L’Ukraine et le livre de J. Geronimo: l’antidote nécessaire contre la propagande

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L’ouvrage écrit par Jean Geronimo[1] mérite la plus grande attention. Son livre est l’un des plus importants qui ait été écrit sur la crise ukrainienne. Sa lecture s’impose comme l’antidote nécessaire contre la propagande que l’on peut entendre à tout heure sur ce sujet.

Je n’écris pas cela comme préfacier de l’ouvrage mais c’est parce que je le pense que j’ai écris cette préface. Sa lecture s’impose aujourd’hui pour toute personne souhaitant se faire une opinion objective sur ce qui se passe en Ukraine, mais aussi dans le monde. Cet ouvrage présente de manière remarquablement claire les différentes dimensions de la crise ukrainienne. Car l’un des plus grands mérites de Jean Geronimo, universitaire respecté et chercheur connu, est de replacer la crise ukrainienne dans son contexte géopolitique et de montrer comment et pourquoi cette crise a marqué une étape importante dans les relations internationales.

Il est rare d’obtenir dans un ouvrage écrit relativement à « chaud » une telle synthèse. Pourtant c’est ce que Geronimo a réussi pleinement. Sa lecture est donc hautement recommandée.

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La crise ukrainienne et la fin de l’hégémonie américaine

La crise ukrainienne s’inscrit dans la série des crises qui se sont succédées depuis le début des années 2000 et qui correspondent dans une large mesure à la perte par les Etats-Unis de son hégémonie. Ce pays avait pourtant acquis le statut d’hyperpuissance au début des années 1990[2]. N’ayant pas su gérer sa position prééminente, peut-être parce qu’il lui manque une véritable « culture impériale », il s’est alors engagé dans une logique de déclin[3]. Le Président de l’époque, George H. Bush l’avait d’ailleurs bien senti, lui qui avait déclaré “ par Jupiter, nous avons balancé le Syndrome du Vietnam cette fois pour toujours ”[4].

Les Etats-Unis avaient donc retrouvé ce sentiment de domination militaire. Ils pouvaient aussi constater que ce dernier allait rapidement s’ajouter au pouvoir indirect que leur donnait l’hégémonie du Trésor américain sur les organisations financières internationales, le FMI et la Banque Mondiale, dans le contexte de la transition dans les économies ex-soviétiques. Mais le XXIè siècle a pris une tournure fort différente à ce qui semblait devoir être et qui finalement n’a pas été. Ce changement majeur est survenu à la fois de questions économiques qui n’ont pas pu être gérée, comme la crise asiatique et la crise russe, et de problèmes de sécurité qui n’ont pas été résolus. C’est ce qui a provoqué le “ déraillement ” du siècle américain qui s’annonçait[5].

La tentative des autorités américaines de restaurer leur puissance par des interventions militaires ayant échoué, il leur faut désormais gérer leur déclin progressif. Renouer avec l’idéologie de la guerre froide peut constituer un bon moyen pour arriver à leurs fins.

Encore faut-il convaincre que la Russie soit redevenue un adversaire. On voit cependant bien la logique derrière ce mouvement. La reconstruction de la Russie entreprise depuis septembre 1998 conduisait ce pays à s’opposer non pas directement aux Etats-Unis mais à l’absence de règles théorisé par las Etats-Unis depuis la fin des années 1990. Cette reconstruction poussait aussi la Russie à s’intéresser à l’Extrême-Orient, ne serait-ce que parce que ce dernier était devenu la principale zone de croissance de l’économie mondiale. Les Etats-Unis auraient pu chercher à dissocier la Russie de la Chine. Ils y ont échoué et ont même, en un sens, précipité cette alliance du fait de leur attitude très agressive et des sanctions qu’ils ont décrétées à propos de la crise ukrainienne.

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De l’Ukraine et de l’Europe

C’est d’une Europe fantasmée qu’ont rêvé les manifestants de la place Maïdan en 2013. Une Europe, terre de solidarité, de richesse, d’opportunité, de valeurs démocratiques et de probité, une Europe comme on aurait pu souhaiter qu’elle fût mais comme il nous faut reconnaître qu’elle n’est pas. Mais, c’est de l’Europe réelle, avec ses limites et ses tares, qui a provoqué la crise ukrainienne. Il fut rendre hommage à Jean Geronimo d’analyser le fantasme d’une Europe mythifiée et le rôle de ce fantasme dans la crise ukrainienne.

Le drame ukrainien est que, fasciné par cette UE fantasmée, les ukrainiens, où en réalité une partie d’entre eux, ont choisi de rompre avec la Russie, qui était cependant l’un de leurs plus importants partenaires commerciaux. Cette rupture est au cœur du drame ukrainien. Elle ne pouvait être acceptée par une large partie de la population de l’Ukraine que l’on qualifie abusivement de « russophone » est qui est russe en réalité. En retour, cette fascination pour un fantasme a fait ressurgir un nationalisme outrancier dans une autre partie de l’Ukraine. En réveillant les vieux démons de l’UPA, qui se caractérisa par des massacres tant sur les populations juives (massacres que l’on connaît sous le nom de « Shoah par balles »), que sur des populations russes ou polonaise, c’est le pire de l’histoire ukrainienne qui est ressurgi à la surface.

Il faudra ici tirer le bilan de l’attitude irresponsable de certains dirigeants européens qui ont tout fait pour encourager la croyance d’une partie de la population dans cette Union européenne fantasmée pour mieux l’abandonner par la suite. Le « Sommet de Riga »[6] de mai 2015 en fut la démonstration[7]. La responsabilité des institutions de l’Union européenne est évidente, même si elle est largement indirecte. On ne peut tout rejeter sur les épaules des Etats-Unis, voire sur des maladresses russes. Il faudra bien aussi dresser le bilan exhaustif de ces promesses européennes qui ne furent jamais tenues et qui ont aboutie à pousser une partie de la population ukrainienne dans le précipice d’une rupture avec la Russie.

Le contexte de la crise ukrainienne a donc été profondément marqué par l’évolution – et ici on devrait plutôt par d’involution – de l’Union européenne. La dérive de l’UE vers des attitudes et des politiques de moins en moins démocratique, de plus en plus autoritaires, date du début des années 2000. Alors que l’image de l’UE restait fortement positive à l’extérieur, et en particulier en Ukraine, la réalité de l’action des autorités de l’Union européenne était celle d’un pouvoir de plus en plus tyrannique.

 

Les mensonges de Maïdan

Jean Geronimo apporte des éléments qui sont souvent mal connu du grand public, qui tend à se focaliser sur ce que les médias lui présentent. Et, il faut reconnaître que la couverture de la crise ukrainienne par nos médias, ou par ceux des pays anglo-saxons, a été à la fois partial et partielle. En fait, la partialité des médias, la tonalité « antirusse » qui est aujourd’hui la règle tient largement à ce que l’on ne présente qu’une partie des éléments ; elle découle donc de la nature partielle des informations. En rétablissant un point de vue plus équilibré, à travers de nombreuses sources,

Geronimo corrige largement l’appréciation que l’on a de certains événements, et en particulier des manifestations de la place Maïdan. Il analyse en particulier l’épisode dit des « snipers » de Maïdan et montre que la situation était en réalité bien plus complexe que ce qui nous fut présenté par la presse occidentale[8].

La thèse d’une provocation, dans laquelle le mouvement d’extrême-droite « Secteur Droit » serait largement impliqué, est aujourd’hui la plus probable. Mais, ce livre ne s’en tient pas à cette tâche salutaire. Il développe aussi une analyse en profondeur du contexte géostratégique dans lequel s’inscrit la crise ukrainienne. Il montre ainsi comment elle s’inscrit dans un contexte particulier, celui du déclin de la puissance américaine et de ses tentatives désespérées pour en limiter l’ampleur. Il montre que la crise ukrainienne découle largement de la stratégie américaine qui cherche par tous les moyens à refuser ce déclin. En cela, ce livre est un livre important, qui devrait faire l’objet de nombreuses discussions et controverses. Mais, il faut entendre ce que nous dit Geronimo ; le sujet est aujourd’hui trop central et aura des répercussions nombreuses sur notre futur.

 

[1] Geronimo J., Ukraine, Une Bombe Géopolitique au cœur de la Guerre Froide, Sigest, 2015.

[2] L. Poirier, “ La guerre du Golfe dans la généalogie de la stratégie ”, in Stratégique, n°51/52, 3e/4e trimestres 1991, pp. 69-70.

[3] Sapir J., Le nouveau XXI siècle, Paris, Le Seuil, 2008.

[4] “ By Jove, we’ve kicked the Vietnam syndrome once and for all ” propos rapportés in M. Godon et B. Trainor, The General’s War : the Inside Story of the Conflict in the Gulf, Little Brown, Boston, 1995.

[5] Sapir J., Le Nouveau XXIème siècle, Paris, le Seuil, 2008

[6] EU secretariat, Joint Declaration of the Eastern Partnership Summit (Riga, 21-22 May 2015), http://www.consilium.europa.eu/en/meetings/internationalsummit/2015/05/Riga-Declaration-220515-Final_pdf/

[7] Aslund A., « The Disastrous EU Summit on the European Partnership », 26 mai 2015, http://www.atlanticcouncil.org/blogs/new-atlanticist/the-disastrous-eu-summit-on-the-european-partnership#.VWXepYA-0j4.twitter

[8] Katchanovski, I., « The Snipers Massacre on the Maidan », http://www.academia.edu/8776021/The_Snipers_Massacre_on_the_Maidan_in_Ukraine



Articles Par : Jacques Sapir

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