Militarisation: Ceux qui déstabilisent l’Europe

L’installation de missiles Iskander à capacité nucléaire dans l’enclave russe de Kaliningrad entre Pologne et Lituanie, comme réponse au « bouclier anti-missile » étasunien (voir il manifesto d’hier), a été confirmée par le Ministère de la défense russe. Réaction étasunienne immédiate : le Département d’Etat a exprimé sa « préoccupation » et a «exhorté Moscou à ne pas faire de pas qui déstabilisent la région ».

Les pas déstabilisants, en réalité, ont déjà été faits depuis longtemps par les Etats-Unis. Sous prétexte de défendre l’Europe de la menace des missiles iraniens (à ce jour inexistante, d’autant plus que l’Iran est en train de donner des garanties sur l’emploi non militaire de son programme nucléaire), ils ont commencé à réaliser en Europe un « bouclier antimissile » dont l’objectif réel est d’acquérir un avantage stratégique décisif sur la Russie : s’ils arrivaient à réaliser un « bouclier anti-missile », les USA auraient la capacité de lancer une first strike nucléaire et, en même temps, la capacité de neutraliser les représailles. Ceci constituerait un fort instrument de pression sur une Russie qui revient comme puissance en mesure de s’opposer aux Etats-Unis sur plusieurs versants. Sous un autre aspect le « bouclier » fonctionne déjà : il crée de nouvelles tensions Ouest-Est, justifiant un renforcement ultérieur de la présence militaire étasunienne en Europe, de façon à attacher toujours plus les pays d’Europe orientale au char de Washington et de garder le leadership sur ceux de l’Europe occidentale.

L’administration Obama n’a pas effacé, comme elle l’avait fait croire, le plan de l’administration Bush, mais elle l’a remplacé par un nouveau, plus déstabilisant encore. Celui-ci prévoit le déploiement initial de 24 missiles SM-3 en Pologne et autant en Roumanie, et d’un nombre imprécisé de missiles Aegis sur des navires de guerre en Méditerranée, intégrés par un puissant radar en Turquie et par des radars mobiles rapidement déplaçables contre le territoire russe. Ceci n’est que la première phase, à laquelle succèderont d’autres installations de missiles et radars y compris en Italie. La Pologne, qui appelle maintenant l’OTAN et l’Union européenne à prendre des mesures contre la menace des missiles russes, a depuis longtemps accepté les missiles étasuniens et a décidé d’intégrer le « bouclier » étasunien à un bouclier qui lui serait propre, en prévoyant une dépense de 33,6 milliards d’euros pour l’acheter clé en main aux USA.

Pendant ce temps, alors qu’elle construit le « bouclier », l’administration Obama affile son épée :  elle procède en effet à la modernisation de centaines de bombes  nucléaires B61-11 déployées en Europe, qui sont transformées en B61-12, utilisables comme bombes anti-bunker pour la first strike. L’Italie a une fois de plus le rôle de base avancée de la stratégie nucléaire étasunienne : en plus d’héberger au moins 90 bombes nucléaires, à l’usage duquel est entraînée l’aéronautique italienne violant ainsi le Traité de non-prolifération, elle héberge une des quatre stations terrestres du Muos, le système de communications de nouvelle génération qui, disent des sources du Pentagone, est un instrument du Commandement stratégique des Etats-Unis. C’est-à-dire du commandement qui supervise les plans de guerre nucléaire. Etant donné que la Russie, en plus des Iskander, est en train de déployer aussi des missiles à longue portée en fonction anti-bouclier, Niscemi, siège de la station Muos, devient automatiquement une des cibles sur laquelle sont pointés les missiles. Pendant la guerre froide, c’est, non loin de là, le bourg de Comiso (Sicile) qui l’était : les USA y avaient disposé leurs missiles nucléaires Cruise.

La vieille guerre froide est finie, mais sur l’initiative de Washington il s’en prépare une nouvelle, non moins périlleuse.

Manlio Dinucci 

Edition de mercredi 18 décembre 2013 de il manifesto

http://ilmanifesto.it/chi-destabilizza-leuropa/

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio



Articles Par : Manlio Dinucci

A propos :

Manlio Dinucci est géographe et journaliste. Il a une chronique hebdomadaire “L’art de la guerre” au quotidien italien il manifesto. Parmi ses derniers livres: Geocommunity (en trois tomes) Ed. Zanichelli 2013; Geolaboratorio, Ed. Zanichelli 2014;Se dici guerra…, Ed. Kappa Vu 2014.

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