Émirats Arabes Unis: Révolte à Dubaibylone

Qui a construit Thèbes aux sept portes ?

Dans les livres, on donne les noms des Rois…

Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?

Babylone, plusieurs fois détruite,

qui tant de fois l’a reconstruite ?

Dans quelles maisons de Lima la Dorée,

logèrent les ouvriers du bâtiment ?

Quand la Muraille de Chine fut terminée,

où allèrent, ce soir-là, les maçons ?

 

Bertol Brecht, Questions que se pose un ouvrier qui lit

La nouvelle Babylone du XXIème siècle s’appelle Dubaï. Cet émirat pétrolier du Golfe a été pris d’une frénésie pharaonique et est en train de se transformer en un véritable cauchemar climatisé. Burj Dubai, la tour qui va dominer la nouvelle Babylone, sera la plus haute tour jamais construite. Le nombre de ses étages sera un secret jusqu’à l’achèvement du chantier. Mais la machine infernale vient de se gripper : les esclaves se sont révoltés. Ou dit en termes modernes, les ouvriers se sont mis en grève.

La grève ? C’est la seule activité exotique qui n’a pas droit de cité dans les Émirats arabes unis. Interrogé l’année dernière par l’émission de France2 Envoyé spécial sur les conditions de travail des ouvriers immigrés de ces chantiers babyloniens, le responsable émirati préféra laisser la parole à son conseiller français, lequel bafouilla : « Heu, travailler dans les Émirats, ce n’est pas la Sécu… »

En 2005, les 10 millions de travailleurs immigrés travaillant dans les pays du Conseil de Coopération des États arabes du Golfe : Arabie saoudite, Sultanat d’Oman, Koweït, Bahreïn, Qatar et Émirats arabes unis  (Abou Dabi, Ajman, Charjah, Dubaï, Fujaïrah, Ras el Khaïmah et Oumm al Qaïwaïn) ont envoyé dans leurs pays 30 milliards de dollars. Un argent durement gagné. Sur les chantiers de Dubaï, il fait 45° Celsius à l’ombre. Il n’y a pas d’horaires. Les chantiers tournent 24 h sur 24. Pour aller des chantiers à leurs logements, dans ce qui est à juste titre appelé des camps, les ouvriers doivent attendre leurs bus pendant des heures. Pour eux, le cauchemar n’est même pas climatisé.

Les patrons des émirats pétroliers ont commencé à procéder à une substitution massive de main d’œuvre à partir de la première guerre du Golfe, remplaçant les travailleurs égyptiens, palestiniens, jordaniens, irakiens et yéménites par des ouvriers d’Asie, principalement de 5 pays : Inde, Bangladesh, Pakistan, Srilanka et Chine. Les Indiens sont les plus nombreux. Sur les 1,5 millions de travailleurs indiens dans les émirats, plus de la moitié travaillent à Dubai et 300 000 à Abou Dhabi. Ils viennent généralement de trois États de l’Union indienne : Rajasthan, Pendjab et Andhra Pradesh.

 

Le chantier de Burj Dubai

 

La tour qui monte (janvier 2006)…

 

…qui monte (juin 2006)…

 

…qui monte (octobre 2007)…jusqu’où ?

 Ce sont des ouvriers de la première génération, anciens paysans et ouvriers agricoles. Ils sont soit recrutés par des agences de négriers soit émigrent illégalement dans les Émirats. Ils touchent des salaires allant de 93 à 131 € par mois pour des journées de 12 heures et plus payées quelques Euros. Depuis deux ou trois ans, ces ouvriers se rendent compte qu’ils se sont faits bel et bien gruger : tout compte fait, ils auraient mieux fat d’aller s’employer dans une des zones spéciales qui poussent comme des champignons en Inde, de Delhi (Guraong) à Hyderabad (baptisée Cyberabad), où ils gagneraient autant sinon plus, avec l’avantage de rester dans leur pays.

En juin dernier, le gouvernement de Dubai a lancé une campagne de régularisation des ouvriers sans permis de séjour, leur laissant le choix entre un billet d’avion pour rentrer chez eux et un permis pour rester. 280 000 d’entre eux ont préféré repartir. Devant cette raréfaction de la main d’œuvre, on a assisté à un double phénomène : les travailleurs ont compris que la conjoncture était bonne pour revendiquer des augmentations de salaires et des meilleures conditions de travail et de vie, et les patrons ont commencé à recruter des travailleurs …au Tibet et en Corée du Nord !

Si les grèves sont exotiques dans les émirats, elles ne sont pas si rares que ça: à Dubaï, les dernières ont eu lieu en mars et avril 2006. 2500 ouvriers employés par la firme anglo-émiratie Al Naboodah Laing O’Rourke sur le chantier de Burj Dubai, la fameuse « plus haute tour du monde » avaient d’abord cessé le travail et s’étaient affrontés aux forces de répression (elles-mêmes composées en partie d’immigrés, en général yéménites). Ils réclamaient des choses banales : un meilleur salaire (ils gagnaient de 2,75 € pour un manœuvre à 5,25 € par jour pour un charpentier qualifié), des soins médicaux, un meilleur traitement par les contremaîtres. Cette grève avait été suivie, en avril, par celle des ouvriers de la Marina du « New Dubai », employés par la Al Ahmadiyah Contracting Company. Des affrontemnts violents avaient eu lieu, suivis par les habituelles expulsions des « meneurs violents ».

Le samedi 27 octobre de cette année, un nouveau cycle de grèves s’est ouvert sur les chantiers de Dubaibylone. Les premiers à se mettre en grève ont été les travailleurs de la zone industrielle de Jebel Ali et du quartier résidentiel en construction de Al Qusais. Ils ont affronté les policiers à coups de pierre et ont détruit un peu de matériel. Bref, un comportement de « non-civilisés », comme l’a dit un haut fonctionnaire émirati. 4500 ouvriers ont été arrêtés. Le gouvernement a d’abord annoncé leur expulsion, puis, sans doute rappelé à la raison par les patrons des chantiers, a finalement décidé de n’en expulser que 159, dont 90 Indiens. Les 4300 autres ont repris le travail le 31 octobre. Les résultats immédiatement visible de cette grève sont maigres : à l’entée du Camp de Sonapur, un bâtiment de béton de 3 étages où dorment les ouvriers, la société de construction a affiché une note annonçant que deux médecins commenceraient bientôt des visites pour s’enquérir des malades. Et le patron s’est aussi engagé à payer pour l’installation d’une climatisation dans le camp et pour les bonbonnes de gaz utilisées par les ouvriers pour faire cuire leur tambouille. Mais apparemment, il n’est pas question d’augmenter les salaires.

La deuxième grève a éclaté sur les chantiers de la Arabtech Construction Company le jeudi 1er novembre. Cette fois-ci, ce sont 40 000 travailleurs, dont 10 000 originaires de l’Andra Pradesh, qui ont cessé le travail. Leurs revendications : augmentation des salaires, améliorations des conditions de logement et de transport et suppression des amendes (prélevées sur les salaires) infligées sous n’importe quel prétexte. Les réactions n’ont pas traîné. Le ministère du Travail et la « cellule des droits de l’homme » du ministère de la Police ont créé un comité conjoint qui a visité les campements et discuté avec les grévistes. Des promesses d’amélioration leur ont été faites, notamment, chose incroyable, l’instauration d’une assurance-maladie. Bref, de quoi faire mentir le conseiller français cité plus haut… Les diplomates indiens sont aussi entrés dans la danse et la société de construction leur a juré promis de « réviser les salaires » dans les deux mois. Les grévistes ont donc repris le travail le samedi 3 novembre. Et le général Dhahi Khalfan Tamim, commandant en chef de la police de Dubai a fait une déclaration proprement extraordinaire : « Nous pourrions engager des poursuites contre les entreprises de construction qui traitent leurs travailleurs de manière inhumaine. »

Par leur lutte, les parias de Dubai font souffler un vent nouveau sur les Émirats.

Article original, Basta,  publié le 5 novembre 2007

 

Fausto Giudice est membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cet article est libre de reproduction, à condition d’en respecter l’intégrité et d’en mentionner l’auteur et la source.



Articles Par : Fausto Giudice

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