le parallèle historique étant trop évident. Il ne fut pas laissé à Bush l’option d’une guerre. Il est resté sans rien.

Sinon les flatteries d’Olmert, bien sûr .

Article en anglais sur le site de Gush Shalom, « The Hands of Esau » 12 janvier 2008.

Traduit pour l’AFPS de l’anglais: FL.

Uri Avnery est journaliste et cofondateur de Gush Shalom.



Articles Par : Uri Avnery

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