Notes sur une note d’Hillary Clinton

Si l’on veut tenir une stricte comptabilité, il n’y a pas un mais plusieurs emailgate accrochés à Hillary Clinton comme autant de casseroles bruyantes. Nous voulons dire par là: 1) qu’il y a plusieurs scandales possibles dans l’emailgate, et 2) qu’il y a plusieurs facettes dans chacune de ces affaires. D’une façon générale, moins polémique et plus minutieuse, emailgate pourrait figurer comme le matériel d’une puissante étude psychologique d’un dirigeant-Système type.

La production de messages courriel d’Hillary-Secrétaire d’État a été tout simplement prodigieuse puisqu’elle se chiffre en dizaines de milliers de messages dont certains sont extrêmement longs. On se demande où elle trouva le temps, en plus de ses discours, entretiens et profondes supputations sur la politique extérieure des USA, pour pondre toute cette correspondance. (Sans oublier l’extraordinaire légèreté qui la fit passer très souvent par son serveur personnel plutôt que d’utiliser ceux qui sont attribués à sa fonction, et qui sont puissamment cryptés.)

Ce qui justifie ce texte, c’est la diffusion sur internet d’une partie du fonds considérable d’e-mails clintoniens écrits durant la période du département d’État d’Hillary, de 2009 à 2013. (Le chiffre de 30  322 est cité dans cette occurrence, mais dans d’autres cas certains ont été jusqu’à 50  000 : on se trouve là devant une abondance diluvienne qui rend très difficile de justifier de décomptes précis.) Les messages en question semblent avoir été mis en accès au public selon la législation du Freedom Information Act, par le département d’État et sans doute selon les procédures du FBI qui enquête sur l’ensemble de l’affaire emailgate. Il s’agit de messages à divers titres officiels et professionnels de la secrétaire d’État, mais distribués fautivement par le serveur privé d’Hillary Clinton, comme on l’a signalé plus haut. Il faut rappeler que c’est là le cœur de l’emailgate puisque cet usage représente une brèche considérable des procédures de sécurité dans sa fonction, et la cause des enquêtes ouvertes par le FBI contre elle ; en théorie, une telle faute peut être assimilée, dans la logique et la règle procédurières du gouvernement US, à un acte de trahison. C’est essentiellement l’action de Wikileaks, à partir de l’obtention des messages selon la procédure du Freedom Information Act, qui en assure la distribution.

Franchise et conviction

Nous nous attachons à cette affaire pour des raisons évidentes de communication, mais aussi et surtout, comme nous l’avons suggéré plus haut, pour des raisons de psychologie. Cette correspondance nous en dit beaucoup, aussi bien sur Hillary Clinton (la Clinton du passé au département d’État, et la Clinton de l’avenir si elle devenait présidente des USA), que sur la politique des USA, que sur la psychologie des dirigeants et dirigeantes-Système, notamment sur leur attitude vis-à-vis des narrative qui présentent cette politique US.

Nous voulons parler ici de la question de leur franchise et de leur conviction. Dans ce cas, en plus, il s’agit d’une personne exceptionnellement corrompue et dont nous estimons que la première de ses corruptions est sa psychologie et concerne le travers terrible de l’affectivisme. (C’est le comportement de Clinton durant la crise syrienne qui nous a conduits à ce concept.)

Il ne s’agit bien sûr pas d’un travail systématique dont nous n’avons pas les moyens ni la capacité. Nous nous arrêtons à un seul message, très long et très détaillé, sur la politique américaniste vis-à-vis de la Syrie telle que la conçoit, ou la concevait, Clinton en 2012. Le message, qui n’est pas daté pour ce qui est de sa diffusion sinon la mention bureaucratique “2000-12-31 22:00”, peut être déterminé comme de la période de la fin du printemps 2012 puisqu’il contient la précision par l’auteur(e) elle-même : «La rébellion en Syrie dure déjà depuis plus d’un an.» (Effectivement diffusé par WikiLeaks, le message est désigné selon la date du 30 novembre 2015, qui semble évidemment être la date de sa déclassification pour la mise à disposition du public : “UNCLASSIFIED U.S. Department of State Case No. F-2014-20439 Doc No. C05794498 Date: 11/30/2015.”)

Une diplomatie au marteau

Le document expose ce qui serait la “grande stratégie” des USA en Syrie, selon la secrétaire d’État, vis-à-vis de la crise syrienne. Toute l’attention est portée aux intérêts d’Israël par rapport à la puissance de l’Iran, qui peuvent être décisivement renforcés par la chute d’Assad et une opération de regime change. L’on y retrouve les diverses manœuvres, tromperies, montages, etc., de la part des USA, qui étaient à l’époque, lorsqu’elles étaient suggérées, dénoncées comme des théories “complotistes” ou des analyses malveillantes de dissidents et d’antiSystème concernant les intentions des USA. L’intérêt que Clinton montre pour ceux (les intérêts) d’Israël est certainement beaucoup plus important que celui d’Obama à cet égard ; en ce sens, l’on pourrait très certainement parler d’une “diplomatie personnelle” de Clinton, construite à grands coups de marteau, dont il n’est nullement assuré que le président l’eût approuvée si elle avait été sur la voie de la réussite, – ce qui ne fut jamais le cas… Outre Israël, les alliés principaux qui sont cités sont l’Arabie, le Qatar et la Turquie. Pas un mot des Européens, – même pas, ô ingratitude des dieux, de notre pétillant Laurent Fabius.

Le but est donc d’éliminer Assad, s’il le faut sur l’air du “We Came, We Saw, He Dies” [Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort], en le liquidant avec sa famille ; de changer le régime pour faire de la Syrie un vassal des USA aligné sur les “alliés” sur place, avec Israël en tête de peloton ; d’isoler complètement l’Iran et d’aller vers un étouffement du Hezbollah par rupture forcée de ses liens avec l’Iran. Dans toute cette description, la Russie est quasi-totalement ignorée, sinon pour observer avec un mépris à peine voilé que ce pays sera impuissant à faire quoi que ce soit. La seule “nuisance” de la Russie se trouve dans le fait que son veto obligera d’agir hors du cadre de l’ONU… Du point de vue opérationnel, le message détaille le plan qui apparaît dans l’esprit de Clinton comme bien plus qu’une simple hypothèse, mais bien comme une attaque US contre la Syrie.

La Secrétaire d’État planificatrice de la guerre

La première partie du message expose la situation stratégique, et notamment entre Israël et l’Iran. Il apparaît pour la première fois d’une façon aussi explicite dans un message d’un officiel de ce niveau que le but d’Israël n’est pas tant d’empêcher l’Iran de disposer d’une bombe nucléaire que de conserver le monopole nucléaire dans la région. A aucun moment, cette idée n’est mise en cause, bien au contraire, alors que les USA ont toujours admis, d’une façon officielle, que la dénucléarisation de la zone moyenne-orientale était un objectif, sinon vertueux dans tous les cas acceptable et conforme à leur doctrine de non-prolifération. Voici ce message :

(N.B. : dans les deux parties du message, nous indiquons en italique gras les passages qui nous paraissent importants et sur lesquels nous avons déjà fait des commentaires ou sur lesquels nous reviendrons plus loin pour des commentaires à leur sujet.).

«Le meilleur moyen d’aider Israël à s’arranger de la capacité nucléaire de l’Iran est d’aider le peuple syrien à renverser le régime de Bachar El Assad.

Des négociations pour limiter le programme nucléaire iranien ne résoudront pas le dilemme sécuritaire israélien. Elles n’empêcheront pas non plus l’Iran d’améliorer des parties cruciales au développement de son programme d’armes nucléaires, c’est-à-dire la capacité à enrichir l’uranium. Au mieux, les discussions entre les principales puissances mondiales et l’Iran, qui ont commencé en avril et continueront en mai, à Bagdad, ne feront que pousser Israël à retarder de quelques mois une décision d’attaquer l’Iran, décision qui pourrait provoquer une guerre moyen-orientale majeure.

Le programme nucléaire iranien et la guerre civile syrienne ne semblent pas connectés, ils le sont pourtant. Pour les dirigeants israéliens, la réelle menace venant d’un Iran possédant l’arme nucléaire ne tient pas au fait de voir un dirigeant iranien ayant perdu la raison et lançant une attaque nucléaire contre Israël sans avoir été provoqué, ce qui aboutirait a l’annihilation des deux pays. Ce qui inquiète vraiment les dirigeants militaires israéliens, mais dont ils ne peuvent pas vraiment parler, est de perdre leur monopole nucléaire. Une arme nucléaire iranienne mettrait non seulement fin à ce monopole mais pousserait aussi ses autres adversaires, comme l’Arabie saoudite et l’Égypte, à devenir aussi des puissances nucléaires. Cela aboutirait à un équilibre nucléaire précaire dans lequel Israël ne pourrait plus répondre à des provocations par des frappes militaires conventionnelles sur la Syrie ou le Liban, comme il peut se le permettre aujourd’hui. Si l’Iran devait franchir la limite et devenir un État nucléaire, Téhéran n’hésiterait plus à pousser ses alliés, la Syrie et le Hezbollah, à frapper Israël, sachant que ses armes nucléaires empêcheraient Israël de s’en prendre à l’Iran.

Mais revenons à la Syrie. C’est la relation stratégique entre l’Iran et la Syrie de Bachar El Assad qui permet à l’Iran de mettre en danger la sécurité israélienne, non pas par une attaque directe, ce qui n’est jamais arrivé en trente ans d’hostilité entre l’Iran et Israël, mais grâce à ses alliés du Liban, comme le Hezbollah, qui sont soutenus, armés et entraînés par l’Iran, via la Syrie. La fin du régime d’Assad entraînerait la fin de cette dangereuse alliance. Les dirigeants israéliens comprennent très bien pourquoi la défaite d’Assad est dans leur intérêt. Au cours d’une interview sur CNN, la semaine dernière, le ministre de la Défense [israélien] Ehud Barak a déclaré que  le renversement d’Assad serait un coup important porté à l’axe radical, un coup important porté à l’Iran […] C’est le seul avant-poste de l’influence iranienne dans le monde arabe […] et cela va affaiblir considérablement à la fois le Hezbollah au Liban et le Hamas et le Djihad islamique à Gaza. »

Renverser Assad ne serait pas seulement une bénédiction pour la sécurité israélienne, cela diminuerait aussi la peur compréhensible qu’a Israël de perdre son monopole sur le nucléaire. Alors, Israël et les États-Unis devraient pouvoir développer le même point de vue pour déterminer quand le programme iranien devient si dangereux qu’une action militaire deviendrait nécessaire. Pour l’instant, c’est la combinaison entre l’alliance stratégique entre l’Iran et la Syrie, et les progrès constants du programme d’enrichissement nucléaire de l’Iran qui a poussé les dirigeants israéliens à envisager une attaque surprise, malgré les objections de Washington si nécessaire. Une fois Assad parti et l’Iran devenant incapable de menacer Israël par l’intermédiaire de ses alliés, il devient possible pour les États-Unis et Israël de s’entendre sur des lignes rouges que le programme iranien ne devrait pas franchir. En résumé, la Maison Blanche peut alléger les tensions qui sont apparues dans notre relation avec Israël, à propos de l’Iran, en faisant ce qu’il faut faire en Syrie.

La rébellion en Syrie dure maintenant depuis plus d’un an. L’opposition est toujours là et le régime n’acceptera pas de solution diplomatique venant de l’extérieur. Avec sa vie et celle de sa famille en jeu, seule la menace ou l’utilisation de la force fera changer l’état d’esprit du dictateur syrien Bachar Al Assad… »

La Secrétaire d’État chef de guerre

La deuxième partie du message aborde les aspects opérationnels d’une opération militaire contre la Syrie, qui verrait l’implication au niveau de l’offensive aérienne des forces armées US.

«De manière bien compréhensible, s’engager dans des opérations aériennes en Syrie, comme cela avait été fait en Libye, inquiétait l’administration Obama, pour trois raisons essentielles. À la différence des forces d’opposition libyennes, les rebelles syriens n’était pas unifiés et n’avaient pas de territoire. La Ligue arabe n’avait pas demandé d’intervention militaire extérieure comme elle l’avait fait en Libye. Et les Russes s’y opposaient. La Libye était un cas plus simple. Mais en plus du louable objectif de sauver des civils libyens d’attaque prévisible de la part du régime de Kadhafi, l’opération libyenne n’a pas eu de conséquences sur le long terme pour la région.Pour la Syrie, c’est plus compliqué. Mais un succès en Syrie serait un événement transformateur pour le Moyen-Orient. Non seulement un autre dictateur brutal succomberait à des manifestations de rue de l’opposition, mais la région changerait pour le meilleur, et l’Iran n’aurait plus de pied-à-terre au Moyen-Orient, d’où elle peut menacer Israël et déstabiliser la région.

A la différence de la Libye, une intervention réussie en Syrie demandera un leadership substantiel de la part des États-Unis. Washington devrait commencer par exprimer sa détermination à travailler avec ses alliés de la région, comme la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar pour organiser, entraîner et armer les forces rebelles syriennes. Rien que l’annonce d’une telle décision devrait entraîner des désertions importantes dans l’armée syrienne. Alors, en utilisant le territoire turc et, si possible, jordanien, les diplomates états-uniens et les officiels du Pentagone pourront commencer à renforcer l’opposition. Cela prendra du temps. Mais la rébellion est bien partie pour durer longtemps, avec ou sans l’intervention états-unienne.

La deuxième étape sera de développer le soutien international pour une intervention aérienne de la coalition. La Russie ne soutiendra jamais une telle intervention, il ne sert donc à rien de passer par le conseil de sécurité de l’ONU. Quelques uns prétendent que l’intervention états-unienne risque d’entraîner une guerre plus large contre la Russie. Mais l’exemple du Kosovo montre le contraire. Dans ce cas, la Russie avait des liens ethniques et politique avec les Serbes, liens qui n’existent pas entre la Russie et la Syrie, et même alors la Russie ne fit rien d’autre que de protester. Les officiels russes ont déjà reconnu qu’ils ne se mettraient pas en travers du chemin en cas d’intervention.

Armer les rebelles syriens et utiliser la puissance aérienne occidentale pour empêcher les hélicoptères et avions syriens de décoller est une approche bon marché mais à grand bénéfice. Tant que les dirigeants politiques de Washington restent fermes sur le fait qu’aucune troupe américaine ne sera déployée, comme ils l’ont fait pour le Kosovo et la Libye, les coûts pour les États-Unis resteront limités. La victoire ne sera pas rapide ni facile, mais elle arrivera. Et les bénéfices en seront substantiels. L’Iran sera stratégiquement isolé, incapable d’exercer son influence sur le Moyen Orient. Le nouveau régime syrien verra les États-Unis comme un ami et pas un ennemi. Washington gagnera une reconnaissance forte pour son combat pour le peuple, et non des régimes corrompus, dans le monde arabe. Pour Israël, la logique d’une attaque soudaine contre les installations nucléaires iraniennes devrait perdre de son sens. Et un nouveau régime syrien pourrait bien être ouvert à de nouvelles négociations de paix avec Israël. Le Hezbollah libanais devrait être séparé de son sponsor iranien puisque la Syrie ne sera plus une zone de transit pour l’entraînement, l’assistance et la livraison de missiles iraniens. Tous ces avantages stratégiques ainsi que la perspective de sauver des milliers de civils d’un assassinat par le régime d’Assad (10 000 ont déjà été tués au cours de la première année de guerre civile).

Avec ce voile de peur ne pesant plus sur le peuple syrien, ils semblent déterminés à se battre pour leur liberté. L’Amérique peut et doit les aider et, en agissant ainsi, cela aidera Israël et aidera à réduire les risques d’une plus grande guerre.»

Inculpabilité et indéfectibilité

Outre l’intérêt documentaire du message sur les méthodes et les machinations américanistes, l’intérêt historique de confirmation des hypothèses courantes de l’anti-Système face à la narrative du Système durant la période, il y a d’autres aspects qui méritent encore plus notre attention. En effet, nous voulons parler ici de ce qu’ils nous disent de la psychologie de Clinton (et, en général d’une manière conforme, des élites américanistes), et d’une façon indirecte, de sa culture politique, de sa perception de la communication et du niveau de son information ; d’une façon générale si l’on veut, ce qu’ils nous disent autant de son caractère que de son intelligence.

Les deux caractères fondamentaux de la psychologie américaniste, l’inculpabilité et l’indéfectibilité, sont parfaitement manifestés, aussi bien dans le chef d’Israël qui est quasiment incorporé comme une partie intégrante des USA pour la défense de ses intérêts, que pour les USA eux-mêmes. A aucun moment n’est mise en question la valeur morale et politique de la prétention israélienne au monopole nucléaire dans la région («…cela diminuera la peur bien compréhensible d’Israël de perdre son monopole nucléaire»). A aucun moment n’est discuté le fondement de l’intervention américaniste, sinon pour la trouver complètement justifiée au nom d’une morale supérieure («…c’est pour aider le peuple syrien à renverser le régime de Bachar al Assad…», «En résumé, la Maison Blanche peut réduire les tensions avec Israël en faisant ce qu’il faut faire en Syrie», «… de sauver des milliers de civils d’un assassinat par le régime d’Assad…»).

Cette intervention ne peut être que victorieuse, et d’autant plus victorieuse qu’elle sera appréciée comme une chose bonne, magnanime, généreuse et libératrice par les peuples concernés. Elle consacre la vertu fondamentale de l’américanisme : la force et l’usage de la force au nom du Droit et de la Morale : «Le nouveau régime syrien verra les États-Unis comme un ami et pas un ennemi. Washington gagnera une reconnaissance forte pour son combat pour le peuple, et non des régimes corrompus, dans le monde arabe»… «Avec ce voile de peur ne pesant plus sur le peuple syrien, ils semblent déterminés à se battre pour leur liberté. L’Amérique peut et doit les aider et, en agissant ainsi cela aidera Israël et aidera à réduire les risques d’une plus grande guerre ».

La menteuse qui ne mentait pas.

Nous ne croyons pas une seconde que ces passages soient de pure forme et de pure conformité. Au contraire, ils constituent l’essence même de la politique américaniste, telle qu’elle est présentée par celle qui la conçoit et telle qu’elle doit être perçue par ceux qui la mettent en œuvre. Il s’ensuit nécessairement que ce que nous nommons “narrative”, qui est le nécessaire anéantissement de la réalité au profit d’une fabulation construite avec la puissance de la communication dans le sens évoqué ici, est perçue comme la réalité elle-même, quand elle est, en plus, une Vérité Morale et la Vérité du Droit.

Cela signifie que cette Clinton, sans aucun doute la plus corrompue et la plus menteuse de tous les hommes et femmes politiques de pouvoir à Washington, n’est en rien une menteuse selon son point de vue, qu’elle est complètement sincère et qu’elle ne ment jamais à proprement parler. Simplement, elle est certainement hystérique et éventuellement schizophrénique, et produit sa perception de la réalité à partir du matériel qui lui est fourni, comme s’il s’agissait de la Vérité pure et simple. Sa psychologie profondément affaiblie est ouverte à toutes les influences, évidemment prioritairement les plus déstructurantes et les plus dissolvantes, et elle n’est donc mauvaise que par proximité du Mal et nullement par essence. (Voir Plotin : «… Mais les autres, ceux qui participeraient de lui [du Mal] et s’y assimileraient, deviennent mauvais, n’étant pas mauvais en soi.»)

Machiavel caricaturé par les pseudo-siens

Il s’ensuit encore, dans le même ordre de la situation générale où elle évolue, que Clinton est totalement sous-informée ou més-informée, sinon inculte dans le sens de l’impuissance à cultiver son expérience et sa connaissance. Affirmer comme elle le fait, à peu près un an après l’affaire, et sans doute à quelques mois de l’assassinat de l’ambassadeur US à Benghazi, que la crise libyenne n’a pas de conséquences à long terme pour la région, relève d’une totale culture de l’incompétence comme avers de son impuissance à cultiver expérience et connaissance. («Mais en plus du louable objectif de sauver des civils libyens d’attaque prévisible de la part du régime de Kadhafi, l’opération libyenne n’a pas eu de conséquences sur le long terme pour la région.») Lorsqu’elle ajoute : «Pour la Syrie, c’est plus compliqué», on a l’impression qu’elle pourrait aussi bien dire, d’une façon plus simple et plus compréhensible : “La connerie sera plus dure à faire en Syrie…”

Il nous est bien difficile de croire qu’il y a du machiavélisme dans tout cela, comme on en prête souvent de bonnes doses aux actions de la politique américaniste, car ce serait tout de même faire injure à l’intelligence de Niccolo di Bernardo [Machiavel]. Il s’agit d’un travail de somnambule, où les opérations illégales et extrêmement complexes, maniant les cultures et les mentalités de peuples dont on ne connaît ni les cultures ni les mentalités, ne donnent comme effet qu’une déstructuration et une dissolution aveugles, dont on peut alors conjecturer, puisqu’elles sont accomplies, qu’elles répondent au dessein d’événements supérieurs dont les dirigeants-Système eux-mêmes s’avèrent les premières victimes après en avoir été les exécutants inconscients et dociles.

Hillary vit encore le Kosovo de 1999

Le sommet de l’inculture satisfaite est atteint avec l’évaluation de la position russe, pleine de mépris et d’une complète més-information pour la Russie, en prenant comme référence opérationnelle et politique de l’attitude russe en Syrie, en 2012, le Kosovo de 1999 ! (Hillary ne s’est jamais vraiment relevée de l’ivresse d’avoir, par l’intermédiaire du très-impressionnable Bill qu’elle a influencé tout du long du conflit, pratiquement dirigé la première guerre d’agression postmoderne du bloc-BAO.) Comme si, entre-temps, rien ne s’était passé, y compris l’invasion de la moitié de la Géorgie par la Russie en août 2008, sans que les USA ne lèvent le petit doigt ni ne fassent passer un seul de leurs destroyers de la Méditerranée vers la mer Noire…

«La deuxième étape sera de développer le soutien international pour une intervention aérienne de la coalition. La Russie ne soutiendra jamais une telle intervention, il ne sert donc à rien de passer par le Conseil de sécurité de l’ONU. Quelques-uns prétendent que l’intervention états-unienne risque d’entraîner une guerre plus large contre la Russie. Mais l’exemple du Kosovo montre le contraire. Dans ce cas, la Russie avait des liens ethniques et politique avec les Serbes, liens qui n’existent pas entre la Russie et la Syrie, et même alors, la Russie ne fit rien d’autre que de protester. Les officiels russes ont déjà reconnu qu’ils ne se mettraient pas en travers du chemin en cas d’intervention.… »

Il faut dire qu’en 2012, c’est à peu près ce que les militaires du bloc-BAO et leurs armées d’experts pensaient de la “puissance” russe. C’est évidemment avec cette évaluation à l’esprit que toute la “stratégie hollywoodienne” des USA en Syrie a été déployée. Récemment, les militaires US ont commencé à envisager qu’il s’est passé quelque chose du côté de la puissance militaire russe.

Les derniers exercices de l’OTAN, vers les pays de l’OTAN frontaliers de l’URSS, notamment les pays baltes qui ne cessent de menacer Moscou en dénonçant les menaces russes contre eux, ont mis en évidence l’extraordinaire impuissance de l’OTAN vis-à-vis de la possibilité d’une action russe. Non seulement il faudrait au moins trois semaines pour que les premiers renforts sérieux puissent être mis en place dans les pays de première ligne, mais en plus les militaires de l’OTAN reconnaissent que les Russes ont créé d’immenses zones dite AA/AD (Anti-Access/Area Denial), c’est-à-dire des “bulles” de contrôle électronique et de communication qui interdisent quasiment à l’adversaire l’accès d’un espace aérien, sinon d’un théâtre d’opération complet. De telles zones, maîtrisées par les Russes et aveuglant complètement les moyens d’intervention de l’OTAN, existent en Pologne et dans la Mer Baltique en cas de conflit. Instruits des résultats des manœuvres, les dirigeants des pays baltes ont commencé à mesurer le confort qu’il y a à s’appuyer sur le soutien de l’OTAN pour mieux défier la Russie.

Hillary et l’AA/RD

Encore Hillary-2012 est-elle bien loin d’Hillary-2016, dans le domaine de l’AA/AD devenue pour son cas AA/RD (Anti-Access/Reality Denial). Nous voulons dire par là que la trajectoire de la candidate à la présidence n’a cessé de s’éloigner des vérités-de-situation, dont elle était déjà si lointaine en 2012. Dans le dernier CrossTalk de Peter Lavelle, sur RT, Daniel McAdams, de l’Institut Ron Paul, a qualifié l’attitude de Clinton concernant Israël et l’Iran, dans la perspective de sa possible élection : «Clinton est férocement pro-Israël et pourrait attaquer l’Iran.» (McAdams qui, comme Ron Paul et contrairement à d’autres libertariens comme Justin Raimondo, n’aime guère Donald Trump, juge qu’avec Clinton, «il y a 97% de [malchance] pour qu’il y ait une guerre, contre 75% avec Donald Trump».)

Il y a peu d’illustration aussi exceptionnelle de l’effroyable chute que subissent les esprits des dirigeants-Système dans cette phase catastrophique, que celle d’Hillary Clinton. Le document qu’on a pu lire mesure effectivement l’emportement de folie furieuse que serait sa politique, en imaginant ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu une autorité au-dessus d’elle, fameuse pour son indécision et son refus de prendre des risques. Clinton représente sans doute une sorte de terminal de la dégradation du caractère, et cette vision ne cesse de se préciser à mesure qu’on se rapproche de l’élection qu’elle pourrait emporter. Si l’on veut une image symbolique de cette situation, on dira qu’avec elle, son caractère AA/RD se trouve confronté à la procédure AA/AD symbolique de l’avancement des capacités militaires des Russes, qui fait si peur aux chefs militaires US dans les possibilités de conflits qu’on évoque aujourd’hui, – AA/RD ou déni de réalité, contre AA/AD ou déni de puissance…

Hors de toutes les supputations de conjecture à propos de la candidature Trump et tout ce qui l’accompagne, il est très difficile d’envisager, dans les circonstances présentes, une présidence d’Hillary Clinton qui ne serait pas promise, non à se terminer en catastrophe mais à commencer en catastrophe ; si ce n’est l’emailgate qui se constituerait en Watergate postmoderne, ce serait une aventure militaire qui constituerait une telle folie qu’elle verrait se lever contre elle une insurrection des chefs militaires, – et ainsi, à chacun son insurrection. On ne peut qu’abonder dans le sens d’Eric Margoulis lorsqu’il dit à propos de Trump, le 18 mars sur LewRockwell.com, ceci, qui vaudrait aussi bien pour Trump-Clinton : «C’est le pire des candidats, – à part que les autres sont pires que lui…»

Philippe Grasset

Parties du texte en anglais traduites par Wayan, relues par Diane pour le Saker Francophone.



Articles Par : Philippe Grasset

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