Malgré la présence militaire américaine, la Chine progresse en Afghanistan

La priorité stratégique de Pékin est d’empêcher les combattants ouïgours du Mouvement islamique du Turkestan oriental, qui ont été exilés en Afghanistan, de traverser le corridor de Wakhan pour lancer des opérations à travers le Xinjiang

Depuis les premières annonces de l’Initiative Belt and Road chinoise, à savoir la réouverture de la légendaire Route de la soie, une question se pose : le continent n’ayant pas changé de configuration, les chemins les plus logiques de la Route, en réalité une multitude de routes, voies, pistes, sentiers qui sillonnaient l’intégralité de l’Eurasie (et des parties de l’Afrique), restent les mêmes que dans son ancienne version. Or, nombre des passages majeurs des caravanes de la route, en Asie Centrale, traversaient l’Afghanistan, un pays aujourd’hui en guerre depuis 16 ans contre l’insurrection intérieure des talibans. Les USA y sont installés presque à demeure et ont décidé récemment non seulement d’y rester, mais d’y accroître leur présence militaire, ce qui entrave les investissements et les prévisions de constructions des infrastructures nécessaires à la route afghane. La Chine peut certes contourner l’Afghanistan grâce au CECP (corridor économique Chine-Pakistan), mais du point de vue de la libre circulation des hommes et des biens, la solution n’est pas satisfaisante. Comment faire pour intégrer l’Afghanistan malgré tout, en notant au passage que, si les USA s’en retiraient enfin, la voie serait probablement libre pour des pourparlers de paix entre Kaboul et les talibans et par conséquent, pour une intégration rapide de l’Afghanistan dans le méga-projet chinois ?

En rouge, au nord, le tracé du Corridor économique Chine-Pakistan (acronyme anglais, CPEC)


Le dernier rebondissement dans l’éternelle saga de l’Afghanistan en tant que cimetière des empires a été un nouveau chapitre étonnant. Depuis ces deux derniers mois, Pékin et Kaboul discutent de la possibilité de construire une base militaire à la frontière de l’Afghanistan et de la Chine.

« Nous allons la construire (la base) et le gouvernement chinois s’est engagé à nous aider financièrement, à nous fournir des équipements et à entraîner des soldats afghans, » a dit Mohammad Radmanesh, un porte-parole du ministère de la défense afghane à l’AFP.

Officiellement, le ministère des affaires étrangères chinois a seulement admis que Pékin s’était engagé à construire des infrastructures en Afghanistan, alors que la Mission Resolute support de l’OTAN menée par les USA n’a fait aucun commentaire.

La base militaire serait construite sur le corridor montagneux de Wakhan, une étroite bande de territoire du nord-est de l’Afghanistan qui s’étend jusqu’à la Chine et sépare le Tadjikistan du Pakistan.

C’est l’un des endroits les plus spectaculaires, isolés et désolés de l’Asie Centrale et selon les nomades kirghizes locaux, des patrouilles jointes afghanes et chinoises y sont déjà en activité. Comme dans le livre de Sydney Wignall Espion sur le toit du monde, nous sommes dans un jeu d’ombres. Apparemment, il s’agit ici de la guerre de la Chine contre le terrorisme.

Priorité stratégique

La priorité stratégique de Pékin est d’empêcher les combattants ouïgours du Mouvement islamique du Turkestan oriental, qui ont été exilés en Afghanistan, de traverser le corridor de Wakhan pour lancer des opérations à travers le Xinjiang, un territoire musulman autonome du nord-ouest de la Chine. Pékin craint également que des djihadistes de Daech venus de Syrie et d’Irak puissent également utiliser l’Afghanistan comme plate-forme pour atteindre le pays. [Des combattants de Daech passent en ce moment de la Syrie à l’Afghanistan, NdT]

Même si la galaxie djihadiste semble divisée, Pékin est inquiet à propos du Mouvement islamique du Turkestan oriental. Dès septembre 2013, le capo de l’Al-Qaïda historique, Ayman al-Zawahiri, a appelé au djihad contre la Chine dans le Xinjiang.

Plus tard, en juillet 2014, Abou Bakr Al-Baghdadi, le leader de Daech, a dit « les droits des musulmans doivent être arrachés en Chine, en Inde et en Palestine ». Puis, le 1er mars 2017, Daech a publié une vidéo annonçant sa présence en Afghanistan, avec les terroristes ouïgours jurant de « faire couler des rivières de sang » dans le Xinjiang.

Le coeur de la question est l’Initiative Belt and Road, la Nouvelle route de la soie qui reliera la Chine avec le reste de l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe.

Pour Pékin, la stabilité de l’une de ses connexions, le corridor économique Chine-Pakistan de 57 milliards de dollars serait sérieusement compromise si les menaces terroristes venaient à s’étendre en Asie Centrale et du Sud. Elles affecteraient aussi les importants investissements de la Chine dans les ressources minières afghanes.

Les stratégies de la Chine et de la Russie sont similaires. Après tout, les deux pays en ont débattu lors de chacune des rencontres de l’Organisation de coopération de Shanghai, dont l’Afghanistan est un observateur et futur membre. Pour le partenariat Russie-Chine, l’avenir d’un Afghanistan en paix doit être décidé en Asie, par des Asiatiques, et à l’OCS.

En décembre, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov avait dit à des diplomates indiens, un pays membre des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), que Moscou préconise le dialogue avec les talibans. Selon ses propos, c’est la seule façon de maîtriser les risques d’attaques terroristes provenant de l’Afghanistan en Asie Centrale.

La question est de savoir à quels talibans parler. Il y a grosso modo deux factions. Les modérés préconisent un processus de paix et s’élèvent contre le djihadisme, alors que les radicaux se battent contre les USA et le gouvernement soutenu par l’OTAN de Kaboul.

La stratégie de Moscou est pragmatique. La Russie, l’Iran, l’Inde, l’Afghanistan et les pays en ‘stan’ d’Asie Centrale se sont rencontrés, selon les rapports, pour débattre des solutions possibles. Pendant ce temps, la Chine reste un membre actif du Groupe de Coordination Quadrilatérale, qui appelle à un traité de paix et à un processus de réconciliation qui comprendra Kaboul et les talibans.

La stratégie concertée de Pékin est aujourd’hui claire. Au bout du compte, l’Afghanistan devra être intégré au CECP. En parallèle, Pékin compte sur sa « relation spéciale » avec le Pakistan pour pousser les talibans à accepter un processus de paix durable.

La désignation de Liu Jinson comme nouvel ambassadeur à Kaboul est significative. Liu a été élevé dans le Xinjiang et a été directeur du Fonds de la Route de la soie de l’Initiative Belt and Road de 2012 à 2015. Il connaît bien la région.

Six projets

Avant même l’arrivée de Liu, le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, avait annoncé que Pékin et Islamabad étendraient le CECP à Kaboul avec six projets prioritaires sélectionnés. Ils comprennent une mise à niveau de l’autoroute Peshawar-Kaboul et une voie ferrée trans-afghane reliant le Pakistan, l’Afghanistan et l’Asie Centrale.

Bien sûr, tout cela se coordonnerait avec la base militaire chinoise possible dans le port de Gwadar au Pakistan, le terminal maritime arabe du CECP, et celle du corridor de Wakhan.

Comparons cette approche russo-chinoise avec la stratégie de Washington. La politique étrangère du président Donald Trump implique de vaincre les talibans sur le terrain pour les forcer à négocier avec Kaboul. Mais, comme les talibans contrôlent de vastes zones du territoire afghan, l’administration Trump a opté pour une modeste augmentation de ses troupes sur place.

Ce qui « marchera » probablement aussi bien que l’augmentation, à l’époque très applaudie, de la présence militaire américaine en Afghanistan décidée par Obama en 2009. Le gouvernement des USA n’a jamais publié les coûts totaux de l’invasion et de l’occupation de l’Afghanistan.

Mais selon la version du 8 décembre 2014 d’un document publié par le Service des recherches du Congrès – le dernier à avoir été rendu public – il avait dépensé jusque-là 1,6 trillions de dollars dans l’invasion et l’occupation militaire de l’Irak et de l’Afghanistan. Ce qui pose une question : Pourquoi les États-Unis restent-ils en Afghanistan ?

Après une perte sèche de plus d’un trillion de dollars et aucun résultat, rien d’étonnant si tous les yeux se tournent vers Pékin pour voir si la Chine peut dégager une solution ‘gagnant-gagnant’.

Pepe Escobar

 

Paru sur Asia Times sous le titre China’s latest move in the graveyard of empires

Traduction, note d’introduction et source pour la version française Entelekheia



Articles Par : Pepe Escobar

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