L’impunité, équivalent fonctionnel du génocide : l’effondrement des institutions sociales

Photo : Le Conseil des droits de l’Homme à l’ONU

Le terrifiant problème des réfugiés que nous voyons aujourd’hui, qui rappelle tellement les mouvements de populations pendant la Seconde Guerre mondiale, proches de l’Holocauste lui-même dans les annales de l’histoire des crimes contre l’humanité, et auquel ils ont été ensuite reliés, reste, à notre époque, sous l’écran radar moral, quelque chose de quasiment inévitable, sans solution, seulement quelque chose qui arrive. Voilà à quel point le monde est devenu blasé. Des épaves humaines, voilà tout ; l’humanité, comme principe organisateur central de la vie, empuantit les narines fragiles de nations préoccupées par d’autres futilités. Voilà ce que je veux dire en parlant d’effondrement des institutions sociales, sans contre-feu ni fil directeur – où est l’ONU par exemple ou toute autre alternative appropriée, si c’est encore possible? – pour empêcher l’humanité de sombrer dans un trou noir, où règne le vide d’un pouvoir qui a renoncé à sa responsabilité globale sur la vie et la dignité des gens.

Les événements (c’est-à-dire la souffrance humaine) ont déjà dépassé ce qu’une civilisation auto-proclamée et digne de ce nom permettrait, soulevant les questions de savoir s’il existe un ordre moral qui façonne, définit et fonde le système politique international, et s’il a la capacité d’assurer, ou du moins essayer d’assurer la justice sociale et même la pérennité de la vie humaine. Des enfants et leur mère se noient, des camions hermétiquement fermés deviennent des charniers, des gens ordinaires, avec sur le dos tout ce qu’ils possèdent, poussant des landaus, marchent en procession le long de voies de chemin de fer… Est-ce là une description du prélude à la Troisième Guerre mondiale? Peut-être pas. Le monde peut contenir l’instabilité jusqu’à un certain point, mais il fait un travail minable pour supprimer les causes de la misère humaine. Il semble plutôt supposer que de telles conditions sont nécessaires à la manifestation du pouvoir et de la souveraineté nationale.

Pourquoi les acteurs d’aujourd’hui, en commençant par les alliances, les nations, les mouvements sociaux et les multinationales dans la grande chaîne de l’entité capitaliste, pour finir avec les individus au comportement asocial, ont-ils et jouissent-ils de la capacité d’agir dans l’impunité – sans coups de semonce efficaces? Les passeurs qui font du trafic d’êtres humains – une déshumanisation comme on en a rarement vu ces dernières années – agissent comme un paradigme microscopique de l’ensemble. Le monde est détraqué, nous laissons ces questions de côté dans notre fuite collective devant la responsabilité sociale. Et malgré tout, les gens viennent, des enfants agrippés à leurs parents, rien ne semble fait pour les accueillir, les loger, les intégrer. Alors que je décris le Moyen-Orient et l’Europe, j’oublie totalement le drame humain aux États-Unis, le sentiment anti-immigrés sinon l’hystérie politique, les discussions à propos de clôtures de milliers de kilomètres, etc. Donald Trump ne l’a pas créée, mais il surfe sur la vague de xénophobie et d’ethnocentrisme aux États-Unis, des fléaux mondiaux que les pays les plus riches abattent sur leurs victimes.

Leur nom est Million, c’est ainsi qu’ils sont comptés. Le sort du réfugié comme figure historique mondiale révèle la vacuité morale des arrangements globaux, ceux qui définissent les aspirations morales nationales, depuis l’hégémonie et le militarisme jusqu’à l’avidité matérielle aux dépens des autres, provoquant des conditions sociales misérables qui poussent les gens hors de leurs maisons et les privent de moyens de subsistance. En cette époque d’effondrement sociétal, ce n’est pas seulement le fait du capitalisme – ou si ça l’est, les pays socialistes n’ont jusqu’ici pas offert de havres sûrs aux masses. La Russie et la Chine restent les bras croisés comme les pays occidentaux. Marx avait raison plus qu’il ne le croyait peut-être dans ses moments les plus sombres : l’être humain est une marchandise dévaluée jusqu’au dernier centime. Il y a assez de condamnation de cet état de fait pour le faire savoir.

Ma lecture personnelle, si elle est due à une inflammation ou à une jaunisse quelle qu’elle puisse être, part de l’actuelle crise sociale avec Israël comme épicentre du Moyen-Orient, son attitude, mais aussi comme prétexte pour assurer la prédominance américaine sur la région. Si le sionisme, après la Seconde Guerre mondiale, avait cherché à respecter les droits de la population autochtone en Palestine, s’il avait utilisé l’expérience de l’horreur de l’Holocauste pour donner mandat aux juifs de profiter de leur émancipation en œuvrant dans le sens de la liberté de tous les peuples et, conduit par son exemple moral, avait édifié une Sion ouverte à tous, soucieuse du bien-être de tous, fondée sur une fraternité transcendante d’amour et de compassion, faisant tout ce qui est humainement possible, je soutiens que rien de l’histoire post-Exodus ne serait arrivé, jusque et y compris le moindre fondement pour un simulacre de Gaza, sans parler de la montée d’ISIS. Oui, un retour de bâton, bien que je trouve le terme simpliste. La dignité appelle la dignité en retour. Ce qu’Israël a fait depuis des décennies était de la purification ethnique à grande échelle. Cela a créé une onde de choc dans la région.

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Mais Israël seul – qui pourtant n’a jamais agi seul, toujours avec la puissance militaire américaine derrière lui, et constamment aidé par l’Afrique du Sud de l’apartheid dans le développement de son arsenal nucléaire – ne peut pas être tenu pour responsable de la totalité de la tourmente dans laquelle nous sommes plongés aujourd’hui. La politique de puissance des États-Unis en Syrie, au Liban, en Égypte, qui s’étend sur un arc encore plus large à l’Irak, etc., ses bases militaires en Arabie saoudite, sa recherche du contrôle sur la Méditerranée et l’Europe du sud (revenant au plan Marshall de 1947), ne sont pas des facteurs négligeables – auxquels il faut ajouter la militarisation du pétrole, de son approvisionnement, de son contrôle, un coquet modèle d’impérialisme, avec ou sans considération pour Israël, mais surtout en recherchant les facteurs de perturbation au Moyen-Orient.

Depuis l’épicentre jusqu’à la périphérie, le réfugié remplit l’espace historique. C’est une scène digne des lamentations de la Torah et cela, de peur d’être accusé d’anti-sémitisme, est l’œuvre du sionisme assassin du rêve, du militarisme adorateur du Nouveau veau d’or, Dieu, pour le croyant, maintenant en mode punitif, le retour de la destruction du Second Temple, la mauvaise conduite à grande échelle à l’égard du peuple palestinien. Oui, Peuple élu, mais seulement lors qu’il l’a mérité, seulement lorsqu’il est dans la grâce de Dieu, et seulement lorsque le respect est accordé aux autres. L’État juif a violé les principes du judaïsme et, dans sa mégalomanie, il s’attend à Sa protection, au pardon et à la délivrance. Comme nous approchons des grands Jours Saints [Rosh Hashanah et Yom Kippour, NdT], il est tout à fait opportun qu’Isaïe en sache plus pour choisir le Haftarah [sermon] de cette semaine. Mais ne nous laissons pas distraire, mes deux points sont : la chaîne causale a commencé avec le traitement des Palestiniens par Israël, et ensuite avec la vacuité totale de la conscience morale (inexistante) de l’ordre international. Les Nations unies ont prouvé qu’elles étaient un tigre édenté ou plutôt un gentil minou. Les pays socialistes auraient aussi pu faire mieux. Mais je réserve mon mépris pour les États-Unis et l’Union européenne comme des pays égoïstes, auto-satisfaits, incapables de sentiments humains.

Preuve en est l’article du New York Times paru le 4 septembre et signé par Rick Lyman, Le traitement des migrants évoque le soutenir des heures les plus sombres de l’Europe, illustrant la situation européenne. (La discussion sur les États-Unis, à suivre, traite du contexte à plus long terme.) A Budapest, une gare bondée, des policiers armés entourant les réfugiés entassés dans les trains, on leur a menti, on leur a dit qu’ils seraient conduits à la frontière autrichienne, et au lieu de cela, dans un camp de détention, qu’un responsable de Human Rights Watch a décrit comme un camp de concentration. Des échos de la Seconde Guerre mondiale, comme aussi en République tchèque, où les réfugiés ont été poussés brutalement hors d’un train où les policiers «ont inscrit sur leurs mains des numéros d’identification au stylo indélébile, ne cessant de le faire que lorsque quelqu’un a mis en évidence que cela ressemblait vraiment beaucoup aux tatouages que les nazis pratiquaient sur les détenus des camps de concentration».

L’Europe a préparé un accueil chaleureux : «Des clôtures de barbelés le long des frontières nationales en Grèce, en Bulgarie, en Hongrie et en France. De nombreux dirigeants politiques ont attisé le nationalisme croissant en décrivant les migrants comme de dangereux étrangers, dont les cultures sont différentes, de religion musulmane, qui pourraient submerger les us et coutumes chéris.» (Transposée à l’Amérique, l’image ne serait pas inhabituelle.)

Robert Frolich, Grand rabbin de Hongrie raconte: «C’était effroyable, quand j’ai vu ces images de gens inscrivant des chiffres sur les bras d’autres gens. Cela m’a rappelé Auschwitz. Et ensuite faisant monter les gens dans un train avec des gardes armés pour les envoyer dans un camp où ils seront enfermés? Bien sûr qu’il y a là des échos de l’Holocauste.» Les régions concernées sont celles-là mêmes qui ont connu la persécution, ce que les observateurs voient comme une amnésie historique étonnante. Lyman écrit: «Les Européens sont confrontés à l’une des pires crises humanitaires du continent depuis la Seconde Guerre mondiale, pourtant beaucoup semblent aveugles aux images qui rappellent cette période la plus noire de leur histoire.» Le journaliste nie les aspects génocidaires des événements, pourtant il souligne, qu’«en même temps, les images peuvent révéler une vérité plus profonde sur l’Europe et son apparente impréparation à une crise qui se fabrique depuis longtemps : bien que vantant les vertus des droits humains et de l’humanisme, il reste, dans de nombreuses régions, des endroits qui résistent à l’immigration et à la diversité».

Oubli historique? Hypocrisie? Opportunisme? L’Europe a des monuments commémorant l’Holocauste dans pratiquement toutes ses villes, et Budapest montre l’un des «mémorials les plus vénérés [] un tas de chaussures accrochées le long des rives du Danube []rappel[ant] le massacre des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale par des fascistes, qui les ont forcés à quitter leurs chaussures avant de leur tirer dessus, laissant tomber leurs corps dans le fleuve». Et pourtant, nous oublions, ou nous nous détournons, déclare Babar Baloch, du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés: «Et ce mémorial, devant lequel vous ne pouvez pas passer sans faire halte pour le contempler, ce magnifique mémorial, est dans la ville même où ces autres choses se passent maintenant. C’est ahurissant.»Oui, ahurissant, et pourtant l’ONU et le monde restent assis, bien au chaud, et ne font rien. La Hongrie, en fait, va plus loin encore. Vendredi (4 septembre), son parlement a adopté une loi révisant le statut des réfugiés, qui «permettrait la création de ce qu’on appelle des zones de transit le long de la frontière serbe», confinant les réfugiés dans ces zones, «qui doivent être larges de 60 mètres à la frontière, jusqu’à ce que leurs cas soient résolus, cas qui devraient être tranchés en huit jours, avec seulement trois jours de plus pour les éventuels recours». Ensuite, c’est l’expulsion si telle est la décision. La semaine prochaine, un second paquet de lois est attendu, «qui accordera plus d’autorité à la police et à l’armée, y compris le droit d’entrer dans chaque maison pour y rechercher des migrants qui pourraient y être cachés».

Je ne voudrais pas négliger l’Amérique dans ce récit historique tragique. Puisque je considère que les États-Unis sont le pourvoyeur numéro un de la violence dans le monde, ils portent quelque responsabilité dans le traitement décontracté de la mort et dans l’accoutumance à la souffrance humaine qui se manifeste dans cette crise des réfugiés. Voyez les assassinats par drones, les guerres, les interventions, les actions secrètes, les manipulations financières, comme dans la débâcle des banques et l’utilisation de produits dérivés (pas besoin d’arme à feu ou de bombe pour causer la misère humaine), tout cela souffle un vent de cynisme avec des indices muets d’approbation, au-dessus de nos amis et alliés en Europe. Après tout, nous avons appris aujourd’hui que Poutine mettait le bordel en Syrie. Les réfugiés, dans l’esprit populaire, en Europe et en Amérique, sont des faux-bourdons non productifs dont le seul but est d’obtenir de l’aide sociale – un bon nombre des réfugiés ont fait des études supérieures, et s’ils n’ont rien fait d’autre, ils montrent au moins un courage et une détermination hors du commun. Je pense qu’Angela Merkel est la seule à comprendre cela. Mais si cette complicité des États-Unis semble trop indirecte, nous avons la réalité plus concrète de l’interférence de l’Amérique au Moyen-Orient, qui a contribué à déclencher des bains de sang fratricides, des changements de régime et des changement d’allégeances pour répondre à une conception à court terme de l’intérêt national américain.

Simplement, la posture globale des États-Unis n’offre pas d’espace pour réfléchir à la question des réfugiés. Si les Européens ne peuvent pas traiter le problème, tant mieux, ils renouvellent leur dépendance à l’égard de l’Amérique et étouffent toute critique à l’égard de la stratégie géopolitique vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Et puis il y a le pétrole à prendre en compte, et l’investissement, et les sanctions contre les ennemis présumés, et la défense intransigeante d’Israël, et la liste continue à s’allonger, tout cela dépend, dans une certaine mesure (selon la question), d’une Europe faible, accommodante, notamment pour offrir une couverture de légitimité à ce qui est, fondamentalement, un geste unilatéral de puissance par les US. Ce qui se passe à Budapest, Prague ou Vienne, à moins de correspondre aux intérêts spécifiques et durs comme l’acier de la sécurité nationale américaine (et les réfugiés sont remplaçables, à cet égard) est sans conséquence. D’autres enfants et leurs mères peuvent se noyer, des processions peuvent s’étirer sur des kilomètres le long des voies de chemin de fer en route vers un ailleurs, il peut y avoir d’autres rappels de la Seconde Guerre mondiale, où nous avons d’abord testé et perfectionné certaines pratiques, et avec l’Amérique qui dans son attitude, sinon en pratique, est de plus en plus le portrait craché de l’Europe… Pourquoi nos dirigeants et le public seraient-ils impliqués et concernés? Après tout, au moment où j’écris, c’est samedi, jour du football. Après tout, la Chine est mûre pour la conquête, après que la Russie est remise à sa place. Après tout, n’avons-nous pas actuellement un problème de réfugiés qui montent à l’assaut des portes du Grand Sud-Ouest? Après tout, n’avons-nous pas apporté assez de liberté et de démocratie au monde, grâce au sacrifice de chaque Américain? Ce sont tous des perdants, nous sommes les gagnants.

Norman Pollack

Article original en anglais : Impunity, Functional Equivalent of Genocide: Collapse of Social Institutions, counterpunch.org, 7 septembre 2015

Traduit par Diane, relu par hervé et  jj pour le Saker Francophone



Articles Par : Norman Pollack

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