Militarisation et corridors pétroliers : le cas de l’Équateur

Au moment de la signature des accords militaires en novembre 1999 (Plan Colombie) , les États-Unis promettaient une aide financière à l’armée équatorienne dans le but de « protéger la frontière». D’autre part, l’aide militaire allouée à la base de Manta fut quadruplée.(1) Cette aide financière eut également pour conséquence l’octroi de contrats juteux auprès de la DynCorp, une entreprise spécialisée connue pour ses liens avec la CIA. Financée par l’aide militaire, la DynCorp obtenait un mandat pour l’entretien de l’infrastructure de la base de Manta. Elle aurait également signé plusieurs contrats avec des firmes de mercenaires.

Cette démarche devrait se réaliser dans le cadre d’un processus de militarisation des régions.(2)

Dès la première année du Plan Colombie, la « frontière de la militarisation » avançait vers les zones pétrolières de l’Équateur (Pacifique –Amazonie). L’armée coopère avec les entreprises pétrolières afin d’assurer la sécurité des corridors pétroliers, notamment l’oléoduc de pétrole brut lourd (OCP) :

Le Haut Commandement des Forces armées travaillent en liason permanente avec les représentants des pétrolières,…assurant la sécurité générale des zones pétrolières de l’est du pays. Oui, ils ont des ententes [avec les pétrolières] afin de pourvoir les services de sécurité dont elles auraient besoin. (…) Nous sommes en train de développer des installations militaires à la frontière et nous augmenteront notre personnel, ainsi que nos effectifs en equipement militaire. (3)

Encadré no. 5 : Le pipeline SOTE

Le pipeline Trans-équatorien, SOTE , (de la compagnie d’état PetroEcuador, en partenariat avec Texaco), a fait l’objet de plusieurs actes de sabotage ainsi que des problèmes d’entretien (plusieurs stations de pompe risquent de s’effondrer).(4) Ce pipeline de 498 km partant de la région de Lago Agrio jusqu’à la station de Balao (près du port d’Esmeraldas) fut construit dans les années soixante-dix sous les pressions de la pétrolière Texaco.

Les 25 000 autochtones affectés par le projet ont poursuivi la compagnie Texaco pour les dommages environnementaux catastrophiques (entre autres la contamination de l’eau (provoquant des maladies, telle une très forte hausse de cancer dans la région de Lago Agrio). Au Nord de Lago Agrio, une ethnie a disparu suite à la construction du pipeline. Avec les mesures d’ajustement structurel, l’État n’a plus les moyens de financer cet oléoduc.

L’Oléoduc de pétrole brut et lourd (OCP)

Sous la pression des pétrolières étrangères, le gouvernement proposa la construction de l’oléoduc de pétrole brut et lourd, connu sous le nom d’OCP. («Oleoducto Crudo Pesado ») suivant parallèlement la route du pipeline SOTE au sud (voir carte sur le site d’OCP Consortium Ltd et voir encadré no. 5).(5) En 2000, l’OCP fut déclaré « projet prioritaire dans la politique de l’État » (avec une capacité de 150 000 barils de pétrole brut par jour).

Le gouvernement confia le projet de construction du nouvel oléoduc à un consortium de transnationales (Alberta Energy Company Ltda., AGIP, Kerre Mc Gee, Oxy déjà présente dans le Nord du pays, Repsol-YPF, Technic et Perez Companc). Suite à l’approbation du commandant des forces armées (sécurité nationale), un contrat fut signé avec le Ministère de l’énergie et des mines (février 2001) octroyant à OCP une concession sur de vastes étendues de terres pour la gestion, la construction et les opérations du pipeline durant 20 ans.

Carte no 3 : Les oléoducs en Équateur (sauf l’OCP)


Source: PetroEcuador, http://www.petroecuador.com.ec/oleoducg.htm

La Banque mondiale devait financer le pipeline. Mais la publication d’un rapport par un ancien cadre de la Banque mondiale contraint l’institution à refuser le financement. Robert Goodland, alléguait dans son rapport que le projet OCP allait à l’encontre des politiques sociales et environnementales de la Banque mondiale.(6) La plus grande banque du monde, Citigroup,(7) constitue le principal investisseur du projet OCP. Pour sa part, la banque allemande WestLB représente le financement majeur de l’oléoduc avec un prêt de 900 millions de dollars.

Fonds du Pétrole et dette

Les accords de prêts du FMI (2002) exigèrent la réforme de la loi du Régime fiscal. Le gouvernement équatorien devait créer un « Fonds du pétrole » grâce à l’OCP. Les revenus de l’OCP doivent assurer le paiement de la dette (externe et interne). (Au moment des négociations, la construction de l’oléoduc était terminée à 40%.)

Selon la « Loi de Responsabilité, Stabilisation, et Transparence fiscale », 70 % des revenus du pétrole du pipeline doivent servir à payer la dette alors que 20% est attribué au «Fonds du pétrole», dit «fonds de stabilisation et d’urgence» (ce fonds est utilisé pour payer le service de la dette dans le cas où le coût du pétrole chuterait) et seulement 10% sont alloués aux programmes sociaux. C’est ainsi que 90% des revenus de l’oléoduc sont canalisés vers le paiement de la dette extérieure ($16 milliards en 2002, représentant 95% du PIB).

Ces nouvelles mesures économiques furent imposées dans le contexte de la nouvelle Constitution qui ouvrait complètement l’économie du pays aux investisseurs étrangers.(8) En février 2002, le Président Gutiérrez (en fonction depuis janvier 2003) signa de nouveaux accords de prêts avec le FMI à Washington.(9) Par la même occasion, à l’hôtel Waldorf Astoria de New York, le Ministre de l’Énergie et des Mines, Carlos Arboleda Heredia, rencontrait à huis-clos les dirigeants de Chevron et Oxy. Lors de la campagne électorale, Lucio Gutierrez avait d’ailleurs promis « de respecter tous les contrats » avec les compagnies étrangères.

Le pillage des terres autochtones

À partir des champs de pétrole brut et lourd de l’Amazonie jusqu’à la côte du Pacifique (en traversant les Andes), l’oléoduc OCP (508 km) passe par une région où se trouvent 67 failles géologiques et près de six volcans. Cette région est également marquée par une grande pauvreté où vivent plusieurs peuples autochtones : Achuar, Shuar, Huac Quichua, Shiwiar et la nation Zapara. (La culture zapara de l’Équateur et du Pérou a été reconnue comme patrimoine culturel et linguistique par l’Unesco). L’octroi de nouvelles concessions aux pétrolières en Amazonie pour le développement du projet OCP a déjà entraîné l’expropriation de plusieurs de ces peuples.(10) (La majorité de ces communautés autochtones n’ont jamais accepté l’exploitation du pétrole sur leurs terres.) Par ailleurs, le pipeline constitue un énorme risque de contamination de l’eau (le pipeline traverse les sources d’eau de la région de Papallacta).(11) Le pipeline aura également des impacts sur les communautés noires de la côte du Pacifique dans la province d’Esmeralda (déjà très affectées par la pollution des raffineries et la pauvreté).

Malgré une forte opposition au projet de la part des populations autochtones et des groupes environnementalistes, le gouvernement de Noboa accorda le permis environnemental pour la construction du pipeline estimée à plus d’un milliard de dollars (juin 2001). Le Président Gustavo Noboa avait dénoncé les mouvements sociaux et environnementaux qui s’opposaient au mégaprojet en affirmant que le projet se réaliserait coûte que coûte :

L’oléoduc va de l’avant parce qu’il va de l’avant. (12) Je ne vais pas laisser des « saboteurs » [dirigeants autochtones, environnementalistes et défenseurs des droits humains] de « détruire » le pays. Je vais leur faire la guerre, oeil pour œil Avant on savait qui ils étaient. Nous savions qu’il s’agissait de l’extrême gauche… Maintenant ce sont les Verts, écologistes… ». (13)

L’année précédant la signature du contrat, le gouvernement avait proposé une loi pour éliminer la représentation des communautés autochtones dans l’Institut d’état (Institut pour l’Éco-Développement) en charge du développement de la région amazonienne. Cela permettait au gouvernement d’octroyer des concessions pétrolières en Amazonie sans consulter les représentants autochtones. Cette même année, Occidental (Oxy) avait demandé l’expropriation de 45 acres sur les terres autochtones des Quichua. Vu le refus des autochtones, Oxy demanda au gouvernement de déclarer les terres ancestrales comme des terres « d’usage public » afin de permettre l’expropriation de la population autochtone.(14)

Corridor militarisé et corridor de développement

Le consortium OCP entretient une étroite coopération avec les militaires équatoriens. Dès le début de sa construction le corridor de pipeline fut militarisé à la demande des pétrolières. Le chef de la sécurité de la transnationale argentine, Andrés Galvez, confirmait la présence de militaires à divers points stratégiques du pipeline.(15) La transnationale ENI/AGIP fut également accusée formellement de favoriser la militarisation de la région de San Virgilio tout en créant des conflits sociaux à l’intérieur de la communauté où vit la nation Pastaza.

« Cette pétrolière (ENI/AGIP) nous empêche l`accès à nos territoires qui sont maintenant militarisées avec des gardes de sécurité et des clôtures électriques. Cette militarisation constitute une menace à nos vies. »(16)

Au début de 2002, les pétrolières firent pression sur le gouvernement pour « renforcer la sécurité » de l’oléoduc, menant à la déclaration d’un état d’urgence dans les provinces de Sucumbios et d’Orellana.

Plusieurs manifestations sporadiques ont tenté en vain de bloquer l’avancement du projet OCP tout en s’opposant à la militarisation. Les communautés paysannes ont dénoncé « la violence et l’intervention des forces publiques auprès des paysans durant tout le processus de construction de l’oléoduc ».(17) De plus, le mouvement « Red Amazônica » (réseau amazonien) soulignait « l’agression permanente et hostile d’un groupe paramilitaire se nommant Police spéciale de l’OCP ».(18) (Ces manifestations furent réprimées par les militaires.)

Afin d’atténuer l’instabilité sociale et de « pacifier» cette région, les pétrolières ont tenté de donner un « visage écologique » et « humain » au projet OCP. Des « corridors de développement écologique et social» furent intégrés aux « zones écologiques» existantes. Ce présumé développement social et écologique (228 micro-projets) est géré exclusivement par l’entreprise privée. Ces micro espaces répartis le long du corridor du pipeline correspondent parfaitement à la rhétorique des géants pétroliers qui sentent le besoin de rehausser leur « image verte ». Mais L’OCP a rempli peu de ses promesses malgré la colère des populations.

Dans la région de Mindo qui est caractérisée par un écosystème très fragile, l’OCP avait proposé l’écotourisme ainsi qu’un cadre visant le développement de la recherche sur la biodiversité.(19) Un fonds écologique fut créé par l’OCP en collaboration avec des organisations environnementales (16.93 millions proviennent du financement de l’OCP S.A. et d’Encana, entreprise canadienne impliquée dans la construction). Mais jusqu’à présent la région de Mindo est fortement affectée par la déforestation et la construction de gratte-ciel.

Notes

  1. Roberto Godoy, « Brasil ativa hoje rede de radares da Amazônia », O Estado de São Paulo, 25 juillet 2002, http://www.estado.estadao.com.br/editorias/2002/07/25/pol038.html

  2. Lors d’une visite officielle en Équateur en mars 2003 (au Fuerte Militar Amazonas) le général états-unien James T. Hill (chef du Commando Sud) déclarait qu’il serait important de « régionaliser le Plan Colombie », souhaitant une plus grande participation de l’armée équatorienne, aux cotés des États-Unis, dans le « conflit » en Colombie. Redacciones Puyo y Quito, « Hill insiste en regionalizar el Plan Colombia », Elcomercio.com, 18 mars 2003, http://www.elcomercio.com/noticias.asp?noid=55109 Le général Hill avait déjà déclaré : « le problème qui existe en Colombie est également le problème de l’Équateur, du Brésil, du Venezuela, du Pérou et des États-Unis, et nous pourrons le régler seulement si nous luttons ensemble. »  Lcdo. Eddie Rodríguez B, « El Presidente Lucio Gutiérrez Entre la ingobernabilidad y el intervensionismo », Orenses, 8 janvier 2003, http://www.orenses.com/noticias/ccontenido.php3?f=MjAwMy0wMS0wOA==&a=MzI1OQ

  3. « Plan Colombia: Grave problema para el Ecuador », La Hora, 5 juillet 2001.

  4. En juin 2001, un tronçon du pipeline s’est rompu entre Baeza et Papallacta suite à des éboulements. Voir carte de l’oléoduc SOTE au site de PetroEcuador : http://www.petroecuador.com.ec/oleoducg.htm

  5. Voir route du pipeline, OCP Bulletin, no 8, juin 2002, p.7, http://ocpecuador.com/images/revistas/pdf/ingles/julio2002.pdf

  6. Voir le rapport incluant une carte de la route du pipeline: Robert Goodland, « Ecuador : Oleoducto de Crudos Pesados » 9 septembre 2002″, http://www.regenwald.org/pdf/ocp-assess.pdf

  7. Citigroup constitue la principale source de financement des pipelines à l’échelle internationale (notamment les plus controversés, par exemple le pipeline Tchad-Cameroun et le gazoduc Camisea au Pérou et il a financé Oxy en Colombie).

  8. Ing. Pablo Terán R., Ministro de Energía y Minas, « Nace un Nuevo Ecuador, Oleoducto de Crudos Pesados », 2002, http://www.menergia.gov.ec/php/whole_art.php?whole=CAP0000103

  9. L’administration Bush annonçait également une aide financière de $116 millions. Cette aide devrait permettre le renforcement de la militarisation de l’Équateur à la frontière Nord (Colombie).

  10. En Équateur, il reste moins de 200 personnes dans la province amazonienne de Pastaza. Mais la nation Zapara n’apparaît pas dans le cadastre des terres autochtones d’Équateur. Voir « Carte des peuples d’Équateur », Pueblos de Ecuador, http://abyayala.nativeweb.org/ecuador/pueblos.php

  11. CONAIE, Acción Ecológica, FENOCIN, APDH, « Quienes Son los que Realmente Joden al País? » 22 mai 2001, http://www.unii.net/opip/coniae.html

  12. « I’m not going to allow four mayors and a couple of jerks to screw the country, I’ll give them war! ». The Advocacy Project, « The New Oil Pipeline: A Long Battle », 2002, http://advocacynet.autoupdate.com/cpage_view/amazonoil_pipeline_17_62.html et voir « Ecuadorian President Approves Pipeline Backed by Occidental », Drilbitts and Tailings, Volume 6, number 5, 30 juin 2001, http://www.moles.org/ProjectUnderground/drillbits/6_05/3.html

  13. CONAIE, op.cit

  14. WRM, « Ecuador: el Presidente declara guerra « trinchera a trinchera » … contra ecologistas », Boletín Nº 46 del WRM, mai 2001, http://www.wrm.org.uy/boletin/46/Ecuador.html et Adela López, « La construcción del oleoducto de crudos pesados es un delito… », Rebelión Ecología, le 19 février 2002, http://www.rebelion.org/ecologia/oleoducto190202.htm

  15. « Occidental Petroleum want indigenous land for oil » , Accion Ecologica Press Release, 13juillet 1999 sur le site Amazonia http://www.amazonia.net/Articles/320.htm

  16. « Les militaires protègent la construction de l’OCP », El Comercio, 13 octobre 2001, Article sur le site Accionvida, InfoÉquateur, http://accionvida.inforoots.org/infoequateur.htm

  17. « Esta empresa petrolera nos prohíbe el paso a nuestros territorios militarizando con guardias de seguridad como también con la instalación de cercas eléctricas atentando con nuestras vidas muchas veces. » Communautés de San Virgilio, Pastaza, Équateur: http://www.unii.net/sanvirgilio.html

  18. Acción Ecológica, »Ecuador: Campesino detenido en Lago Agrio por un juicio impuesto por el Oleoducto de Crudos Pesados », Acción Urgente« , 13 août 2002, http://www.biodiversidadla.org/noticias5/noticias615.htm

  19. ALTERCOM, « Campesinos se levantan impidiendo construcción de oleoducto en Amazonia ecuatoriana: 15 Italianos se toman Oficinas de ENI en Quito », Geocities, juin 2002, http://www.geocities.com/shinallatak/italianos.htm

  20. Noticias OCP, no 8, juin 2002, http://ocpecuador.com/paginas/frameocp.asp?direct=8

  21. Fondo ecológico para los proyectos ambientales, « Ecuador y un grupo de organizaciones no gubernamentales crearon un fondo ecológico (Eco Fondo) con el financiamiento de $16,93 millones. » 19 novembre 2002, http://www.hoy.com.ec/textofinal.asp?numero=131609&texto=ocp


Articles Par : Micheline Ladouceur

A propos :

Ph.D. en géographie. Spécialiste des questions latino-américaines et brésiliennes. Directrice associée du Centre de recherche sur la Mondialisation, Rédactrice de Mondialisation.ca et des pages en portugais et en italien.

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