Lignes de fracture en Amérique latine

Il fut un temps où, dit la légende, tout journaliste arrivant à La Paz (Bolivie) s’installait dans l’hôtel qui, de l’autre côté de la place Murillo, fait face au palais du gouvernement, et demandait une chambre « avec vue sur le coup d’Etat ». Une nouvelle légende née en ce début de XXIe siècle racontera sans doute qu’un président prenant ses fonctions exige désormais, par prudence, un bureau avec « accès direct à l’hélicoptère ». Après l’Argentin Fernando de la Rúa, en 2001, et le Bolivien Gonzalo Sánchez de Lozada, en 2003, c’est grâce à ce type d’aéronef salvateur que le chef d’Etat équatorien, M. Lucio Gutiérrez, s’est enfui, le 20 avril, du siège de la présidence, le palais Carondelet.

Triste fin pour un ex-homme providentiel… Alors colonel, M. Gutiérrez avait été l’un des meneurs de l’éphémère coup d’Etat qui, en janvier 2000, appuyant une révolte populaire à forte composante indigène, fit chuter le président Jamil Mahuad. Comparé un peu trop hâtivement à un « Chávez équatorien », l’officier passa six mois en prison, fut radié de l’armée et… gagna l’élection présidentielle de novembre 2002, en alliance avec le mouvement Pachakutik, bras politique de la Confédération des nations indigènes d’Equateur (Conaie), la puissante organisation des populations autochtones appauvries (1).

Il ne fallut pas plus de quelques mois pour que l’ancien colonel, trahissant tout son monde, à commencer par les ministres issus du mouvement Pachakutik, se rallie aux thèses du Fonds monétaire international (FMI) et se définisse lui-même comme « le meilleur allié de Bush » dans la région.

De mesures impopulaires en basses manœuvres politiques, M. Gutiérrez finit, le 8 décembre 2004, par aller trop loin. Ce jour-là, une majorité parlementaire « aux ordres » restructure la Cour suprême de justice et remplace 27 de ses 31 juges. Le 31 mars 2005, les magistrats récemment nommés annulent les jugements en cours contre les ex-présidents Abdalá Bucaram – accusé de corruption et destitué en février 1997 – et Gustavo Noboa, mis en cause, au terme de son mandat (2000-2003), pour irrégularités et détournements de fonds dans la renégocation de la dette extérieure. Le retour au pays des deux anciens chefs d’Etat, respectivement en exil en République dominicaine et au Panamá, provoque une insurrection.

Lâché par l’armée, au sein de laquelle règne un fort malaise, M. Gutiérrez est également abandonné par le Congrès : 60 parlementaires sur 100 le destituent… pour éviter de couler avec lui. D’un point de vue juridique, la raison invoquée – « abandon de poste » (M. Gutiérrez « n’ayant pas respecté la Constitution ») – paraîtra à beaucoup contestable. Pourtant, et bien qu’ayant jusqu’à l’ultime instant manifesté un fort soutien à son allié, Washington se résigne à « faire sauter le fusible ». Préserver les « institutions » et la « légitimité du système politique » devient pour tous la priorité.

Dans une Amérique latine trop longtemps soumise au fondamentalisme libéral – 225 millions de pauvres (43,9 % de la population) –, les gouvernements sont assis sur une poudrière. Malgré les « chiens de garde » acharnés à préserver le statu quo – « Accepte ta situation. Même en période de crise économique, l’argent ne fait pas le bonheur (2)  » –, le temps où les populations semblaient se résigner – « La justice sociale ? Elle est chaque jour plus proche… comme la ligne d’horizon ! » – semble révolu.

Pour la première fois depuis les années 1960, plusieurs gouvernements de gauche – Argentine, Brésil, Uruguay et Venezuela – entendent infléchir le cours de ces « Républiques sans citoyens », marquées par le mépris social et l’exclusion. Même si, avec M. Fidel Castro, le président vénézuélien Hugo Chávez est l’unique président qui prône un modèle de développement s’écartant de manière significative du consensus de Washington. Face à cette contestation les défiant en différents points de l’hémisphère, les Etats-Unis tentent de réagir en renforçant leur axe d’alliés inconditionnels – le Mexique et l’Amérique centrale, les pays andins où, avec la Colombie, l’Equateur de M. Gutiérrez occupait une place-clé (tout comme la Bolivie de M. Sánchez de Lozada).

Depuis les années 1990, l’offensive menée par Washington a pris la forme d’accords de libre-échange, commençant par l’Accord de libre-échange nord-américain – Alena (3) – et avec en point d’orgue la Zone de libre-échange des Amériques (ALCA en espagnol) censée, en janvier 2005, répandre le virus de l’ultralibéralisme sur tout le continent. Ce dernier projet s’est enlisé, confronté qu’il a été à la résistance des mouvements sociaux de la Campagne continentale contre l’ALCA, au refus du Marché commun du Sud – Mercosur (4) –, à la résistance du Venezuela.

Pour contourner la difficulté, l’empire signe à la hâte des traités bilatéraux avec l’Amérique centrale et la République dominicaine (Central American Free Trade Agreement – Cafta), l’Equateur, la Colombie et le Pérou (5). Comme feu la ZLEA, ces traités de libre commerce (TLC) concernent tant les aspects strictement économiques que la gestion étatique, la législation du travail, la propriété intellectuelle, l’environnement, les ressources naturelles et énergétiques, la santé et l’éducation. De pseudo négociations ne permettent aux pays latinos que d’introduire quelques amendements, sans aucune concession de Washington sur l’essentiel et au seul bénéfice de ses intérêts.

Face à cette néocolonisation à peine déguisée, les populations grondent. « Je crois bien qu’ils vont finir par privatiser l’Etat, peut-on entendre, ici ou là. Si les choses continuent comme ça, on se réveillera un matin et le pays appartiendra à Coca-Cola ! » Forte contestation en Amérique centrale. Au Pérou et en Equateur, une campagne de recueil de signatures entend obliger les gouvernements à convoquer une consultation populaire sur les traités. En Bolivie, la pression des organisations sociales a empêché le pouvoir d’avancer dans la négociation du TLC, rebaptisé « total locura capitalista » (totale folie capitaliste).

Le renversement récent des chefs d’Etat bolivien et équatorien ne débouche cependant, et pour l’heure, que sur des perspectives incertaines et ambiguës. Comme en Argentine, en décembre 2000, c’est au cri de « Que se vayan todos » (qu’ils partent tous !) que les Equatoriens ont pris la rue. Leur insurrection multiclasses, auto-convoquée (les radios libres ont joué un rôle essentiel) à l’écart des partis et des dirigeants politiques – comme à La Paz et à Buenos Aires –, a même laissé à la marge la Conaie et le mouvement Pachakutik, aux chefs desquels sont reprochés leurs (courtes) responsabilités gouvernementales aux côtés de M. Gutiérrez.

De même que la Bolivie avait substitué à M. Sánchez de Lozada son vice-président Carlos Mesa (qui n’appartient à aucun parti), l’Equateur a remplacé M. Gutiérrez par son second, M. Alfredo Palacio (un médecin sans affiliation politique). Et donc, l’un comme l’autre, sans grand soutien.

Certes, à Buenos Aires, dans des circonstances semblables, l’exercice du pouvoir par M. Nestor Kirchner, péroniste ayant viré au centre gauche, a constitué une bonne surprise. Résistant au FMI, son gouvernement a déclaré un moratoire sur la dette privée. Cette mesure a pris fin en mars 2005, après que les créanciers eurent accepté de renoncer à 65,6 % de leur dû. Le 10 mars, immédiatement relayé par des centaines de manifestants qui ont occupé les stations-service, M. Kirchner a appelé au boycottage des entreprises pétrolières Shell et Esso, qui avaient augmenté les prix des combustibles de 3 %. Mais la situation sociale, extrêmement préoccupante, n’a guère évolué.

En Equateur, le nouveau président, M. Palacio, prend les rênes d’un pays en situation d’extrême fragilité. Par conviction ou pour apaiser la pression populaire, le ministre de l’économie, M. Rafael Correa, a estimé : « les accords commerciaux doivent être respectés, mais les pays ne doivent pas négocier en condition d’esclavage (6). » De son côté, le ministre de l’intérieur, M. Mauricio Gándara, a fait savoir que les négociations sur le TLC sont interrompues ; que tous les contrats miniers et pétroliers seront réexaminés ; que l’Equateur prendra ses distances à l’égard du plan Colombie ; qu’une annulation de l’accord signé en 1999, octroyant aux Etats-Unis une base militaire à Manta, sera étudiée – 500 soldats américains opèrent dans cette installation stratégique du Southern Command (commandement sud de l’armée des Etats-Unis), avec pour cible les guérillas colombiennes (7). Mais, sur ce point, après un déjeuner avec l’ambassadrice américaine Kristie Kenney, le président Palacio a déjà dû faire marche arrière… Scénario à la bolivienne ?

Dans ce pays, une première « guerre de l’eau », menée contre l’effet des privatisations, puis une « guerre du gaz » explosant pour les mêmes raisons (80 morts, 500 blessés) ont fait fuir l’ultralibéral Sánchez de Lozada (8). Le 18 juillet 2004, son successeur, Carlos Mesa, appuyé par le Mouvement vers le socialisme (MAS) de M. Evo Morales, premier parti d’opposition, organise un « référendum du gaz » au cours duquel la population se prononce massivement pour une récupération des hydrocarbures. Le mouvement social s’est unifié autour de quatre revendications : convocation d’une Assemblée constituante – à l’instar de ce qui fut l’acte fondateur de la révolution bolivarienne, au Venezuela ; rejet de la ZLEA et/ou du TLC ; expulsion de la transnationale Aguas de Illimani (Suez- Lyonnaise des eaux) ; vote d’une loi sur les hydrocarbures établissant, entre autres mesures, un impôt de 50 % (approuvé par le référendum) sur leur exploitation par les consortiums transnationaux.

Toutefois, pris entre le marteau de la convulsion sociale et l’enclume du FMI, de la Banque mondiale et des multinationales, M. Mesa, au long de dix mois de polémiques, a prétendu que cette loi était « impossible » à mettre en œuvre, la communauté internationale ne l’acceptant pas (9). Ce n’est qu’à contrecœur qu’il a laissé le président du Congrès adopter la loi, le 17 mai, tandis que les secteurs les plus radicaux du mouvement populaire continuent à réclamer la nationalisation. En un mot, il n’arrive plus à gouverner.

Parvenue à une sorte de pouvoir de veto grâce à une désobéissance civile généralisée, l’opposition n’en sort pas forcément renforcée. Dépourvus d’idéologie et de bases populaires, les partis politiques dits traditionnels ne jouent plus qu’un rôle secondaire dans les événements. Même des dirigeants radicaux comme MM. Felipe Quispe (Mouvement indigène Pachacuti, MIP) et Evo Morales (MAS), à qui l’on reproche personnellement d’avoir, dans un premier temps, pactisé avec M. Mesa, sont menacés d’être soumis à la « justice communautaire » s’ils « trahissent » le Pacte pour la dignité et la souveraineté du peuple bolivien récemment formé.

La situation pourrait être demain la même au Pérou, où à la catastrophe Alberto Fujimori a succédé le désastre Alejandro Toledo. Blocus des routes, prises de bâtiments publics, action armée avortée, le 1er janvier 2005, d’un groupe d’anciens militaires ultranationalistes – les ethnocacéristes –, affrontements avec les forces de l’ordre et l’armée… La corruption et le désastre social donnent lieu à un débat permanent : faut-il maintenir M. Toledo au pouvoir jusqu’en 2006 ou faut-il le « sortir » avant ? Mais, là encore, aucune relève politique ne se profile, tant le rejet des partis politiques et de leurs leaders est grand.

Au-delà des divergences, des objectifs communs

Même au Nicaragua, agité, en avril et mai, par de violentes manifestations contre la hausse des prix des carburants, et où plus de 80 maires (sur 152 municipios) ont exigé du président Enrique Bolanos qu’il résolve les problèmes de l’énergie ou qu’il démissionne, il n’est pas avéré que le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) soit en mesure de gouverner, au cas où… Une grave crise le traverse – due à une absence de démocratie interne –, qui a écarté de lui nombre de ses anciens militants ou partisans.

Des situations davantage marquées par l’incertitude ou les risques de chaos que par l’apparition de véritables alternatives. Il n’en demeure pas moins que, perdant ses « pions » un par un, Washington se retrouve sur la défensive. Du point de vue du général Bantz Craddock, commandant en chef du Southern Command, « en Bolivie, en Equateur et au Pérou, la méfiance et le manque de foi dans les institutions stimulent l’émergence de démagogues antiaméricains, antiglobalisation et anti-libre marché (10)  ». Pis ! L’axe Brésil-Argentine-Uruguay-Venezuela (et, dans ce cas, avec en arrière-plan Cuba) fait capoter toutes les initiatives du département d’Etat pour reprendre la main.

Lorsque, devant l’Assemblée générale de l’Organisation des Etats américains (OEA) de juillet 2004, à Fort Lauderdale (Floride), les Etats-Unis avancent l’idée d’une modification de la Charte démocratique interaméricaine permettant d’isoler les pays « s’écartant graduellement de la démocratie », voire d’y intervenir – objectif désigné : le Venezuela –, ils ne recueillent qu’un sourire poli. Lors de la réunion des ministres de la défense (du 16 au 18 novembre 2004, à Quito), le Venezuela, le Brésil et la Bolivie rejettent, sur le thème de la non-ingérence, la prétention du secrétaire d’Etat à la défense américain Donald Rumsfeld, appuyé par les dirigeants colombien et centraméricains, de mettre en œuvre une nouvelle conception de la « sécurité préventive » et de constituer une force multinationale latino-américaine – sous commandement du Pentagone, cela va de soi.

Or, même dans la Colombie de M. Alvaro Uribe Vélez, son vassal le plus fidèle, la politique américaine marque piteusement le pas. Malgré 3,3 milliards de dollars d’aide militaire à Bogotá au cours des six dernières années, la fourniture de plus de 65 hélicoptères Blackhawk et Huey, la formation de 3 nouveaux bataillons d’élite, l’armée colombienne s’enlise dans le conflit interne.

Offensive la plus ambitieuse jamais menée contre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le plan Patriote – opération engageant 17 000 soldats dans le sud du pays – n’a pu venir à bout de guérillas mobiles, jouant de la rapidité et de la surprise, qui, dans la montagne et la jungle, mettent en échec les lourds bataillons. Alors que la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice, en visite à Bogotá le 27 avril 2005, annonçait, pour septembre de cette année, la fin officielle du plan Colombie (mais pas celle de l’aide américaine), les troupes gouvernementales encaissaient de très durs coups dans le sud-ouest du pays, et une violente crise éclatait au sein de l’armée. La destitution de quatre généraux de haut rang (11) a mis en évidence de profondes fractures au sein d’une institution traumatisée par les changements de doctrine imposés depuis le Pentagone et par son échec sur le terrain.

Autre caillou, et de taille, dans le soulier de Washington… « Le Venezuela exerce une influence déstabilisatrice en Amérique latine », a averti Mme Rice, en février. Les fortes pressions diplomatiques pour que ses voisins tentent de « lulaliser (12) » le président vénézuélien échouent pourtant – d’autant que l’homme n’est pas de nature à se laisser manipuler. Quand la secrétaire d’Etat américaine entame, le 26 avril, une tournée dans quatre pays du continent (Chili, Brésil, Colombie, Salvador), elle ne parvient pas, à Brasilia, à obtenir la moindre déclaration critique à l’égard de la révolution bolivarienne et se fait de la même manière poliment éconduire à Santiago.

Non que la politique de rupture de M. Chávez fasse bondir d’enthousiasme ses voisins. Du modèle d’intégration du Mercosur qu’il définit comme « soumis aux diktats du capital et à la logique mercantile », il n’a pas forcément la même vision que celle du Brésil, converti au « réalisme » et salué par le FMI. M. Chávez prône inlassablement la mise en place de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques – ALBA (13) –, une intégration à forte composante sociale et, le 4 mars, a été jusqu’à déclarer : « Nous devons inventer le nouveau socialisme pour le XXIe siècle. Le capitalisme n’est pas un modèle de développement durable. »

Toutefois, les objectifs redeviennent communs lorsqu’il s’agit de renforcer la Communauté sud-américaine des nations – CSN (14) –, née le 8 décembre 2004, ainsi qu’un ordre international rejetant l’unilatéralisme et basé sur l’égalité des Etats. Les accords économiques (énergétiques, industriels) font le reste. A titre d’exemple, le Venezuela importe chaque année des Etats-Unis, pour son industrie pétrolière, 5 milliards de dollars de biens et services. M. Chávez souhaite que, désormais, 25 % de ces achats se fassent en Argentine et au Brésil. Par ailleurs, et quoi qu’ils en pensent, ces chefs d’Etat doivent ménager leurs secteurs populaires. De notoriété publique, les piqueteros argentins ou les paysans sans terre brésiliens se sentent davantage représentés par M. Chávez que par leurs propres présidents.

Le pire demeurait cependant à venir pour Washington. Depuis octobre 2004, l’Organisation des Etats américains (OEA) se trouvait acéphale du fait de la démission de son éphémère secrétaire général (dix-sept jours !), M. Miguel Angel Rodríguez. Ex-président du Costa Rica, celui-ci a été rattrapé par une affaire de corruption et est jugé dans son pays, accusé d’avoir reçu des pots-de-vin (2,4 millions de dollars) de l’entreprise française Alcatel. Trois candidats aspirent alors à le remplacer : le Mexicain Luis Ernesto Derbez, conservateur, ministre des affaires étrangères et ancien consultant de la Banque mondiale ; le ministre de l’intérieur chilien José Miguel Insulza, ex-conseiller de Salvador Allende, qui exerce des fonctions ministérielles depuis sa nomination aux affaires étrangères en 1994 ; et enfin, candidat de la Maison Blanche, l’ex-président salvadorien Francisco Flores. Lorsqu’il était au pouvoir, ce dernier a envoyé un contingent militaire symbolique en Irak (il y est toujours).

En soixante ans, dans cette organisation de trente-quatre pays d’Amérique et des Caraïbes (sauf Cuba), jamais un candidat non appuyé par la Maison Blanche n’a gagné. Avant même le premier tour de scrutin du 11 avril, et malgré d’énormes pressions, M. Flores paraît tellement isolé que, pour éviter une humiliation, Washington lui demande de se retirer.

Les Etats-Unis n’ont a priori pas plus de divergences avec le Chili, qui n’a pas rompu avec l’économie de marché pure et dure et a signé un TLC en 2004, qu’avec le Mexique, membre de l’Alena. Mais, en cas de face-à-face, la marge de manœuvre de Santiago est beaucoup plus grande que celle de Mexico. Washington peut faire pression sur son proche voisin du Sud en choisissant de réprimer ou de régulariser les 4 millions (ou plus) de Mexicains sans papiers dont les envois d’argent au pays, 38 milliards de dollars en 2003, dépassent les revenus du tourisme et représentent la moitié de la valeur des exportations.

« Candidat de consensus »

Par ailleurs, M. Hugo Chávez appuie avec enthousiasme… le Chilien Insulza. Il a ses raisons : à la solidarité « sud-américaine » s’ajoute le fait que le président mexicain Vicente Fox entretient des liens d’amitié avec M. George W. Bush ; qu’une opération de déstabilisation a été lancée par le gouvernement mexicain contre le maire de gauche de Mexico, M. Andrés Manuel Lopez Obrador, candidat du Parti de la révolution démocratique (PRD) à l’élection présidentielle de 2006 (voir « Mauvais coup raté à Mexico ») ; et que le Mexique a voté contre Cuba à la Commission des droits de l’homme des Nations unies (15). Sur instruction du département d’Etat, les pays qui ont appuyé M. Flores font campagne pour le Mexicain Derbez.

Malgré cinq tours de scrutin, les deux candidats demeureront à égalité, avec 17 voix chacun (il en faut 18 pour être élu), le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, l’Equateur, le Venezuela, la République dominicaine et dix pays des Caraïbes votant pour le Chilien. A la veille du 2 mai, date prévue pour une nouvelle consultation, et bien que Washington fasse feu de tout bois, il apparaît que la tendance bascule en faveur de M. Insulza. Le dénouement aura lieu le 29 avril, lors d’une réunion de Mme Rice avec plusieurs ministres des affaires étrangères (Salvador, Paraguay, Colombie, Chili et Canada), MM. Derbez et Insulza. Au terme de cette rencontre, et à la surprise générale, le Mexicain Derbez annonce qu’il retire sa candidature.

« Condoleezza Rice a compris que continuer à appuyer Derbez était courir à l’échec, analyse M. Peter Hakim, directeur de Dialogue interaméricain, une organisation basée à Washington. S’il avait gagné avec une ou deux voix d’avance, le continent serait apparu comme divisé par la faute des Etats-Unis et, s’il avait perdu, ce qui était le plus probable, cela aurait été une grande défaite pour… les Etats-Unis (16). » C’est dans ces conditions que, pour ne pas perdre la face, Washington accepte de laisser la voie libre à M. Insulza, « candidat de consensus », finalement élu le 2 mai avec 31 voix (deux abstentions et un vote blanc).

Washington apparaîtra à l’évidence, et malgré cette manœuvre de dernière minute, comme le grand vaincu de la consultation. On aurait toutefois tort de considérer la victoire de l’ex-ministre de l’intérieur chilien comme l’arrivée d’un progressiste à la tête de l’organisation continentale. D’après un diplomate ayant suivi de près les ultimes tractations, « de nombreux éléments indiquent que, avant de lui laisser le champ libre, les Etats-Unis ont obtenu des engagements de la part d’Insulza, comme du gouvernement chilien, particulièrement en ce qui concerne la politique que mènera l’OEA à l’égard du Venezuela et de Cuba ».

Cela étant, dans cette « arrière-cour » politiquement plus fragmentée que jamais, rien ne semble indiquer que le nouveau secrétaire général aura les mains entièrement libres si d’aventure il lui prenait l’envie de vouloir suivre le cap voulu par les Etats-Unis.

(1) Lire Laurent Tranier, « Les indigènes équatoriens face au défi évangélique », Le Monde diplomatique, avril 2005.

(2) Cromos, Bogotá, 20 décembre 1999.

(3) L’Alena regroupe, depuis 1994, le Mexique, les Etats-Unis et le Canada

(4) Initiatuers du Mercosur en 1994, l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay ont été rejoints par des pays associés : Bolivie et Chili (1996), Pérou (2003), Colombie, Equateur et Venezuela (2004).

(5) Précurseur, le Parlement chilien a approuvé en octobre 2003 un TLC entré en vigueur en janvier 2004. Le Salvador, le Honduras et le Guatemala ont ratifié le Cafta (pas encore approuvé par le Congrès des Etats-Unis).

(6) Sally Burch, « Ecuador, cambio de rumbo ? », Alai, Quito, 22 avril 2005.

(7) Lire Hernando Calvo Ospina, « Aux frontières du plan Colombie », Le Monde diplomatique, février 2005.

(8) Lire Ignacio Ramonet, « Bolivie », Le Monde diplomatique, novembre 2003.

(9) L’Argentine fait face à 34 plaintes au sein du Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (Ciadi) de la Banque mondiale (Raúl Zibechi, La Jornada, Mexico, 1er avril 2005).

(10) Déclaration devant le Congrès des Etats-Unis, le 9 mars 2005.

(11) Général Roberto Pizarro, commandant en second et chef de l’état-major interarmes ; Fabio García, chef des opérations ; Hernán Cadavid, chef du développement ; Jairo Pineda, inspecteur général de l’armée.

(12) Allusion à la politique modérée du président brésilien Luiz Inacio « Lula » da Silva.

(13) La première réunion Cuba-Venezuela pour l’application de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), tenue le 28 avril à La Havane, a appronfondi la collaboration économique entre les deux pays

(14) La CSN regroupe les pays du Mercosur, la Communauté andine des nations (Bolivie, Colombie, Pérou, Equateur, Venezuela), ainsi que le Surinam et la Guyana

(15) Des pays latino-américains membres de la CDH ont voté en faveur de la résolution présentée par les Etats-Unis contre Cuba : le Mexique, le Costa Rica, le Guatemala et le Honduras ; se sont abstenus l’Argentine, le Brésil, la République dominicaine, l’Equateur, le Paraguay et le Pérou.

(16) BBC Mundo, Londres, 2 mai 2005.

 

 



Articles Par : Maurice Lemoine

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: [email protected]

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

Contact média: [email protected]