L’UE, un atelier du futur?

Conséquences du Sommet de Bratislava – et ce qu’en pensent les Etats-Unis

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Le 13 septembre 2016, Donald Tusk – président du Conseil européen – a reconnu à juste titre, dans une lettre adressée aux membres de ce même Conseil: «Ce serait une erreur fatale de penser que le résultat négatif du référendum en Grande-Bretagne est un phénomène spécifiquement britannique.» Bien au contraire, le vote britannique serait plutôt une tentative «de répondre aux questions que se posent tous les jours des millions de personnes en Europe, des questions touchant par exemple à la protection de leur patrimoine culturel et de leur mode de vie». Et «nombreux sont ceux qui – et pas uniquement au Royaume-Uni – pensent que l’appartenance à l’Union européenne est un obstacle à la stabilité et à la sécurité.»

Donald Tusk: déléguer de nouveaux pouvoirs à l’UE n’est pas une solution souhaitable

Et Donald Tusk d’ajouter: «La crise due à l’afflux des réfugiés a sans doute été décisive. Le chaos à nos frontières l’an dernier, les images montrant quotidiennement des centaines de milliers de personnes se déplaçant sur notre continent sans aucun contrôle, tout cela a provoqué un sentiment de menace chez beaucoup d’Européens. On a trop longtemps attendu avant de prendre des mesures pour maîtriser cette situation. […] Au lieu de quoi on a trop souvent entendu le langage du «politiquement correct.»

Tusk est un Européen convaincu, mais il ne voit pas la solution dans une UE ayant davantage de pouvoirs: «Il ressort clairement de mes entretiens [avec les Etats membres] que déléguer de nouveaux pouvoirs aux institutions européennes n’est pas la solution souhaitable. L’électorat des Etats membres désire avoir plus d’influence sur les décisions de l’UE. Pour ce faire, il faudrait toutefois opérer un changement radical de mentalité dans l’attitude des gouvernements nationaux face à l’Union européenne.

Mais à Bratislava, les vieilles utopies …

La lettre du président du Conseil devait préparer le Sommet du Conseil européen de Bratislava, qui a eu lieu le 16 septembre dans la capitale slovaque. La «Déclaration de Bratislava» adoptée par tous les membres, ne reflète cependant guère les préoccupations exprimées dans cette lettre. Le son des vieilles utopies – qui sonne très allemand – y est toujours dominant.

Comme, par exemple, que l’UE «a garanti en Europe la paix et la démocratie et y a favorisé la prospérité», ou que l’UE, même après le Brexit, «reste, pour les autres pays membres, fondamentale». Ou bien que nous aurons toujours besoin de l’UE «pas seulement pour garantir la paix et la démocratie, mais aussi la sécurité de nos concitoyens».

Le manque d’engagement de ce texte est également surprenant. Dans sa déclaration, le Conseil européen s’est surtout préoccupé de trois points:

  1. «Nous devons améliorer la communication …»,
  2. «Nous devrions […] nous opposer avec la plus grande détermination aux solutions simplistes des forces extrémistes et populistes.»,
  3. «Nous avons convenu […] de présenter à nos concitoyens dans les prochains mois une vision plus attirante de l’UE.»

L’UE, un atelier du futur

La chancelière allemande Angela Merkel a exprimé, lors de la conférence de presse tenue avec le président français (tous deux fervents adeptes de l’UE) son désir «que l’Europe soit à nouveau un atelier du futur».

Pour mémoire: les «ateliers du futur» sont des instruments utilisés pour la conduite du changement politique («change management»), conçus pour imposer d’en haut des changements radicaux au moyen de toutes sortes de méthodes de manipulation des masses. Les participants sont par la suite persuadés de leur implication et de leur initiative dans la prise de décisions (alors qu’elles ont été planifiées longtemps à l’avance par des instances supérieures).

La «Déclaration de Bratislava» donne une explication «psychologique» concernant les réactions face à la migration, depuis l’été 2015, de centaines de milliers de personnes et parle d’un «sentiment de manque de contrôle» et de «peur(s) en liaison avec la migration» – mais ne mentionne absolument pas les carences de la politique. Le Conseil européen réagit donc à ces supposés «problèmes psychologiques» non pas avec des arguments différenciés et objectifs, mais avec une fin de non-recevoir:

«Il est totalement exclu que de tels flux migratoires incontrôlés se reproduisent; il faut une réduction massive du nombre de migrants irréguliers; il faut garantir un contrôle total des frontières extérieures et le retour aux frontières Schengen.» (Citations de l’auteur en italique).

Par contre, à la question de «comment y parvenir», il n’y a aucune réponse satisfaisante …

La Russie dans le collimateur

Il faut y ajouter un deuxième point. Dans la déclaration, il est stipulé de façon tout à fait imprécise, au sujet de la question «Sécurité extérieure et défense» que l’UE vise à un «renforcement de la coopération à l’intérieur de l’UE dans le domaine de la sécurité extérieure et de la défense, au vu des défis engendrés par le contexte géopolitique.» Au nombre des mesures concrètes, l’encouragement à la «mise en œuvre immédiate de la déclaration commune entre l’OTAN et l’UE», ce qui est dirigé contre la Russie.

L’«esprit» de Bratislava … ou son «fantôme»?

Après le sommet, la chancelière allemande en a appelé à l’«esprit de Bratislava». Son optimisme, ostensiblement affiché, concernant l’unité et l’avenir radieux de l’UE, n’est pas partagé par tous les chefs d’Etat et de gouvernement. Dans une interview accordée au «Corriere della Sera» au lendemain du sommet, le Premier ministre italien Mario Renzi a déclaré: «Je ne sais pas de quoi Mme Merkel parle lorsqu’elle évoque l’‹esprit de Bratislava›». Le Sommet de Bratislava n’était rien de plus qu’une balade en bateau sur le Danube. Concernant l’avenir de l’UE, on n’a pas avancé d’un pas et il n’y a eu aucun accord substantiel concernant les politiques économique et migratoire. Si cela continue ainsi, il vaut mieux parler du «fantôme de l’Europe». Pourtant, le Premier ministre italien est lui aussi un chaud partisan de l’UE. Les chefs de gouvernement des quatre Etats de Višegrad, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie ont également pris position. Au cours des derniers mois déjà, ils ont affiché une autre politique migratoire que celle de la chancelière allemande et des institutions européennes. Bien qu’ayant donné un accord de principe à celle de Bratislava, ils ont présenté leur propre déclaration sur l’avenir de l’UE.

La position du groupe de Višegrad

Ils y affirment que l’UE ne pourra être forte que dans la mesure où tous les Etats membres et leurs populations auront «un réel droit de parole dans les processus décisionnels». Pour ce faire «le rôle des Parlements nationaux doit être renforcé et les principes de subsidiarité et de proportionnalité doivent être respectés». Le groupe de Višegrad s’oppose à toute nouvelle tentative d’intégration dans laquelle la totalité ne serait pas impliquée (comme c’est le cas avec l’euro). Toutes les négociations menées par l’UE doivent être accessibles à tous les Etats membres (ce qui n’a pas été le cas par le passé pour les nombreuses réunions réservées à une «sélection» de chefs de gouvernement).

L’UE doit en outre accepter la diversité des Etats membres. En revanche, les règles de l’UE doivent être appliquées de la même manière dans tous les pays – une allusion claire aux mesures à deux vitesses adoptées dans la politique des institutions de l‘UE dans leurs relations avec les Etats membres. La diversité des Etats membres doit également être respectée à l’égard des questions migratoires. Les quatre chefs de gouvernement estiment qu’il faut traiter la migration «selon le principe de la ‹solidarité flexible›». C’est-à-dire que les Etats membres doivent pouvoir décider eux-mêmes de leur contribution à la résolution des problèmes migratoires et que «tout mécanisme de répartition [concernant les migrants] doit être volontaire».

Parallèlement, ils exigent cependant à l’intérieur de l’UE le strict respect des règles du marché intérieur et donc la libre circulation illimitée des personnes.

Foreign Affairs: sans l’UE, les Etats-Unis vont mieux

Venant des Etats-Unis, des voix s’élèvent cependant pour proposer une toute autre Europe que celle de l’UE. Foreign Affairs, le magazine de l’influent Council on Foreign Relations, a publié dans son édition de septembre/octobre 2016 un long article intitulé: «Le retour des Etats-nations européens. Les avantages de la crise de l’UE.» Son auteur, Jakub Grygiel, est professeur à la Paul H. Nitze School of Advanced International Studies de l’Université John Hopkins. Il publie régulièrement dans des magazines néoconservateurs et il a été conseiller auprès de l’OCDE et de la Banque mondiale.

Cet article dans Foreign Affairs anticipe de nets avantages si l’UE prenait fin et qu’on revienne aux Etats nations – et pour les Etats-Unis, aussi. Il est vrai que les Etats-Unis avaient misé, pendant la guerre froide, sur une Europe unie en tant que meilleur rempart contre le communisme. Mais les Etats-Unis ont aujourd’hui besoin d’«une nouvelle stratégie». Pour eux, accentuer la pression pour une plus grande intégration européenne, donc pour une UE renforcée, pourrait consolider la résistance contre les Etats-Unis en Europe. Dès à présent, la plupart des partis populistes montants au sein de l’UE ont tendance à faire les yeux doux à la Russie.

Washington ne doit pas «avoir peur de l’effondrement de l’UE». Bien plus qu’en étant intégrés à l’Europe, les Etats-nations prendraient alors conscience de la menace russe à leurs frontières. L’UE n’a finalement rien apporté de plus contre la Russie que des sanctions et un vague appel à poursuivre le dialogue. Les Etats européens se trouvant à la frontière russe n’ont guère été soutenus par l’UE. De ce fait, ces Etats ont fait appel à l’OTAN et aux troupes américaines. Soit: «là où l’UE a échoué, les Etats indépendants pourraient mieux réagir.» Car «seul le patriotisme attire et mobilise avec force les peuples européens pour réveiller en eux la volonté d’un réarmement face à leur menaçant voisin.» Et: «Les peuples sont beaucoup plus enclins à se battre pour leur pays – pour leur propre histoire, pour leur terre et leurs biens, pour leur identité religieuse commune – que pour une entité régionale artificielle et abstraite.»

Les Etats-Unis auraient besoin «d’un meilleur partenaire que l’UE en Europe». Si l’UE s’effondrait, «alors les forces de l’OTAN reprendraient leur mission – générer la stabilité et résister aux menaces extérieures – et renforceraient le rôle de Washington sur le continent. Sans l’UE, un plus grand nombre d’Etats européens – menacés par la Russie et dépassés par l’immigration de masse – investiraient dans l’OTAN, la seule alliance soutenue par un pouvoir réel et capable de protéger ses membres.»

Conclusion

Dans son état actuel, l’union européenne ne doit pas être préservée. Il faut toutefois réfléchir sérieusement aux alternatives possibles. Tous les opposants à l’UE n’ont pas forcément mieux à proposer. Il ne suffit pas de se déclarer en faveur d’un Etat-nation pour être partisan de la liberté, de la démocratie, de l’Etat de droit et de la paix. Le fossé qui s’est creusé depuis quelques années dans l’Union européenne a détruit la bonne entente entre les Etats et les peuples européens et a mis l’accent sur les différences et les intérêts divergents. Les «élites» de l’UE et leurs médias majeurs ont joué un rôle non négligeable dans cette affaire – de même que les «think tanks» qui s’y mêlent subrepticement des deux côtés de l’Atlantique. Cui bono?

Il est vrai que l’Europe a besoin d’une nouvelle «Constitution», mais d’une Constitution garantissant davantage de liberté et de souveraineté aux populations et à leurs Etats, favorisant la paix et l’amitié en Europe en se fondant sur les meilleures traditions européennes comme base de progrès: le droit naturel, le christianisme et l’humanisme, les lumières et les conceptions étatiques d’un Etat constitutionnel démocratique, fondé sur le droit et la séparation des pouvoirs, la subsidiarité et le fédéralisme et la protection sociale. Un Etat membre, sur pied d’égalité, d’une communauté européenne d’Etats et de peuples.

Il ne sera pas non plus possible de se soustraire à la mise à l’ordre du jour des questions d’ordre économique et financier humain. Le modèle de ces dernières décennies a échoué et créé d’énormes forces destructrices qui ont entrainé de très lourdes conséquences pour la vie politique et sociale. Plus que jamais, nous devons nous préoccuper de trouver un ordre économique et financier, laissant loin derrière lui la fausse conception de l’homme en tant que «homo œconomicus», pour remettre au centre la dignité de l’être humain et sa nature sociale.

Il n’est ni trop tard, ni trop tôt pour en être convaincu, même si l’Europe en est actuellement encore bien éloignée.

Karl Müller

 



Articles Par : Karl Müller

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