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Meurtre de sang-froid d’un Palestinien blessé: Le test ultime pour la société israélienne
Par Yoav Litvin
Mondialisation.ca, 11 avril 2016
counterpunch.org 1 avril 2016
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https://www.mondialisation.ca/meurtre-de-sang-froid-dun-palestinien-blesse-le-test-ultime-pour-la-societe-israelienne/5519760

Jeudi dernier, le 24 mars, un soldat de Tsahal, les forces de défense israéliennes, a été filmé en train d’exécuter un Palestinien blessé soupçonné d’avoir mené une attaque à l’arme blanche contre des soldats de Tsahal dans le quartier Tel Rumeida d’Hébron. Le vidéaste ayant filmé la scène est Imad Abu Shamsiya, un cordonnier palestinien qui a depuis reçu des menaces de mort et d’intimidation de la part de colons israéliens d’extrême-droite, avec la menace d’une éventuelle  poursuite judiciaire.

Bien que l’incident fasse partie d’une vague de meurtres extrajudiciaires de Palestiniens de la part des soldats israéliens, ce cas précis est différent. Ici, la vidéo montre sans ambiguïtés que l’homme palestinien blessé ne présentait aucun danger. D’autant plus choquant, non seulement la vidéo implique le tueur, mais elle montre aussi ses camarades de Tsahal complètement indifférents devant la scène, y compris le personnel médical.

Qui plus est, le soldat a reçu une vague de soutien public, dont les politiciens d’extrême-droite ont saisi l’opportunité pour façonner encore plus les fondements moraux de la société israélienne et les plier à leurs intérêts politiques et idéologiques.

Mais quel est le sens de cette énième injustice commise en conséquence de l’occupation ? Alors que le meurtre de sang-froid est un tabou officiel pour «l’armée la plus morale au monde», l’exécution de la semaine dernière et la réaction de la société israélienne peuvent servir de jalon sur la longue et laide route vers la déshumanisation complète des Palestiniens et l’effondrement de la société israélienne qui en résulte.

Une société civilisée est composée d’un groupe de gens qui partagent des valeurs morales communes, valeurs soutenues aux extrêmes par des interdits.  Les limites morales définissent l’état d’esprit du centre, qui représente la majorité de la société. Ces limites sont habituellement codifiées par la loi et son application. Par exemple, la constitution des États-Unis définit les droits et les restrictions, et c’est par son interprétation évolutive et son application, que les gens sont inclus ou exclus du collectif américain.

Au sein des sociétés il y a constamment des bras de fer entre les forces aux extrêmes. Le but fondamental de ces forces est d’étirer ou de rétrécir les frontières morales de la société dans des directions en fonction de leurs intentions idéologiques, économiques ou autres.

Les tabous vraiment ancrés dans une société sont profondément établis dans le psychisme humain. Par conséquent, le processus qui consiste à les déraciner dans le but de redéfinir la société est progressif, et implique de la résistance d’un côté, et de la persistance de l’autre.

Casser les tabous et redéfinir les frontières morales commence avec des expériences. Quand elles sont réussies, elles servent de modèle pour briser un tabou. En outre, si les expérimentations ne rencontrent pas suffisamment de résistance, les limites extrêmes du tissu moral s’élargissent, déplaçant la société dans son ensemble vers une direction qui peut être régressive, ou progressive.

Rosa Parks est connue en tant qu’icône du Mouvement des droits civiques. En faisant acte de désobéissance civile, le 1er décembre 1955, Parks refusa de laisser sa place de bus à un passager blanc. Son expérimentation courageuse servit d’exemple dans la lutte contre la ségrégation raciale. L’affaire Parks devint un modèle, qui poussa le tissu moral de la société américaine dans une direction progressive. Mais Parks n’était pas la première à manifester son refus de la ségrégation dans les bus, alors qu’est ce qui a fait le succès de son acte ?

Une expérience peut devenir un modèle seulement au sein d’un contexte général d’une société qui est à fleur d’âge pour ce changement. De plus, une expérience doit résister à un certain nombre d’épreuves confirmant sa validité. Pour l’affaire Parks, la société américaine était prête pour la déségrégation. Elle était également envisagée par la NAACP (association nationale pour la promotion des gens de couleur) comme candidate pour faire face aux procédures judiciaires à Montgomery en Alabama. Globalement, son expérimentation a donné un modèle qui a considérablement aidé à briser un tabou.

En Israël, les forces d’extrême-droite utilisent l’exécution récemment filmée comme une expérience. Leur but est de tester la réaction de la majorité de la société israélienne, lorsqu’elle est en face d’un meurtre de sang-froid non censuré d’un Palestinien. Ainsi, la société israélienne est face à un tournant dans l’histoire du conflit israélo-palestinien : si cet incident passe sans une condamnation ferme du soldat impliqué et de ses commandants, ainsi qu’une enquête indépendante sur les règles laxistes d’engagement de Tsahal, un modèle dangereux et explicite aura été établi. Un modèle qui renforcera la complète déshumanisation des Palestiniens, et qui ouvrira la voie à plus de nettoyages ethniques de la Cisjordanie, voire de génocides, sur le chemin du fantasme messianique du Grand Israël.

 

 

Article original en anglais : The Ultimate Trial of Israeli Society, CounterPunch, 1er avril 2016

Traduit par Ismael, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker Francophone.

Yoav Litvin est docteur en psychologie / neuroscience comportementale 

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