Mais où sont passées les données des agences nationales de renseignement?

Le Congrès vient d'adopter un énorme programme d'aide pour les guerres en Ukraine et à Gaza, mais la Maison Blanche ignore les informations qu'elle ne veut pas entendre.

“Les dirigeants du monde entier se penchent sur le problème. Les États-Unis ? Nous avons un dirigeant qui pense que son oncle a été mangé par des cannibales*”.

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La dernière quinzaine a été triomphale pour la Maison Blanche de Biden. La Chambre des représentants, puis le Sénat, ont surmonté une opposition discrète et ont enfin voté des projets de loi sur l’aide à l’étranger d’une valeur de plus de 95 milliards de dollars, qui comprennent des fonds militaires destinés à poursuivre la guerre de l’Ukraine contre la Russie, et la guerre d’Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza.

Le vote a été salué par les journaux américains : un article du New York Times a déclaré que la question soumise au Congrès était de savoir

si les États-Unis “continueraient à jouer un rôle de premier plan dans le maintien de l’ordre international et la projection de leurs valeurs dans le monde entier”.

L’Associated Press s’est fait l’écho des dirigeants de la Chambre des représentants en qualifiant le vote de

“tournant historique – un engagement urgent alors que les alliés des États-Unis sont assaillis par les guerres et les menaces, de l’Europe continentale au Moyen-Orient en passant par l’Indo-Pacifique”.

La satisfaction suscitée par le résultat du vote, partagée par la Maison Blanche et le Congrès, et l’enthousiasme de la grande presse, ont été plus que perturbants pour ceux qui se souviennent des guerres passées. Des milliards de dollars du contribuable américain vont soutenir une guerre en Ukraine dont beaucoup pensent qu’elle ne peut pas être gagnée et qu’elle pourrait même facilement cesser, et d’autres milliards vont soutenir la guerre à Gaza, ce qui pourrait coûter à Joe Biden des milliers de voix dans des États où l’opposition aux attaques israéliennes en cours est intense.

Mais la législation, officiellement connue sous le nom de “Ukraine Security Supplemental Appropriations Act 2024”, comportait bien d’autres éléments qui n’ont pas été pris en compte dans les débats du Congrès ou dans les rapports qui en ont été faits. Au moins quatorze des demandes de financement spécifiques pour les besoins militaires de l’Ukraine, y compris les armes, le soutien au renseignement, les opérations générales et la maintenance payées par les contribuables américains, prévoyaient que le président et ses secrétaires d’État et de la Défense rendent compte au Congrès de ce qui avait été fait et à quel rythme dans un laps de temps donné.

En réalité, ces exigences sont presque toujours ignorées au moment où elles doivent être honorées et sont généralement respectées des mois plus tard par des fonctionnaires subalternes du département d’État et du Pentagone, les questions et les réponses étant accessibles à tous – soit presque personne – pour lecture. Mais les questions posées dans le projet de loi rappellent à certains membres de la communauté américaine du renseignement le type de problèmes plus profonds autrefois soulevés par un document de référence : les National Intelligence Estimates (NIE). Les NIE sont produits à la demande du président et de ses principaux décideurs politiques par une équipe de responsables du renseignement national travaillant au sein du principal service de renseignement américain, le Conseil national du renseignement (National Intelligence Council). Ces hommes et ces femmes sont des spécialistes dans leur domaine et s’engagent à fournir des évaluations non politiques. Ils sont hébergés au siège de la CIA mais sont connus pour être farouchement indépendants.

On m’a dit que le président et ses principaux adjoints à la Sécurité nationale, le secrétaire d’État Antony Blinken et le conseiller à la Sécurité nationale Jake Sullivan, n’ont pas encore sollicité d’étude approfondie sur l’une des crises internationales du moment : les guerres en Ukraine et à Gaza.

Le manque d’intérêt apparent de la Maison Blanche pour les questions de politique étrangère les plus épineuses – alors que le président se concentre sur sa réélection – a déconcerté certains vétérans de la communauté du renseignement.

“L’administration Biden erre en plein désert”, m’a dit un responsable des services de renseignement américains. “Ils parlent publiquement et quotidiennement de leurs objectifs. Victoire en Ukraine et guerre à Gaza. Résoudre le dilemme palestinien. Mettre Xi échec et mat. Défendre Taïwan. Renforcer l’OTAN. Rétablir notre puissance économique et limiter le changement climatique mondial.

“Ce ne sont que de belles paroles”, a-t-il déclaré. “Mais des généralités tape-à-l’œil. Chacune d’entre elles constitue une appellation pour une NIE essentielle qui n’existe pas et n’a jamais été réalisée. Où sont le Conseil national du renseignement et notre équipe des plus grands experts de la nation sur chaque question ? Des productions non lues et non pertinentes sur des questions telles que les OVNI et la DEI [diversité, équité et inclusion] dans la communauté. Aucun travail sur les capacités et les intentions des dirigeants mondiaux et des pays clés pour l’élaboration et la mise en œuvre des politiques”.

En 2009, le Belfer Center for Science and International Affairs de la Kennedy School of Government de Harvard a publié un mémorandum sur le processus de la NIE. Il décrit les NIE comme les

“avis les plus autorisés de la communauté du renseignement américain sur les questions de sécurité nationales. Les NIE émettent généralement des jugements sur l’évolution probable des événements à venir et soulignent les implications pour les décideurs politiques américains”.

Dans mon reportage sur les NIE pour le New Yorker, j’ai appris que les recommandations et les conclusions finales sont souvent examinées par d’éminentes personnes extérieures à la communauté universitaire, après avoir obtenu les autorisations nécessaires, afin de garantir l’objectivité et l’impartialité [nb. Note coupée] avant d’être communiquées à la Maison Blanche et à d’autres bureaux importants au sein du gouvernement.

Lors d’une conférence donnée il y a dix jours au Texas, William Burns, le directeur de la CIA qui joue un rôle clé dans les négociations sur les otages entre Israël et le Hamas, s’est plaint que le Hamas ait rejeté ce qu’il a appelé une proposition très prometteuse qui impliquerait la libération des otages en échange de concessions non spécifiées de la part d’Israël. Burns a affirmé que l’obstination du Hamas était responsable des retards dans l’acheminement de l’aide humanitaire dont Gaza a tant besoin. Le New York Times a rapporté aujourd’hui qu’Israël avait réduit le nombre d’otages dont la libération était requise pour le Hamas dans le cadre de la première phase de la trêve de cessez-le-feu. Le secrétaire d’État Blinken a qualifié cette proposition d’“extraordinairement généreuse” de la part d’Israël. Il a ajouté que “le seul obstacle entre la population de Gaza et le cessez-le-feu, c’est le Hamas”.

Le responsable des services de renseignement m’a donné une autre version de la responsabilité de l’échec des pourparlers. Il s’est plaint du manque de “cadre” dans les négociations sur les otages – quelque chose qu’une NIE aurait pu fournir.

“Personne à la Maison Blanche ou dans l’administration n’a demandé à la communauté du renseignement de la conseiller”, a-t-il affirmé. Si tel avait été le cas, on leur aurait dit que les perspectives d’un accord étaient faibles. “Israël va éliminer le Hamas”, a-t-il déclaré. “Lorsque le dernier membre du Hamas aura pris une balle, le cessez-le-feu sera décrété. Ils vont entrer dans Rafah. Fin de l’histoire.”

Il a cité un proverbe turc pour illustrer la position du Premier ministre Benjamin Netanyahu : “Nous brûlerons les tapis pour venir à bout des puces”. Le fonctionnaire a ajouté que les Israéliens ont dit à Washington que si Netanyahou “démissionnait demain, un membre du Cabinet de guerre prendrait sa place et que leur politique ou leur engagement ne varieraient pas d’un iota”.

Les prévisions du fonctionnaire pour l’avenir immédiat sont sombres :

“Bibi va être inculpé par la Cour pénale internationale, de même que trois généraux israéliens. Les forces de défense israéliennes vont commencer à attaquer à Rafah cinq repaires connus du Hamas. La politique américaine demeure incompréhensible. Les événements sur le terrain et l’aide financière massive devraient être distincts de la politique.

“Les dirigeants du monde entier se penchent sur le problème. Je pourrais passer en revue chaque pays. Les États-Unis ? Nous avons un dirigeant qui pense que son oncle a été mangé par des cannibales*”.

* L’oncle du président Joe Biden a-t-il été mangé par des cannibales ? C’est ce qu’il semble avoir suggéré – à deux reprises – cette semaine lorsqu’il a déclaré que les restes de son oncle, un vétéran militaire décédé pendant la Seconde Guerre mondiale dans un accident d’avion au large de la Nouvelle-Guinée, n’avaient pas été retrouvés. Le récit de M. Biden diffère de celui publié par l’Agence comptable de la Défense pour les prisonniers de guerre qui indique que l’oncle de M. Biden, Ambrose Finnegan, et deux autres hommes “n’ont pas réussi à émerger de l’épave en train de couler et ont disparu dans l’accident”.

Seymour Hersh

 

Article original en anglais : Where Are the National Intelligence Estimates? Seymour Hersh, le 30 avril 2024.

Traduction : Spirit of Free Speech

Image en vedette : Capture d’écran. Le président Joe Biden partage un toast avec l’humoriste Colin Jost lors du dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, à Washington, le 27 avril.



Articles Par : Seymour M. Hersh

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