L’«Occident» et la Russie: Les pays de l’OTAN ont-ils déjà engagé une réflexion sur la question de la responsabilité dans la guerre?

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La plupart des Allemands se refusent à suivre la campagne de dénigrement dirigée contre la Russie. Néanmoins, les responsables des médias allemands ne semblent pas en tenir compte. Bien au contraire, la Russie et la politique de son gouvernement continuent d’être la cible d’attaques haineuses, le phénomène se renforçant de jour en jour.

Où veut-on en venir? Apparemment les dirigeants des médias s’imaginent encore qu’il suffit de répéter des mensonges sans arrêt pour qu’ils apparaissent finalement comme des vérités. Voilà près d’un siècle que ces «experts» destinés à tenir les «masses» sous leur influence tiennent ce langage, montrant par là le mépris qu’ils ont de leurs concitoyens. Et nous devrions les suivre?

Il existe incontestablement des forces qui cherchent une nouvelle escalade dans la situation en Ukraine et dans l’Europe de l’Est, et elles ont enrôlé les médias. Pas besoin de se creuser la cervelle pour comprendre d’où viennent ces forces: à coup sûr, de Washington D.C.
Les Etats membres de l’OTAN, et particulièrement les Etats-Unis, se trouvent sur la pente descendante, selon l’ancien ambassadeur de Singapour auprès des Nations Unies, Kishore Mahbubani.1 Tout semble indiquer que l’«Occident» n’est pas encore disposé à accepter un règlement pacifique des changements dans le monde, mais a choisi bien au contraire la voie de l’agression.

La guerre n’aurait de sens – en fait il s’agit plutôt de «non-sens» – que pour les Etats-Unis. Les Américains y croient: nous avons pu, par deux fois, «nous rétablir» grâce aux deux guerres mondiales, ce serait donc là une bonne idée. Mais là aussi, il faut mettre ce terme entre guillemets, le recours à la force étant terriblement pervers, et la question intéressante, de définir exactement qui est ce «nous».
Les Etats-Unis, qui n’étaient avant la Première Guerre mondiale qu’un pays au pouvoir insignifiant, sinon leurs ambitions impériales en Amérique latine et dans le Pacifique, sont devenus après cette guerre une puissance mondiale, dont les intérêts financiers et économiques s’étendaient sur toute la planète. La Seconde Guerre mondiale n’a fait que renforcer cette puissance.

Et maintenant? Les Etats-Unis se trouvent devant un gouffre économique. Leur seule force, tout ce qui leur reste, ce sont les services secrets et leur pouvoir militaire. Leurs dépenses militaires sont environ équivalentes à celles du reste du monde. Le potentiel militaire américain continue d’être dévastateur et n’attend que d’être mis en œuvre.

Il est donc d’autant plus avantageux pour eux, et ceci montre bien leur cynisme et leur mépris de l’humanité, que les champs de bataille se situent très loin. Et tant pis si l’Europe se retrouve dévastée. Cela a été le cas en 1918 et en 1945, et les Etats-Unis y ont fait leur beurre. Aujourd’hui encore, les stratèges américains exigent de leur gouvernement qu’il fasse en sorte que les Etats de l’Eurasie soient tellement préoccupés par eux-mêmes et leurs conflits qu’ils ne puissent remettre en question la puissance mondiale américaine.2

Qu’en est-il de la Russie? Elle se trouve dans une situation de politique intérieure difficile. Le gouvernement Poutine s’efforce depuis 15 ans de remettre en selle un pays affaibli, d’abord par les évènements de 1991, mais aussi par les Etats-Unis qui l’ont affaibli, pillé et déstabilisé. Une tâche ardue, mais c’est précisément dans cette direction que la politique russe concentre ses efforts. La guerre pourrait détruire les résultats obtenus. La Russie a déjà traversé cette épreuve au cours de son histoire.

Le gouvernement russe a décidé de ne pas retomber dans les erreurs de l’Union soviétique et de ne pas reprendre la course aux armements avec les Etats-Unis. Les efforts militaires de la Russie visent à la dissuasion, c’est-à-dire de mettre le prix à payer pour un agresseur à un niveau si élevé qu’il préférera renoncer. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: selon l’institut SIPRI les Etats-Unis ont officiellement dépensé en 2013 640 milliards de dollars pour l’armement, la Russie se contentant de 87,8 dollars.3 La Russie n’a aucun intérêt à mener une guerre contre les Etats-Unis.

Mais celui qui veut la guerre doit aussi réfléchir à qui paiera les frais. Depuis la Première Guerre mondiale, la question de la responsabilité dans la guerre a pris une importance décisive. Toutes les parties impliquées dans la guerre ont tenté de reporter la responsabilité sur l’ennemi.

Aujourd’hui, nous savons, du fait de recherches scientifiques à partir des documents accessibles, qu’on en est arrivé à des conclusions biendifférentes de celles des parties en guerre et de leurs médias. Et c’est toujours le cas. Pourtant, l’Occident reprend la discussion sur la responsabilité dans la guerre, et même de façon énergique: on se précipite pour mettre en place des faits inventés. On évite de s’interroger sur les faits réels, comme par exemple ce qui s’est réellement passé à Kiev entre le 20 et le 22 février.4 Cela pourrait faire s’effondrer le château de cartes, à l’instar de la violation du droit international qu’a représenté l’agression de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, dont l’illégitimité a été niée pendant 15 ans. Gerhard Schröder, à l’époque chancelier allemand, a récemment fait le premier pas en avouant cette violation du droit international.5

Il est indéniable que les Européens ne veulent pas d’une guerre, pas plus aujourd’hui qu’hier. Ils savent trop bien qu’ils devront en faire les frais et qu’ils en seront les victimes.

Le déferlement de haine des médias au cours des dernières semaines, voire des derniers mois, n’a en rien fait changer d’avis les peuples d’Europe, ce qui a véritablement énervé ces mêmes médias. Ils se moquent de leurs lecteurs, les traitent du haut de leur arrogance de «partisans de la Russie». Et maintenant on aborde ouvertement la question de la responsabilité dans la guerre. La «Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 26 avril a titré en première page «La Russie veut fomenter la troisième guerre mondiale». Le journal cite le politicien ukrainien Yatseniouk qui s’arroge le droit de se présenter comme futur Premier ministre. Pourquoi ce journal s’abaisse-t-il ainsi? Pourquoi n’écrit-il pas que Yatseniouk a perdu toute mesure? Préfère t’il suivre Victoria Nuland, chargée des affaires européennes du gouvernement américain, qui a pour favori précisément ce Yatseniouk – contre les projets de l’UE? Pourquoi ce journal publie-t-il, le même jour et à la même page, un commentaire reprochant à l’«Occident» de somnoler – allant dans ce sens: «Vous commettez les mêmes erreurs que les pays occidentaux à la veille de la Seconde Guerre mondiale.» Le message est le suivant: Pas de retenue dans l’affrontement avec la Russie! Montrez-leur ce qu’il en est! De véritables tambours de guerre médiatiques! Tous ceux qui connaissent le monde des médias savent que ce journal allemand accepte volontiers les directives venant de Washington D.C.

Il est encore temps de réagir et d’arracher au monstre son masque. Il y a suffisamment de preuves que les Etats-Unis n’ont pas intérêt à trouver une solution diplomatique au conflit à l’Est de l’Europe. L’«accord de Genève» qui offrait sa chance à une résolution pacifique du litige a été torpillé d’emblée. Le vice-président américain Biden s’est rendu à Kiev quelques jours après la signature de l’accord et n’y a rien entrepris pour calmer les va-t-en-guerre locaux, bien au contraire. Pour preuve: l’engagement de troupes armées par les dirigeants de Kiev dans l’est de l’Ukraine et à Odessa.

L’Europe doit se débarrasser de cette politique américaine. Vassal des Etats-Unis et voué à l’échec – est-ce là une perspective attrayante? Les sanctions sont le premier pas vers la guerre. On viole ainsi le droit international car elles n’ont pas été édictées par le Conseil de sécurité de l’ONU. Personne ne sait comment une guerre se déroulera et se terminera, dès lors que le canon a commencé à tonner. C’est ce qu’on a appris au cours de deux guerres mondiales en Europe. A l’été 1914 les soldats pensaient être de retour chez eux à Noël. Finalement la guerre dura plus de quatre ans, coûtant la vie à 16 millions de personnes.

Comment peut-on freiner les fauteurs de guerre? Certainement pas en étant fataliste. Tout le monde est concerné. Laisser l’initiative à ceux «d’en haut» ou espérer un arrêt «par la force» ne portera pas de fruits. Il n’y a pas de limites à la créativité de la raison, à la moralité et à l’humanisme.

Karl Müller

1 cf. Kishore Mahbubani: Un coup d’œil sur la Chine nous apprend le bon sens dans les rapports avec la Russie. Horizons et débats no 9 du 28/4/14
2  Ainsi p.ex. actuellement George Friedman de STRATFOR dans son article du 8/4/14: «U.S. Defense Policy in the Wake of the Ukrainian Affair» (www.stratfor.com/weekly/us-defense-policy-wake-ukrainian-affair)
3 Sam Perlo-Freeman, Carina Solmirano: Trends in World Military Expenditure 2013, SIPRI Fact Sheet, avril 2014
4 Le 10 avril 2014, la revue Monitor de l’ARD a remis en question l’assertion du gouvernement de Kiev selon laquelle les tireurs d’élite qui avaient visé des manifestants et des policiers auraient agi sur ordre du président Janukowitsch.
(www.wdr.de/tv/monitor/sendungen/2014/0410/maidan.php5
5 selon le St. Galler Tagblatt du 1/5/14



Articles Par : Karl Müller

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