Print

Liban : Der Spiegel remet ça : « c’est le Hezbollah ! »
Par Franklin Lamb
Mondialisation.ca, 27 mai 2009
Counterpunch 27 mai 2009
Url de l'article:
https://www.mondialisation.ca/liban-der-spiegel-remet-a-c-est-le-hezbollah/13753

Der Spiegel prétend que la commission internationale qui enquête sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre martyr, Rafik Hariri, est arrivée « à des conclusions nouvelles, secrètes et surprenantes », qui pointent cette fois le Hezbollah.

24 octobre 2005 : « Un rapport des Nations unies fait le lien entre les officiels syriens et l’assassinat de l’ancien dirigeant libanais. »

Le titre était spectaculaire. L’hebdo allemand Der Spiegel pro-israélien lançait un « scoop » audacieux qu’il prétendait tenir de sources et de documents secrets, émanant « de sources internes à l’enquête travaillant sur l’assassinat de Rafic Hariri ». Une découverte « exclusive » du Spiegel avec « une preuve nouvelle qui désigne les coupables ».

Un titre choc :

« Bye-Bye, Hariri » !

« Un rapport des Nations unies fait le lien entre les officiels syriens et l’assassinat de l’ancien dirigeant libanais. »

Par Erich Follath et autres

Date de parution ? 24 octobre 2005, il y a près de quatre ans.

Eh oui, « ce » scoop spécial du Spiegel remonte à 2005. La Syrie y est accusée dans l’affaire de l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, d’être le « vrai » assassin. Une campagne anti-syrienne internationale a été rapidement lancée par l’administration Bush et Israël pour diaboliser le gouvernement syrien.

2009. Il fallait vite faire monter la tension, dès maintenant, avant les élections de juin prochain. Et ce week-end, un nouvel article d’investigation, exclusif, secret, montrant quels sont les vrais, les véritables assassins, a été publié par le même hebdo, Der Spiegel. Le même auteur. Le même rédacteur en chef. Avec une nouvelle cible.

Erich Follath du Spiegel prétend que la commission internationale qui enquête sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre martyr, Rafik Hariri, est arrivée « à des conclusions nouvelles, secrètes et surprenantes », qui pointent cette fois le Hezbollah.

Nouveau titre du Spiegel (24 mai 2009) :

« Une avancée dans l’enquête du Tribunal »

« Une preuve nouvelle désigne le Hezbollah dans l’assassinat d’Hariri »

Par Erich Follath

L’hebdomadaire allemand prétend que la cible est dorénavant le Hezbollah, une fois que le Tribunal (spécial pour le Liban – TSL) a insisté pour que le gouvernement libanais libère, le mois derier, les quatre généraux libanais pour manque de preuve, au milieu d’un tollé allant crescendo dans la communauté internationale juridique et des droits de l’homme. Après que les généraux furent libérés, d’autres questions se sont posées, notamment pourquoi les quatre généraux ont-ils été accusés s’il y avait insuffisance de preuves, ou pourquoi ne pas les avoir libérés il y a des années ou libérés sous caution, ou assignés à résidence, ou confrontés avec leurs accusateurs, ou même pourquoi ne pas avoir examiné les supposées preuves contre eux. La crédibilité du Tribunal s’érodait chaque jour que les quatre passaient en prison.

A maints égards, l’article du Spiegel de 2009 est semblable à celui de 2005 : « Il y a des signes qui montrent que l’enquête est arrivée à des résultats nouveaux et explosifs », « Der Spiegel a appris de sources proches du Tribunal et vérifiés par la consultation de documents internes que l’affaire Hariri est sur le point de prendre un tour sensationnel », « Des investigations intensives menées au Liban pointent toutes vers une nouvelle conclusion, ce ne sont pas les forces spéciales de Syrie mais les forces spéciales du Hezbollah qui ont planifié et exécuté le meurtre d’Hariri, en février 2005. »

Comme en 2005, Der Spiegel prétend que les enquêteurs « veulent apparemment conserver l’information dont ils ont eu connaissance il y a environ un mois ». Der Spiegel affirme que « selon les forces de sécurité libanaises, tous les numéros de téléphones utilisés (par les assassins) appartiennent apparemment au « bras opérationnel » du Hezbollah. » Sans la moindre excuse pour la critique virulente contre le président syrien Bashar Assad il y a quatre ans, le nouvel article du Spiegel ajoute, faussement modeste, que le Président Assad n’est plus un suspect. « Quasiment rien ne laisse supposer aujourd’hui qu’il était personnellement au courant du complot d’assassinat ou même qu’il l’ait ordonné. », écrit Follath.

Rebondissant tout autour de la capitale du Liban et sur Internet, des commentaires posent certaines questions, pourquoi Der Spiegel a-t-il publié son article à ce moment précis sinon pour provoquer le maximum de dommages à l’opposition conduite par le Hezbollah. Quelle est la prétendue source de ces « fuites », et pourquoi maintenant puisque le bureau d’enquête des Nations unies a pris grand soin de ne pas divulguer ni politiser ses travaux. Contrairement à l’ancien enquêteur Detlev Mehlis, Hasan Nassrallah n’est pas connu pour avoir ordonné l’assassinat de politiciens rivaux. Les accusations de 2005/2006 contre la Syrie se sont avérées erronées et basées sur un faux témoignage. Der Spiegel a, selon les rumeurs, un long passé avec les renseignements israéliens, et les huit téléphones mobiles « clé » n’ont jamais appartenu au Hezbollah, mais à une organisation sunnite musulmane de Tripoli, comme Detlev Mehlis dit l’avoir indiqué.

Une affirmation que je trouve très étrange, c’est qu’un membre important du Hezbollah « en service » aurait téléphoné à sa petite amie sur une ligne sécurisée. L’appel téléphonique à la petite amie dont parle le Spiegel est un peu commode et pas du tout dans le style du Hezbollah. Je connais deux cas où des étudiantes de l’université américaine de Beyrouth étaient devenues presque furieuses parce que leurs petits copains du Hezbollah, ayant disparu du campus, ne les avaient pas appelées pendant tout un mois. Quand ils sont rentrés « du service » pour reprendre les cours, les deux ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas se mettre en contact tandis qu’ils « travaillaient ».

Déconcertante également est l’affirmation de l’hebdo allemand selon laquelle il aurait appris « de sources proches du Tribunal » et « vérifiées par la consultation de documents internes que l’affaire Hariri était sur le point de prendre un tour sensationnel ». Der Spiegel n’indique pas clairement si ce sont ses sources ou bien les rédacteurs du Spiegel qui ont examiné ces documents. Dans ce dernier cas, les sources ont-elles récupéré ces documents à l’extérieur de l’immeuble hautement sécurisé de La Haye ? Certes, l’enquête doit être en mesure de remonter à ces soi-disant sources.

Aucune preuve n’est avancée par Der Spiegel pour aucune de ses « révélations », par exemple pour ces membres du Hezbollah supposés s’entraîner en Iran et qui auraient acheté ces téléphones, « deux hommes qui ne rendent compte qu’à leur supérieur » (et à qui d’autres pourraient-ils rendre compte ?) etc. Comment Der Spiegel peut-il avoir eu connaissance de tous ces secrets et pourquoi n’avance-t-il aucune preuve ? Comment Der Spiegel sait-il, par exemple, qui rend compte à qui dans le Hezbollah ? Certaines de ces informations hautement secrètes sont-elles arrivées au Spiegel via les cellules dissoutes des espions israéliens appréhendés récemment, des trois agences de renseignements israéliens connues pour opérer ici au Liban, ou par des sources en rapport avec elles ?

Trop instable pour la campagne du Liban ?

Jusqu’à présent, aucun des partis politiques du Liban n’a accordé de crédit au récit du Spiegel. Le député Walid Jumblatt, dirigeant druze du Parti socialiste progressiste, présentement allié au mouvement pro-américain du 14 Mars de la majorité, en commentant l’article du Spiegel a mis en garde dimanche lors d’un discours consacré à l’annonce des candidats au Chouf, disant que l’article faisait « le jeux de nations qui pourraient, grands dieux non, faire dérailler la justice et l’utiliser pour des choses auxquelles nous ne croyons pas. »

Le mouvement du Futur de Saad Hariri n’a pas voulu faire de commentaires sur l’article.

Le ministre des Affaires étrangères libanais, Fawsi Salloukh, l’a qualifié de « totalement faux et mensonger », le ministre des Affaires étrangères syrien, Walid Moallem, a mis au défi le Spiegel et l’auteur de présenter leurs preuves. « Cet article est politisé et nous rappelle les pratiques de Detlev Mehlis (l’ancien enquêteur) », a ajouté Moallem. Pour le président du parlement libanais, Nabih Berri, l’article « n’est rien d’autre qu’une nouvelle tentative de semer la discorde au sein des Libanais… une intoxication à laquelle il ne manque que l’estampille, « Fabriquée en Israël » », indique Berri.

Le bureau de presse du Hezbollah a publié une déclaration dimanche où il rejette toutes les allégations du Spiegel qui sont reprises par la chaîne Al-Arabiyya , disant que ce n’étaient que des « inventions ». La déclaration indique, « Ce n’est pas la première fois qu’un magazine ou qu’un journal publient de telles affabulations, le journal koweitien Al-Siyasa a publié à maintes reprises de tels articles, et d’autres quotidiens. » La déclaration poursuit, « Ce ne sont rien d’autres que des inventions mijotées dans le même cabinet noir qui a servi à fabriquer, il y a quatre ans, des histoires similaires sur les Syriens et les quatre officiers libanais, et d’autres. » La déclaration d’ajouter, « La publication de cet article par Der Spiegel et la promotion qui en est faite par Al-Arabiyya posent question quant au moment où cela se fait et quant à leur exploitation politique et psychologique, essentiellement pour deux raisons : d’abord c’est une pure invention qui vise à influencer la campagne électorale au Liban, d’une part, et elle cherche à détourner l’attention des informations sur le démantèlement des réseaux d’espionnage travaillant pour Israël, d’autre part… L’article tombe juste deux semaines avant les élections législatives du 7 juin au Liban. »

L’ambassade d’Allemagne à Beyrouth prétend ne pas avoir entendu parler de l’article et ne fait aucun commentaire.

Radiya Ashouri, la porte-parole du Tribunal spécial pour le Liban (TSL) dit à propos de l’article : « Nous ne savons pas où le magazine Der Spiegel a pu obtenir ses informations et nous ne savons pas d’où il tient cette histoire. Personne dans le bureau du procureur n’a parlé au magazine allemand de quoi que ce soit. Nous avons une politique claire de ne pas permettre la moindre fuite sur le Tribunal par le biais des médias, et nous insistons sur cette question depuis le début. Quand Der Spiegel parle de la porte-parole du procureur Bellemare, c’est de moi qu’il s’agit. Il m’a adressé un courriel en me posant quelques questions. Ma réponse fut que le Tribunal ne gèrait pas ses dossiers d’instruction par le biais des médias et qu’il avait adopté une politique d’annonces directes, par le procureur Mr Bellemare. Et que si nous avions quelque chose à dire, nous le ferions directement, pas par les médias. »

Franklin Lamb travaille avec la Fondation Sabra et Shatila à Beyrouth. Il est diplômé de la Boston University et de la London School of Economics. Il a été assistant à l’International Law et conseiller-assistant à la commission parlementaire de la justice du Congrès américain. Il a publié plusieurs ouvrages sur le Liban et peut être contacté à l’adresse : [email protected]

Du même auteur :

Qui a voulu assassiner l’ambassadeur palestinien Abass Zaki et pourquoi ? Qui expulsera Israël du Liban ? Le Hezbollah ou les Nations unies ? (1) Qui expulsera Israël du Liban ? Le Hezbollah ou les Nations unies ? (2) Le Hezbollah et les Palestiniens (1) Le Hezbollah et les Palestiniens (2)

Beyrouth, le 25 mai 2009 – CounterPunch – traduction : JPP

Avis de non-responsabilité: Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.