« Mininuke », la bombe secrète

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C’est une bombe : effilée – 3,59 mètres de long sur 34 centimètres de diamètre -, légère – 315 kilogrammes -, puissante – de 300 tonnes équivalent TNT à 340 kilotonnes, selon le réglage. Larguée à très haute altitude, son « nez » durci lui permet de pénétrer dans le sol jusqu’à 6 mètres de profondeur, où elle explose alors. Idéale pour détruire les bunkers ou les usines chimiques enterrées. Particularité : la B61-11 est une bombe atomique à base de plutonium. Elle constitue la seule arme nucléaire qui soit entrée dans l’arsenal américain depuis 1989. Officiellement en 1997, pour être portée par le bombardier « invisible » B-2, qui est lui-même opérationnel pour une mission nucléaire depuis avril 1997. On l’appelle « mininuke », parce que sa plus basse puissance de 300 tonnes de TNT paraît minime comparée, par exemple, aux 13 kilotonnes de la bombe de Hiroshima.

Pourrait-on utiliser l’arme nucléaire en Afghanistan ? La question reste, pour l’heure, théorique, mais elle est jugée acceptable par une partie des Américains. Selon un sondage publié le 7 novembre par l’institut Zogby International, 54 % des 1 000 personnes interrogées pensent que l’utilisation de bombes nucléaires serait efficace dans la guerre contre le terrorisme. Ils font écho à quelques élus américains, émules du docteur Folamour : le 21 octobre, un représentant de l’Etat de New York, le républicain Pete King, estimait sur la radio WABC : « Je n’exclurais pas l’usage des armes nucléaires tactiques si je pensais que c’était nécessaire. »

Le 17 octobre, Steve Buyer, représentant républicain de l’Indiana, avait exprimé cet avis, au cas où l’épidémie d’anthrax serait liée à Ben Laden : « Envoyez un petit dispositif atomique [dans les grottes des terroristes] et fermez-les pour un millier d’années. » Fin septembre, c’est le sénateur Jon Kyl, de l’Arizona, qui avait évoqué l’emploi de ces armes : « Si une arme de destruction massive est utilisée contre nous, les coupables devraient attendre une réponse similaire de notre part. » Déclarations de députés de base peu responsables ? Sans doute, même si l’usage de ces armes nucléaires légères n’est pas totalement exclu par des spécialistes.

Dans le National Journal du 8 septembre, avant les attentats contre les Etats-Unis, Paul Robinson, directeur du Sandia National Laboratories (un des laboratoires de conception des armes nucléaires), expliquait : « Nous avons besoin d’armes nucléaires à faible puissance, qui pourraient tenir en respect des Etats voyous. »Et de préciser : « Lors de la guerre avec la Serbie[en 1999], nous avons attaqué les cibles souterraines avec des armes conventionnelles qui ont eu très peu d’effet. »

L’administration Bush, sans insister sur cette possibilité, ne Veut pas l’exclure absolument. C’est la règle de la dissuasion : ne dites surtout pas ce que vous ne ferez jamais, mais dites que vous êtes capable de le faire. Le 28 septembre, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a adressé un mémorandum aux parties prenantes du conflit s’amorçant en Afghanistan. Cette démarche, habituelle en cas de guerre, vise à rappeler aux belligérants les contraintes du droit humanitaire. Dans son texte, le CICR indiquait : « L’arme nucléaire est incompatible avec le droit international humanitaire. »La représentation américaine à Genève a immédiatement protesté, exigeant que cette phrase soit ôtée. Motif invoqué : le droit international n’interdit pas le recours à l’arme nucléaire.

En fait, ce point n’est pas tranché : dans une »opinion » rendue le 8 juillet 1996, la Cour internationale de justice n’a pu se départager sur la question, sept juges estimant que l’arme nucléaire est légale, sept autres étant d’un avis contraire. Quoi qu’il en soit, le CICR a adressé, le 5 octobre, aux parties un nouveau mémorandum ne mentionnant pas les bombes atomiques. Lors de la guerre du Golfe, le CICR avait envoyé aux belligérants un mémorandum similaire, mentionnant que l’arme nucléaire ne devait pas être utilisée. A l’époque, le texte n’avait pas suscité de réaction des Etats-Unis.

Depuis cette époque, la doctrine sur l’utilisation tactique des armes nucléaires a évolué. Jusqu’alors, les présidents américains avaient maintenu l’engagement pris en 1978 par Jimmy Carter de ne pas utiliser l’arme nucléaire à l’encontre d’Etats n’en disposant pas. Mais, avec l’effondrement de l’URSS en 1991, la préoccupation militaire de Washington s’est déplacée vers les « Etats voyous », jugés capables d’utiliser des « armes de destruction massive », pas forcément nucléaires. Plusieurs rapports ont souligné l’utilité de l’arme atomique tactique, c’est-à-dire employée sur le champ de bataille.

UN document de l’US Strategic Command (Stratcom), daté de 1995 (« Essentials of Post-Cold War Deterrence ») et révélé par un spécialiste des questions de désarmement, Hans Kristensen (du Nautilus Institute, à Berkeley), en vertu du Freedom Information Act, est explicite : il affirmait que l’option nucléaire devait rester ouverte quel que soit l’agresseur. « Il n’est pas désirable d’adopter une politique publique affirmant le refus de « frappe en premier »; cela ne sert qu’à limiter spécifiquement les buts de dissuasion nucléaire des Etats-Unis sans apporter un bénéfice équitable », indiquait le rapport du Stratcom, qui est l’instance opérationnelle de gestion et de mise en œuvre des armements nucléaires américains.

En novembre 1997, Bill Clinton permettait, dans la directive présidentielle no 60 dévoilée par le Washington Post du 7 décembre 1997, des frappes nucléaires en réponse à des attaques chimiques ou biologiques. La même année, les militaires se demandaient si une telle frappe ne serait pas justifiée contre une usine chimique construite par la Libye à Tarhunah, qu’ils suspectaient d’être destinée à fabriquer des armes chimiques.

La même année, la B61-11 entrait en service. Correspond-elle à un véritable besoin technique ? La problématique de la démolition d’ouvrages souterrains est apparue de manière criante lors de l’invasion du Koweït par l’Irak en août 1990. L’état-major américain a alors considéré que les bombes dont il disposait ne suffiraient pas à démolir le ou les bunkers souterrains de commandement irakien. Il lança un programme de développement d’une bombe « pénétrante » capable de réaliser cette tâche. En un temps record, la GBU 28 était réalisée, par adaptation de bombes préexistantes, et livrée en février 1991 : un engin utilisant un explosif « traditionnel », du tritonal, pesant 2 ton- nes et mesurant 5,72 mètres sur 37 centimètres de diamètre.

Deux exemplaires de la GBU 28 allaient être largués depuis des avions F-111 en Irak. L’un est réputé avoir atteint son but, mais on ne sait pas avec quelle efficacité. Toujours est-il que, dans les années suivantes, le Los Alamos Scientific Laboratory allait développer la B61-11, dont il semble que le projet ait été lancé en 1989.

Même s’il est difficile, dans un domaine où, par définition, les données et les discussions techniques sont peu ouvertes, d’évaluer l’intérêt militaire des bombes pénétrantes « mininuke » par rapport à leurs rivales type GBU 28, la différence apparaît criante. Les « mininukes » sont plus légères : de l’ordre de 300 kilogrammes contre 2 tonnes. Mais, surtout, le saut est radical quant à la puissance explosive : la GBU 28 représente, avec ses 306 kilogrammes d’explosif tritonal, de l’ordre de 385 kg de TNT. Près de mille fois moins que la B61-11, dont la puissance la plus basse est de l’ordre de 300 tonnes de TNT !

La position adoptée par Bill Clinton en 1997 n’a pas été modifiée par la suite. En janvier 2001, un rapport du National Institute for Public Policy, un « think tank » spécialisé sur les questions stratégiques, réaffirmait l’utilité d’armes nucléaires légères : « Dans le futur, les Etats-Unis peuvent avoir besoin de déployer des armes nucléaires simples, à faible puissance et guidées avec précision pour un usage possible contre des cibles particulières et renforcées telles que des usines souterraines d’armes biologiques. »

Si les armes conventionnelles peuvent endommager les abords de caches souterraines, « une ou plusieurs armes nucléaires pourraient être requises pour détruire l’installation elle-même ». Plusieurs auteurs du rapport se retrouvent à des postes élevés dans l’administration Bush : Stephen Hadley, qui est maintenant l’adjoint de Condoleezza Rice, la conseillère de M. Bush pour la sécurité nationale, Robert Joseph, assistant spécial du président pour les questions de prolifération, ou Stephen Cambone et William Schneider, qui sont des proches conseillers du ministre de la défense, Donald Rumsfeld.

La question des armes nucléaires de faible puissance a d’ailleurs été évoquée, sans doute pour la première fois dans une enceinte officielle, le… 13 septembre. C’était au Sénat des Etats-Unis, lors de l’audition du général Richard Myers pour sa nomination au poste de chef d’état-major interarmées. « Soutenez-vous le développement de nouvelles armes nucléaires à faible puissance ? Dans quelles circonstances soutiendriez-vous l’usage de telles armes ? », lui ont demandé les sénateurs du comité des forces armées, pour qui, comme pour de nombreux décideurs à Washington, la question n’est pas taboue. Le général a éludé la question, se contentant de dire : « Nous disposons déjà d’un certain nombre d’armes à faible puissance. »

Cependant, aucun indice ne montre que l’entourage de M. Bush pourrait être sensible aux arguments des faucons atomiques. Un article du Japan Times du 20 septembre affirme que, selon une source diplomatique non précisée, le département de la défense a présenté l’utilisation d’armes nucléaires tactiques comme une option de rétorsion aux attaques terroristes du 11 septembre.

MAIS, explique un expert français, « il est normal qu’en cas d’intervention les militaires proposent au président l’ensemble des possibilités imaginables. Pour autant que j’aie pu le comprendre de mes contacts à Washington, l’option nucléaire a été résolument écartée par Bush ». Hans Kristensen confirme : « Je pense qu’aucune personne responsable à Washington n’imagine utiliser les armes atomiques dans la présente situation en Afghanistan. Le seul scénario possible serait que les Etats-Unis soient convaincus que quelqu’un s’apprêterait à lancer une arme nucléaire ou biologique depuis une position connue, et que le seul moyen de l’empêcher serait de nucléariser cette installation. »Mais, poursuit Kristensen, « la réelle question est celle-ci : puisqu’aucun responsable ne considère sérieusement d’utiliser l’arme nucléaire au niveau actuel des hostilités, pourquoi la politique nucléaire l’envisage-t-il quand même ? »

C’est qu’aucune porte ne peut être fermée. Comme l’écrivait le rapport du Stratcom en 1995, « c’est s’affaiblir que de nous présenter comme trop pleinement rationnels et tête froide. Le fait que quelques éléments peuvent apparaître potentiellement « incontrôlables » peut être bénéfique pour créer et renforcer les peurs et les doutes dans les esprits des décideurs ennemis ».

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Articles Par : Hervé Kempf

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