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Lieberman et le déclin de la démocratie en Israël
Par Uri Avnery
Mondialisation.ca, 16 novembre 2006
Gush Shalom 16 novembre 2006
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https://www.mondialisation.ca/lieberman-et-le-d-clin-de-la-d-mocratie-en-isra-l/3887

L’arrivée cette semaine de Liberman au cœur du système politique marque le début d’un nouveau chapitre dans les annales d’Israël. Le moment où cela arrive n’est pas neutre car, au cours des 56 années de son existence, la démocratie israélienne ne s’est jamais trouvée à un niveau aussi bas.

Près de 40% d’Israéliens n’ont pas voté lors des dernières élections d’il y a six mois, plus du double de ce qui se passe d’habitude. Depuis, les affaires de corruption se sont succédé. Le Président va bientôt faire l’objet de poursuites judiciaires et être accusé de viol et de méfaits de nature sexuelle. Le Premier Ministre fait l’objet d’enquêtes multiples pour corruption, avec des milliardaires locaux et étrangers. Deux ministres sont déjà en train d’être jugés. Un nuage sombre de corruption flotte aussi sur Ariel Sharon et sa famille. Les Israéliens ont le sentiment général que le groupe au pouvoir est cynique et corrompu, ce qui transparaît dans leur comportement en public.

Même si les politiciens en Israël n’ont jamais été reconnus pour tenir leurs promesses électorales, c’est encore bien pire maintenant et c’est fait au vu et au su du public. Ehud Olmert a fait campagne sur un plan spécifique et détaillé, présenté comme « la convergence ». Maintenant il annonce sans complexes qu’il l’a abandonné. En fait, on se rend compte que son seul objectif est de rester au pouvoir, coûte que coûte. Amir Peretz a bénéficié de nombreux votes car il avait promis une révolution sociale, en prétendant mettre fin à l’oppression contre les faibles et les laissés pour compte, les vieux, les malades, et les sans emploi. Le fossé entre riches et pauvres en Israël est l’un des plus béants qui existent dans le monde industrialisé. Peretz avait aussi promis de travailler pour la paix avec les Palestiniens. Le lendemain même des élections, Peretz a trahi ses promesses de façon ouverte, sans aucune honte et avec une malhonnêteté flagrante. Il obtint le ministère de la défense, persuadé que ce serait le meilleur tremplin pour sa carrière. Il a œuvré sans cesse pour l’augmentation des budgets militaires et, au lieu de la paix, il a été un des principaux artisans de la guerre. Il a aussi violé cette semaine sa promesse de ne jamais faire partie d’un gouvernement dont ferait partie Avigdor Liberman. Quasiment tout le parti travailliste à fait de même, à l’exception honorable de Ofir Pines-Paz, qui a présenté sa démission et dont le poste vacant est brigué par quatre des collègues de Peretz au parti, dont Ehud Barak.

La première action d’envergure de l’équipe Olmert-Peretz a été de faire la guerre contre le Liban et, rajoutant l’injure à la blessure, de bloquer la mise en place d’une commission d’enquête judiciaire pressentie pour faire toute la lumière sur cette débâcle. La guerre a laissé les Israéliens avec un sens profond de détresse, en plus du dégoût provoqué par les trahisons politiques et les affaires de corruption. La démocratie en Israël paraît complètement pourrie, corrompue et incompétente. Cette situation est un terreau pour l’entrée de forces fascistes dans la vie politique d’Israël.

Sur ce, Liberman entre au gouvernement. Il prône le transfert et l’expulsion de tous les citoyens Arabes d’Israël. Il menace l’Égypte de détruire ses infrastructures en faisant sauter le barrage d’Assouan. Il exige l’exécution des Israéliens Arabes de la Knesset pour collusion avec les Syriens et les chefs du Hamas, tout comme Rehavam Ze’evi, dont la mémoire a encore été honorée à la Knesset, proposait le nettoyage ethnique. Le chef du parti d’union nationale, le Général Effi Eytam, tient les mêmes propos inquiétants.

Alors que Liberman, lors de son ralliement au gouvernement Sharon il y a 5 ans représentait un groupe marginal des nouveaux immigrants, c’est loin d’être le cas aujourd’hui. Liberman, qui rejoint le gouvernement d’Olmert est le chef d’un parti puissant et qui le devient encore plus de jour en jour. Le parti de Liberman est tout à fait différent du parti Kadima et du parti travailliste en décomposition. Il est organisé sur des bases militaires, avec un chef unique et tout-puissant. Sa base majoritaire est formée par les émigrants de l’ex union soviétique, et le parti recrute également dans d’autres partis. Ce parti attire les pauvres et les peu nantis, tout comme le parti bolchevique que Liberman fréquentait en URSS. Rappelons la formule que le bolchevisme moins le marxisme égal le fascisme. Dans un contexte où le système pseudo démocratique déplait aux électeurs, où le sentiment que « tous les politiciens sont des truands » et que « le système est pourri à la base » domine, quelqu’un comme Liberman est un danger réel pour la démocratie.

Un vieil adage prétend qu’Israël ne peut réaliser que deux de ses trois souhaits : Être un état juif, être un état démocratique et tenir tous les territoires entre la Méditerranée et le Jourdain. Israël peut tenir tous ces territoires et être démocratique, au prix de ne pas être un état juif. Israël peut tenir tous ces territoires et être un état juif, mais alors il n’est plus une démocratie. Israël peut être un état juif et démocratique, mais alors il est impossible de tenir tous ces territoires.

Cet adage a été la base de la politique annoncée d’Israël depuis le début. Les arguments principaux de Sharon pour sa « séparation » et d’Olmert pour sa « convergence » étaient exactement cela : Que pour qu’Israël reste un état juif et démocratique il fallait abandonner les territoires Palestiniens occupés à majorité dense de population arabe. L’extrême droite propose une solution qui prétend que les trois souhaits peuvent être exaucés. La solution est le nettoyage ethnique, l’expulsion de toute la population arabe. Comme cette solution est impensable en régime démocratique, il faut qu’il y ait un chef puissant, sous-entendu qu’une dictature flagrante ou déguisée s’établisse en Israël. Bien entendu tout cela n’est pas dit de façon explicite dans les discours actuels, mais pour qui sait entendre, il peut tirer ses conclusions soi-même.

Le phénomène le plus significatif à l’heure actuelle est le manque de réaction du public israélien. Même les Arabes d’Israël restent passifs et sans réaction, ce qui n’était guère le cas lors du « jour de la terre » en 1976 quand les citoyens arabes protestèrent contre l’expropriation de leurs terres, ou lors de l’incident de la Mosquée Al Aqsa en Octobre 2000. Ce manque de réaction rappelle les derniers jours de la République de Weimar.

Peut-être que Liberman ne pourra mettre à exécution son plan. Pour cela il faudrait que les forces démocratiques en Israël se réveillent.

Traduit par Ashoka, Oulala.net

Uri Avnery est un écrivain israélien, et un fervent activiste pour la paix.

P.S. Tous ceux qui s’intéressent à la paix feront bien de surveiller l’évolution des activités de Liberman.

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