Militarisation et ressources pétrolières au Moyen-Orient

Entrevue avec Michel Chossudovsky (première partie)

Michel Chossudovsky est l’auteur du best-seller international The Globalization of Poverty (titre français: « La mondialisation de la pauvreté», éd. Écosociété) qui a été publié en 11 langues. Il est professeur d’économie à l’Université d’Ottawa, Canada, et directeur du Center for Research on Globalization Global Research. Il collabore également à l’Encyclopaedia Britannica. Son dernier ouvrage est intitulé « America`s War on terrorism« ,  Global Research, 2005.  Il est l’auteur de Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre

J’ai rencontré monsieur Chossudovsky le 28 mars dernier lors de son passage à Trois-Rivières. Monsieur Chossudovsky s’était pointé dans notre grandiloquente capitale de la poésie suite à l’invitation du G.A.S.P.E (Groupe d’actions sociopolitiques et environnementales), un groupe formé par une gang d’allumés du Cégep de Trois-Rivières! Devant une salle pleine à craquer, notre éminent conférencier2 s’est attaqué à la poussée de propagande qui détermine le discours et les actions des gouvernements occidentaux depuis les événements du 11 septembre.

Roberto Franchi : Les Américains ont établi des bases militaires en Irak, en Arabie Saoudite, au Koweït, en Afghanistan, au Pakistan, au Kazakhstan, au Turkménistan, etc. En agissant de la sorte, ils prétendent combattre le terrorisme. Or, dans les faits, ne serait-il pas plutôt légitime de supposer qu’ils veulent contrôler les réserves pétrolifères de ces pays en plus de sécuriser les oléoducs qui les traversent? Et dans le cas plus spécifique de l’Afghanistan, on peut certes présumer qu’ils portent une attention particulière à la culture du pavot. En quoi cette expansion territoriale agressive des États-Unis affecte-t-elle la dynamique géopolitique de ces régions? Et, dans quelle mesure cette situation explosive peut-elle inquiéter des pays comme la Chine, la Russie et l’Inde?

Michel Chossudovsky : Cette région détient environ 70% des réserves mondiales de pétrole et de gaz. Elle s’étend de la pointe de l’Arabie Saoudite jusqu’à la mer Caspienne. Elle comprend aussi les anciennes républiques de l’Union Soviétique. Elle se concentre donc au Moyen-Orient et en Asie Centrale. Les principaux pays producteurs qu’on y retrouve sont : l’Arabie Saoudite, l’Irak, l’Iran et le Koweït. Mais cette région-là est convoitée, non seulement par des pétrolières anglo-américaines, mais également par des intérêts européens, russes et chinois. Il existe donc une rivalité pour établir une zone d’influence dans cette macro-région. On peut percevoir dans l’action militaire américaine qui a cours dans ces zones, une tentative d’expulser, non seulement les Russes et les Chinois, mais aussi les intérêts européens comme la pétrolière franco-belge Total-Fina-ELF et l’italienne ENI3.

Quant aux Chinois, ils ont des échanges commerciaux avec l’Iran. Ils avaient aussi des contrats de signés avec l’Irak. N’oublions pas que la Chine vend du matériel militaire. Et on peut dire la même chose en ce qui concerne la Russie. Pour sa part, l’Afghanistan se trouve à la frontière occidentale de la Chine avec, en sus, une frontière commune avec le Pakistan et l’Iran. Il est clair que ce pays joue un rôle important sur le plan géopolitique.

R-F : L’Afghanistan est en quelque sorte un carrefour…

M-C : C’est un carrefour même si l’Afghanistan n’est pas un important producteur de pétrole. Ce pays possède tout de même des ressources pétrolifères non exploitées. Il représente également un pont terrestre pour les pipelines qui se dirigent vers la mer d’Arabie. Historiquement, l’Afghanistan a été très important. On se souviendra que c’est en 1979 que la guerre soviético-afghane fut déclarée, non pas par l’Union Soviétique, mais par la CIA. À cet égard, la CIA a joué le rôle du promoteur de l’insurrection islamiste à l’intérieur de l’Afghanistan. Et on se souviendra que cette insurrection a été dirigée contre un gouvernement prosoviétique. C’était à l’époque du gouvernement de Babrak Karmal4. Bref, en plus d’appuyer financièrement les moudjahidin, les opérations de la CIA sont, en quelque sorte, responsables de la création du réseau Al-Qaïda. L’autre élément de poids par rapport à l’Afghanistan, c’est le commerce de la drogue qui s’y est développé à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingts. Le fruit de ce commerce se chiffre aujourd’hui à environ 100 milliards de dollars. Ce montant n’est pas négligeable quand on considère que la majeure partie de ce commerce est réalisée au niveau du détail. C’est-à-dire que les revenus consistent en narcodollars qui sont appropriés par le système bancaire, les milieux d’affaires et le crime organisé. Et ce négoce se fait sous la protection de la CIA. Les Talibans ont ensuite pris la gouverne de l’Afghanistan avec l’appui des Américains. Après quelques années au pouvoir, ils ont prohibé la production d’opium. Cette interdiction a été mise en oeuvre un an avant l’invasion américaine. Pendant le régime des Talibans, la production avait chuté de plus de 90%. Or, en une année sous l’occupation américaine, elle avait regagné le même niveau qu’avant la prise du pouvoir par les Talibans. Ce qui suggère, encore une fois, que la production de drogues s’effectue sous la protection des services de renseignements américains.

R-F : Mais j’en reviens à ma question de départ. La main mise des États-Unis, en Afghanistan par exemple, doit nécessairement déstabiliser la politique extérieure des puissances comme la Chine, l’Inde et la Russie?

M-C : C’est certain que la militarisation de cette région-là est dirigée à l’encontre de la Chine et de la Russie. Et d’ailleurs, ce n’est pas la seule zone de militarisation. Depuis 1999, les États-Unis ont augmenté leur présence militaire, autant sur les frontières méridionales de la Chine (mer de Chine, mer du Japon, péninsule coréenne, détroit de Taïwan) que sur ses frontières occidentales (anciennes républiques soviétiques, Afghanistan, Pakistan). De plus, les États-Unis ont conclu un accord de coopération dans le domaine nucléaire avec l’Inde. Cet accord cible la Chine et la Russie. Ce que les Américains essaient de faire, c’est d’établir des alliances militaires dans le but de bloquer l’éventualité que d’autres pays de ces régions puissent fonder des partenariats de types commerciaux ou technologiques.

R-F : Pourquoi le président iranien Mahmoud Ahmadijenab provoque-t-il spécifiquement les États-Unis et Israël en poursuivant le programme nucléaire de son pays?

M-C : Le programme nucléaire iranien a été commencé sous le régime du Shah (Chah)5, dans les années soixante dix, avec l’appui des États-Unis. À l’origine, ce programme était destiné à des besoins civils. Mais, la technologie est là… et ce sont les Américains qui l’ont transmise. Peut-être que les Américains, à cette époque, avaient l’intention de créer une capacité nucléaire en Iran qui pourrait servir leurs besoins. Il n’en demeure pas moins que le programme nucléaire iranien n’est pas nouveau. Maintenant, le fait que le président iranien dise des choses contre Israël n’est pas nouveau non plus car, de tous temps, les dirigeants iraniens ont tenu des propos négatifs à l’endroit d’Israël. À cet égard, je crois qu’il faut distinguer la rhétorique versus la pratique. Je vois de la part des politiciens iraniens des propos qui sont éventuellement haineux. Mais je crois que le monde n’est pas réglementé par la rhétorique. Il est réglementé par des actes très précis en matière de droit international, de déploiements militaires, d’actions économiques, etc. Ce qui distingue l’Iran d’Israël, c’est qu’Israël entretient des propos haineux à l’endroit de chefs d’États qui peuvent devenir éventuellement des cibles d’assassinats. Il y a donc ici une nuance à faire. Les médias ont prétendu que le président iranien était en train d’attaquer Israël. Mais, dans les faits, il faisait un discours dans lequel il déclarait qu’il n’aimait pas Israël et qu’il ne reconnaissait pas son existence. Mais il n’y a rien de nouveau là-dedans. Les Mollahs6 n’ont jamais reconnu l’existence de l’État hébreux. Est-ce que ça devrait nous choquer? Personnellement, ça ne me choque pas. Ce qui me fâche cependant, c’est quand Israël attaque les maisons des gens qui vivent en Palestine avec des hélicoptères. Ce qui m’indigne aussi, c’est une déclaration comme celle parue cette semaine dans les médias et qui cite un membre du parlement israélien qui déclare qu’on devrait assassiner le militant israélien anti-guerre Uri Avnery7; ou encore, lorsqu’on décide, au niveau politique, d’assassiner Arafat ou le chef du Hamas. Dans tous ces cas, on peut parler d’une violence officialisée. Elle n’est pas spontanée. Lorsqu’on dit qu’on va assassiner un chef d’État et qu’on prend la décision de le faire, on agit en dérogation de toutes les normes des sociétés civilisées. Si par contre, on déclare qu’on aimerait qu’Israël disparaisse de la face de la terre, ce n’est pas, à mon sens, une déclaration qui a une teneur pratique ou opérationnelle. Il n’y a rien qui indique que l’Iran a l’intention d’attaquer Israël. Mais les médias sont toujours prêts à mettre le paquet sur les déclarations du président iranien. Ils ne diront rien cependant sur le fait qu’il existe une politique d’assassinat de chefs d’États aux États-Unis. Cette disposition était interdite auparavant, jusqu’à ce que le sénat américain l’approuve il y a environ un an. C’est ce qu’on appelle deux poids, deux mesures.

La Galère, Volume 4 numéro 3 (Trois-Rivières, Québec, Canada)
Mai-Juin 2006 ,

1 Deux livres de Michel Chossudovsky: Guerre et mondialisation, éd. Écosociété, 2002 et la réédition de Mondialisation de la pauvreté, éd. Écosociété, 2004
2 Titre de la conférence: La prochaine guerre en Iran et le nouvel ordre mondial
3 Respectivement 4e et 5e société pétrolière mondiale.
4 Avec l’appui des Soviétiques, Babrak Karmal a été président de l’Afghanistan de décembre 1979 jusqu’en 1986.
5 Ce terme désigne un roi, un monarque ou un empereur. C’est le nom qu’on donnait au souverain d’Iran avant que l’Ayatollah Khomeini instaure la République Islamique en 1979.
6 Chef religieux islamique que l’on retrouve surtout chez les chiites d’Iran.
7 Écrivain, journaliste et dirigeant du Gush Shalom (Bloc de la paix). Avnery prône la création d’un État palestinien aux côtés
d’Israël.



Articles Par : Roberto Franchi

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