Les oiseaux migrateurs propageront-ils la grippe aviaire ?

Le virus mortel de la grippe aviaire, qui sévit dans plusieurs pays d’Asie, pourrait être propagé par les oiseaux sauvages au Moyen-Orient, en Europe, en Asie du Sud et en Afrique. » C’est une mise en garde passablement alarmiste qu’a adressée, le 31 août, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) des Nations unies.

« Les oiseaux provenant de Sibérie ­ où le virus H5N1 a été récemment détecté ­ pourraient, à terme, transporter le virus vers la mer Caspienne et la mer Noire. Ces régions, ainsi que les pays balkaniques, pourraient offrir au virus une porte d’entrée vers l’Europe centrale », poursuit la FAO. Et de se dire « préoccupée par le fait que les pays pauvres du sud-est de l’Europe, où les oiseaux sauvages se mêlent à ceux du nord de l’Europe, seraient dans l’incapacité de détecter et de gérer d’éventuelles flambées de grippe aviaire. »

L’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) se montre plus rassurante. Sur le territoire national, estime-t-elle dans un avis rendu public le 25 août, le risque de contamination d’élevages domestiques par des oiseaux migrateurs est « modéré pour les élevages en plein air de canards, faible pour les élevages en plein air de l’espèce Gallus gallus -poulets-, inconnu pour les autres productions -gibier, pintades, dindes, autruches-  » .

Qui croire ? Les oiseaux de passage sont-ils, ou non, de possibles passeurs de virus ? La carte des grandes voies migratoires de l’avifaune fournit, pour l’Europe et la France en particulier, quelques éléments de réponse.

L’Europe occidentale est traversée par un axe de migration qui, partant d’une aire géographique s’étendant de l’ouest de la Sibérie à la Scandinavie, file vers le sud-ouest ­ en survolant au passage la France ­ pour rejoindre l’Afrique. C’est cette route qu’empruntent plusieurs espèces de canards (dont le canard siffleur Anas penelope et la sarcelle d’hiver Anas crecca ) et d’oies (comme l’oie rieuse Anser albifrons ), mais aussi divers échassiers (tels que le combattant varié Philomachus pugnax ) et passereaux (bruants, pouillots…), fuyant à tire-d’aile les frimas nordiques. Certains hivernent en Europe, d’autres poussent jusqu’au-delà du détroit de Gibraltar.

Le risque d’introduction directe du virus par des oiseaux sauvages, à partir des foyers asiatiques, sur le sol français, est toutefois jugé de « nul à négligeable » par les experts consultés par l’Afssa. La plupart des migrateurs observés dans nos contrées proviennent en effet de la partie la plus occidentale de la Sibérie.

« DIABOLISATION »

 
 » Les flux d’oiseaux migrateurs de Sibérie orientale, de Chine et de Mongolie ont lieu plutôt vers l’Océanie, l’Asie du Sud-Est et l’Inde, ceux de Sibérie occidentale plutôt vers la mer Caspienne, la péninsule arabique, le Sinaï, l’Ethiopie et plus généralement l’Afrique » , précisent les mêmes experts.

Le danger, souligne Frédéric Archaux, ornithologue au centre de Nogent-sur-Vernisson (Loiret) du Cemagref (Institut de recherche pour l’ingénierie de l’agriculture et de l’environnement), serait que l’épizootie continue de gagner du terrain, en remontant vers le nord ou en se déplaçant vers l’ouest. « Le risque de voir arriver en Europe des oiseaux sauvages originaires de zones contaminées serait alors beaucoup plus sérieux », explique-t-il.

Mais la crainte principale est celle d’une introduction indirecte du virus, à partir de zones d’hivernage africaines. Ce risque, considèrent les experts, est « réel » . De multiples espèces nichant en Europe prennent leurs quartiers d’hiver en Afrique. C’est le cas des deux espèces d’hirondelles communes en France, l’hirondelle de fenêtre (Delicon urbica ) et l’hirondelle de cheminée (Hirundo rustica ), de la cigogne blanche Ciconia ciconia, du martinet noir ( Apus apus ), du coucou gris (Cuculus canorus ), ou encore de petits passereaux des marais comme le phragmite des joncs (Acrocephalus schoenobae nus ).

« Des flux importants de populations d’oiseaux d’Europe occidentale, appartenant à des espèces très diversifiées, migrent vers des zones africaines où elles peuvent cohabiter pendant l’hivernage avec des populations d’oiseaux d’Europe de l’est, de Russie et d’Asie, rendant l’intercontamination possible, notamment lors des rassemblements autour des plans d’eau », décrit le groupe d’expertise réuni par l’Afssa. Un brassage à grande échelle peut alors se produire.

Des campagnes de baguage menées par le Centre de recherches sur la biologie des populations d’oiseaux (CRBPO) ont montré, relate Frédéric Jiguet, spécialiste de la biodiversité au Muséum national d’histoire naturelle, que des sarcelles baguées au Mali pouvaient être retrouvées en Sibérie, à quelque 10 000 km de distance, à vol d’oiseau.

Encore faudrait-il que des volatiles malades, contaminés par un virus hautement pathogène, soient capables d’effectuer de longs et harassants trajets. Une éventualité jugée « très peu probable » par l’Afssa . « Il n’a, à ce jour, jamais été décrit dans les conditions naturelles d’oiseaux sauvages vivants et porteurs sains de virus aviaires hautement pathogènes » , indique-t-elle.

Tous les cas identifiés jusqu’ici concernaient des animaux morts. Seuls des virus faiblement pathogènes ­ au demeurant déjà présents chez les espèces d’avifaune autochtones ­ ont été isolés chez des oiseaux sauvages vivants. « Jusqu’à preuve du contraire, le virus de la grippe aviaire est une souche domestique. Les oiseaux sauvages en sont les victimes, pas les coupables », observe Michel Gauthier-Clerc, vétérinaire à la station biologique de la Tour-du-Valat, fondation de recherche installée en Camargue. Selon lui, il convient plutôt d’incriminer « les exportations de volailles mal contrôlées », ou encore « le trafic d’oiseaux sauvages ».

Beaucoup de chercheurs partagent cette opinion. L’hypothèse d’une propagation du virus par les oiseaux migrateurs relève de simples « conjectures » que n’étaye aucune étude scientifique, estime Martin Williams, ornithologue à Hongkong. « La propagation en Asie du H5N1, argumente-t-il, ne correspond pas aux itinéraires ni aux périodes migratoires. » Et de redouter une « diabolisation » des oiseaux sauvages, qui mettrait à mal les efforts entrepris pour préserver certaines espèces.

Son collègue sud-coréen Nial Moores, président de Birds Korea, met en garde les autorités contre « le risque d’abattre des millions d’oiseaux sauvages inutilement ».

Pour en avoir le coeur net, l’Union européenne a décidé de mettre en place une surveillance épidémiologique renforcée, pour une quinzaine d’espèces sauvages ­ canards, mouettes, goélands et petits échassiers ­ considérées, en fonction de leur origine géographique, de leur nombre et des risques de contact avec les élevages domestiques, comme les plus menaçantes.

Les oiseaux migrateurs propageront-ils la grippe ?

Depuis la nouvelle alerte au virus de la peste aviaire, les experts réexaminent la carte des voies migratoires. Le risque d’introduction en Europe est jugé 

de « nul à négligeable » pour les espèces venues d’Asie. Mais il est « réel » pour celles qui côtoient des volatiles malades lors de leur hivernage en Afrique.



Articles Par : Pierre Le Hir

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