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Les Saoudiens font chuter le prix du pétrole pour augmenter leur influence sur la politique des États-Unis au Moyen-Orient
Par Moon of Alabama
Mondialisation.ca, 15 octobre 2014
moonofalabama.org
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Au cours de la dernière année président américain Barack Obama a beaucoup parlé de l’indépendance énergétique [1] :

Dans son cinquième discours sur l’état de l’Union [2] mardi, le président Barack Obama a célébré les efforts de son administration pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, tout en louant les récentes augmentations de la production de pétrole et de gaz domestique.

Obama a dit au début de son discours qu’il y a maintenant plus « de pétrole produit à la maison que nous n’en achetons du reste du monde, » pour la première fois en deux décennies.

 

Obama n’a pas dit que l’augmentation de la production de combustibles fossiles des États-Unis n’a été possible que parce que les prix internationaux du pétrole et du gaz ont augmenté au-dessus de la barre magique des 100 $ le baril (en équivalent pétrole). En dessous de ce prix, le gaz de schiste et l’extraction du pétrole, ainsi que la production de pétrole à partir des sables bitumineux, ne sont que marginalement rentables [3], voire pas rentables du tout.

Mais parler d’« indépendance énergétique » permet à différents experts [4] [5] d’affirmer que les États-Unis peuvent maintenant ignorer [6] le Moyen-Orient :

De toute évidence, les prospères entreprises pétrolières et gazières américaines ne sont pas sans rencontrer des problèmes, mais les avantages (économiques, géopolitiques et environnementaux) de cette indépendance énergétique imminente l’emportent largement sur les inconvénients.

Les jours où les dictatures du Moyen-Orient productrices de pétrole et leurs amis à l’OPEP pouvaient si facilement asseoir leur pouvoir sur la perspective d’un assèchement en pétrole de l’ouest sont sur le point de devenir une relique du passé.

Comme une nouvelle récession mondiale est rampante, la consommation de combustibles fossiles a diminué[7]. Généralement, une telle évolution devrait faire baisser la production des grands opérateurs, afin de maintenir les prix et d’à peu près stabiliser leur revenu. Mais ce n’est pas le cas cette fois.

Les Saoudiens et d’autres dirigeants des États du Golfe n’ont pas trop aimé entendre les États-Unis parler d’indépendance énergétique. Ils ont besoin de garder une certaine influence sur la politique américaine. Ils ont donc décidé aujourd’hui de mettre fin au discours sur l’« indépendance énergétique » aux États-Unis, pour remettre les Américains sous leur coupe. La méthode qu’ils appliquent est simple [8] : il s’agit de maintenir une production de pétrole assez élevée pendant une période de baisse de la consommation, afin de faire baisser des prix et de rendre ainsi non rentable la nouvelle production intérieure des États-Unis :

Le royaume saoudien, le plus grand producteur de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), est prêt à accepter des prix du pétrole en dessous de 90 $ le baril, et peut-être de descendre jusqu’à 80 $, pendant un ou deux ans, selon les personnes qui ont été mises au courant de conversations récentes.

Les discussions, dont certaines ont eu lieu à New York la semaine dernière, offrent encore un signe plus clair que le royaume met de côté sa stratégie de long terme de garder les prix à environ 100 $ le baril pour le Brent, en faveur du maintien de ses parts de marché pour les années à venir.

L’objectif est clair. Frapper [9] les producteurs aux coûts de production plus élevés que ceux de l’OPEP sur le marché et ainsi conserver la part de marché mondial, ainsi que l’effet de levier nécessaire pour poursuivre des objectifs politiques des pays du Golfe :

Le ministre du Pétrole du Koweït, Ali al-Omair, a été cité dimanche par l’agence de presse Kuna, disant qu’il était peu probable que l’OPEP réduise sa production de pétrole dans le but de soutenir les prix, car une telle mesure ne serait pas nécessairement efficace.

Omair précisa que 76 $ à 77 $ le baril pourrait être le niveau qui mettrait fin à la baisse des prix du pétrole, puisque c’était le coût de production du pétrole aux États-Unis et en Russie.

Les Saoudiens et les autres producteurs du Golfe ont tous des soldes de compte courant positifs [10]. Ils peuvent facilement se permettre des prix du pétrole plus bas.

Les coûts de production des pétroles de schiste et des sables bitumineux aux États-Unis sont plus élevés [11] que le coût en Arabie ou que la production russe. Ils seront les premiers à mourir [12] lorsque les prix resteront bas :

Permettre au Brent de descendre en dessous des 85 $ pourrait ralentir le boom du pétrole de schiste américain parce que certains producteurs perdraient de l’argent en pompant à ce prix, rapporte Francisco Blanch, responsable de la recherche des matières premières à Bank of America, dans un Rapport 9 septembre.
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Freiner le boom de pétrole de schiste nous laisserait dépendants vis-à-vis de l’énergie du Moyen-Orient, dit Blanch (Bank of America).
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« Pour l’Arabie Saoudite, je ne vois pas pourquoi ils viendraient à gérer les prix à moins qu’ils ne tombent en dessous de 90 $ », a déclaré Torbjoern Kjus par téléphone le 10 septembre, analyste chez DNB à Oslo. « Les Saoudiens profitent de la situation pour tester la limite sur le schiste des États-Unis ».

De facto, le chef de file de l’OPEP a la « puissance de feu financière » pour supporter des prix aussi bas que 70 $ pendant deux ans sans éprouver de difficultés économiques, selon Energy Aspects Ltd, un consultant à Londres. Le Royaume tient des réserves évaluées à 741,6 Mds en juillet, presque le double du niveau d’il y cinq ans, selon l’Agence monétaire Arabie Saoudite.

Cette stratégie permettra aux dictateurs du Golfe non seulement de conserver leur part de marché, mais les Saoudiens et d’autres vont utiliser cette stratégie pour ralentir, voire arrêter, les ouvertures américaines vers l’Iran et faire pression sur les États-Unis pour permettre un changement de régime en Syrie.

Moon of Alabama

Traduit par Hervé pour vineyardsaker.fr

Notes :

[1] Obama Praises ‘All-Of-The-Above’ Energy Strategy In 2014 State Of The Union (huffingtonpost.com, anglais, 28-01-2014)

[2] Le discours sur l’état de l’Union (State of the Union address) est un événement annuel où le président des États-Unis présente son programme pour l’année en cours. Ce discours est prononcé à Washington au Capitole, où les deux chambres (la Chambre des représentants et le Sénat) sont réunies. (Wikipédia, français)

[3] Just How Expensive Is Shale Oil? (fool.com, anglais, 15-06-2013)

[4] How American energy independence could change the world (bbc.com, anglais, 02-04-2014)

[5] Energy Independence Would Insulate the U.S. from Middle East Unrest (wealthandpoverty.net, anglais, 25-06-2014)

[6] America, the Saudi Arabia of tomorrow (cnn.com, anglais, 14-06-2014)

[7] Dropping Oil Prices Send Shockwaves Through Energy Sector (nakedcapitalism.com, anglais, 13-10-2014)

[8] EXCLUSIVE-Privately, Saudis tell oil market : get used to lower prices (reuters.com, anglais, 13-10-2014)

[9] REFILE-UPDATE 2-Oil falls more than $1 on Kuwait, Saudi signals ; China offsets (reuters.com, anglais, 13-10-2014)

[10] Gulf markets under pressure, document PDF, voir le schéma n° 3 (ecstrat.com, anglais, 13-10-2014)

[11] The Middle East Has A Huge Advantage In The Global Oil Market (businessinsider.com, anglais, 23-05-2014)

[12] Deeper Saudi Oil Cuts Seen After Biggest Drop Since ’12: Energy (bloomberg.com, anglais, 17-09-2014)

Source : Saudis Dump Oil To Increase Leverage Over U.S. Middle East Policies (Moon of Alabama, anglais, 13-10-2014)

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