L’Otan et les enjeux du Caucase. Situation géopolitique en Géorgie après le conflit de 2008

Troisième partie. La Géorgie, révolution, crise et enjeux géopolitiques

Nous terminerons par les enjeux géopolitiques présents en Géorgie et plus généralement dans le Caucase, car la crise géorgienne est directement liée. Cette région du globe est l’endroit où s’affronte tout d’abord une réelle bataille énergétique. Un de ces enjeux est la construction de pipelines, pétroliers et gaziers. Les grandes puissances de cette planète se permettent de manipuler les groupes des minorités ethniques dans la région en fonction de leurs intérêts. En réalité, deux idéologies s’affrontent, avec d’un côté celle de la Russie, appuyée par l’Organisation de Coopération de Shanghai (alliance militaire entre la Russie et la Chine et de plusieurs anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale dont le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan) et la CÉI (Communauté des États indépendants) et de l’autre l’OTAN, par l’entremise des États-Unis et de l’Union Européenne. La sphère d’influence russe ne cesse de se réduire dans la région, en grande partie due à la présence d’un État central très faible après la chute de l’URSS. Les États-Unis se sont fait une grande joie d’avancer leurs pions dans la région caucasienne et contrecarrer les plans russes. L’Union Européenne y voit une réelle opportunité de mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Un pipeline de gaz caucasien est en effet en phase de négociation pour traverser la mer noire et approvisionner l’Europe. Pour les États-Unis, il s’agit simplement de contrôler sur la planète la plus grande partie des ressources disponibles.(1) Le professeur Michel Chossudovski met également en lumière les relations plus qu’amicales qu’entretient la GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie) et l’OTAN depuis plus d’une dizaine d’années. Tout comme l’OTAN, la GUAM veut réduire l’influence russe dans la région. Sa motivation est peut-être légitime, celle de sortir du giron russe, mais ce sera alors pour tomber sous l’influence américaine. Le 15 août 2008, alors que la guerre ossète vient de se terminer, les États-Unis, la Pologne et la GUAM signent l’accord sur le projet du bouclier antimissile. L’objectif de Washington consiste en définitive à affaiblir et à déstabiliser le réseau de pipelines de la Russie et leurs divers couloirs destinés au marché de l’énergie de l’Europe occidentale.(2) Entrons-nous, comme le suggère le professeur Michel Chossudovsky, dans une nouvelle guerre froide ?

L’avenir nous le dira. Néanmoins, l’objectif de l’OTAN est clair, nuire au maximum à la Russie. La Russie accuse l’OTAN de tenter un encerclement stratégique de son territoire depuis plus de dix ans, comme le confirme l’ancien diplomate canadien, Peter Dale Scott, dans une conférence à Moscou. Dans cette stratégie, la Géorgie est un élément clef, se trouvant entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, c’est sur son territoire que transiterait une majeure partie des hydrocarbures de l’Asie centrale. Deux oléoducs sont déjà fonctionnels passant par Bakou, Tbilissi, Soupsa et Ceyhan. Pour certains experts, ce conflit était largement prévisible. Le stratège américain, Zbigniew Brzezinski, appelle depuis de nombreuses années les alliés des États-Unis à s’unir contre la Russie dans la région du Caucase. La Russie n’est pas dupe, comme l’explique un gradé militaire russe « L’expérience de la désagrégation de l’URSS, de la Yougoslavie, des ’’révolutions colorées’’ en Géorgie, en Ukraine, en Kirghizie et dans d’autres régions du monde est là pour nous convaincre que les principales menaces sont mises à exécution moins par des moyens militaires que par des moyens détournés ». En fait, la Russie s’est rendu compte qu’elle avait concédé trop de concessions, peut-être par sa faiblesse économique après la chute de l’URSS et tente aujourd’hui, nous pouvons que le constater en Ukraine, de reprendre une conduite plus dure, plus affirmée vis-à-vis de ses homologues occidentaux.(3)

L’économiste français et spécialiste de la Russie, Jacques Sapir, tente de démontrer qu’on ne peut pas parler de nouvelle guerre froide, après l’épisode géorgien de 2008. La guerre froide représentait une réelle opposition entre deux idéologies, deux systèmes économiques et politiques. Ce qui en apparence n’est pas le cas aujourd’hui. En revanche, sur le plan géopolitique, on assiste à une vraie opposition entre deux modèles de pensée. En réalité, il explique que c’est surtout l’Occident qui est dans une posture de guerre froide et qui attaque dans les médias « mainstream » la Russie. Cette dernière ne se présente pas comme un ennemi des États-Unis et de l’Union européenne, mais ne veut pas changer pour être acceptée par ces derniers. Le double discours américain entre le Kosovo dont les États-Unis ont défendu l’indépendance et les régions autonomes de Géorgie que sont l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, ainsi qu’aujourd’hui la Crimée, démontre le manque de discernement de la diplomatie américaine dans les relations internationales. Sapir poursuit sa diatribe en évoquant l’échec de l’organisation GUAM après 2008. Cette dernière souhaitait acquérir un peu plus de reconnaissance internationale, mais doit se rendre à l’évidence qu’elle ne peut agir seule. Un choix devra être fait pour ces États, l’influence russe ou l’influence américaine. Ce constat est d’autant plus véridique aujourd’hui lorsqu’on s’attarde sur la situation de l’Ukraine.(4)

Quelles sont donc les conséquences de cette guerre ? Était-elle prévisible ? Sur le court terme, la Russie a réussi par son intervention à consolider sa présence dans la région et sur l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Son rôle est d’autant plus renforcé que les projets de pipelines furent suspendus (les projets sont aujourd’hui de nouveau d’actualité), car le territoire géorgien fut partiellement détruit. La GUAM a perdu en crédibilité et est aujourd’hui considérée comme mort-né. Elle réussit à diviser l’occident sur la question géorgienne. La dualité États-Unis-OTAN d’un côté, Union européenne de l’autre. Les Géorgiens des deux États de facto ont majoritairement fui ce qui permet à ces deux États de réduire le nombre de conflits ethniques.(5) De plus, elle a grandement anéanti les chances d’adhésion de la Géorgie à l’OTAN pour plusieurs années. Concernant la seconde question, évidemment que ce conflit était prévisible. Encore fallait-il savoir lire entre les lignes. De nombreux conflits sont à prévoir dans le Caucase. Conflits ethniques, enjeux géopolitiques et stratégiques, ressources énergétiques, de nombreuses relations diplomatiques interétatiques rompues … sont les nombreux facteurs qui prédissent encore aujourd’hui, que le dilemme caucasien n’est encore qu’à son apogée.(6) Sur le long terme, en revanche, il est difficile de mesurer les impacts de cette crise.

Ce conflit possède de nombreuses zones d’ombres, que les médias occidentaux n’ont pas explorées. Pour comprendre la guerre géorgienne de 2008, il faut comprendre les différents facteurs historiques qui ont animé le pays, sur le plan ethnique, bien sûr, et politique, au début des années 2000 et la prise du pouvoir de Saakachvili. Nous pensons que nous ne pouvons pas expliquer les raisons de cette guerre sans expliquer les facteurs de la révolution des roses de 2003. Cette guerre n’est pas une conquête de territoire à proprement dit. Elle s’inscrit dans un réel plan de déstabilisation de la Russie, appelé aussi stratégie « roll-back » de la part de l’OTAN et des États-Unis. Saakachvili n’a rien gagné dans ce conflit et n’avait de toute façon pas grand-chose à gagner dès le départ. Mais il démontra que la Russie est redevenue une puissance sur l’échiquier géopolitique. Le désir de l’OTAN d’encercler la Russie provient d’une peur vis-à-vis de celle-ci. Son territoire est gigantesque et possède des ressources inestimables. Il est urgent d’empêcher ce géant de poser sa patte sur les nombreuses ressources autour de son territoire. Les relations diplomatiques furent rompues entre la Géorgie et la Russie, mais la chute de Saakachvili pourrait dans les prochaines années remettre en question l’influence américaine dans ce pays. Sous Vladimir Poutine, la Russie ne cesse ces derniers mois de devenir un acteur incontournable sur la scène internationale. L’intégration de la Géorgie à l’OTAN semble au point mort, surtout avec le contexte des États de facto actuellement. Les États-Unis, semblent de plus en plus isolés, de par leurs difficultés économiques, tout comme l’Union Européenne, aux prises avec une contestation populaire de plus en plus forte, les forces de l’OTAN sont opposées à une Russie intelligente, qui a su nouer de nombreux partenariats avec d’autres puissances montantes, tel que la Chine, l’Inde ou l’Iran.

Pour finir sur les enjeux du Caucase, à l’heure actuelle, nous pouvons dire que la guerre stratégique n’est pas terminée. Néanmoins, comme nous l’avons vu ces dernières semaines avec l’Ukraine, la Russie semble de plus en plus en position de force face à ses concurrents occidentaux, aliénants avantages financiers et stratégiques par le biais de l’OTSC. Serait-ce suffisant pour assurer à terme la stabilité de la région ?

Robin Marty

Première partie :

Première partie:

Deuxième partie :

Guerre_Georgie

Retour sur la crise géorgienne de 2008

Notes :

(1) Gadjiev, Aidyn. « Caucase : un conflit à l’arrière-goût de pétrole ». Mondialisation.ca, 2 septembre 2008.

(2) Chossudovski, Michel. « Le couloir eurasien, géopolitique des pipelines et nouvelle guerre froide ». 2 septembre 2008.

(3) Geronimo, Jean. « Géorgie :Le point de non-retour ». Mondialisation.ca, 21 septembre 2008.

(4) Sapir, Jacques. « La guerre d’Ossétie du Sud et ses conséquences ». EHESS, Page 37-43. 29 septembre 2008.

(5) Lefébvre, Maxime. « Le conflit de Géorgie : un tournant dans les relations avec la Russie ». Iris France. Page 7-8. 27 octobre 2008.

(6) Minassian, Gaidz. « Caucase du Sud, la nouvelle guerre froide ». Page 135-139. 2007.

 



Articles Par : Robin Marty

Avis de non-responsabilité : Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que le ou les auteurs. Le Centre de recherche sur la mondialisation se dégage de toute responsabilité concernant le contenu de cet article et ne sera pas tenu responsable pour des erreurs ou informations incorrectes ou inexactes.

Le Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) accorde la permission de reproduire la version intégrale ou des extraits d'articles du site Mondialisation.ca sur des sites de médias alternatifs. La source de l'article, l'adresse url ainsi qu'un hyperlien vers l'article original du CRM doivent être indiqués. Une note de droit d'auteur (copyright) doit également être indiquée.

Pour publier des articles de Mondialisation.ca en format papier ou autre, y compris les sites Internet commerciaux, contactez: [email protected]

Mondialisation.ca contient du matériel protégé par le droit d'auteur, dont le détenteur n'a pas toujours autorisé l’utilisation. Nous mettons ce matériel à la disposition de nos lecteurs en vertu du principe "d'utilisation équitable", dans le but d'améliorer la compréhension des enjeux politiques, économiques et sociaux. Tout le matériel mis en ligne sur ce site est à but non lucratif. Il est mis à la disposition de tous ceux qui s'y intéressent dans le but de faire de la recherche ainsi qu'à des fins éducatives. Si vous désirez utiliser du matériel protégé par le droit d'auteur pour des raisons autres que "l'utilisation équitable", vous devez demander la permission au détenteur du droit d'auteur.

Contact média: [email protected]