Obama et les pirates : la glorification de la violence d’Etat

Les quatre journées d’impasse entre la cinquième flotte (Fifth Fleet) et une poignée de pirates somaliens se sont terminées le dimanche de Pâques avec la fusillade de trois Somaliens et la libération de Richards Phillips, le capitaine américain du cargo Maersk Alabama.

Comparé aux événements mondiaux, cette confrontation était en soi un événement relativement mineur, une situation de prise d’otages.

Tout département de police est formé pour venir à bout de telles affaires. Des manuels expliquant comment les traiter soulignent partout que l’objectif est de résoudre l’incident de manière pacifique en protégeant la vie des otages et de la police et, si possible, en évitant de recourir à la force meurtrière.

Dans le cas présent, la prise d’otages s’est transformée en un drame orchestré par les médias et un test politique aux enjeux très sérieux sur la volonté ou non du président Barack Obama de recourir à l’armée. Le meurtre des pirates était devenu un objectif politique de plein droit.

Après le massacre, les médias ont exploité le compréhensible soulagement de l’opinion publique américaine quant à la survie du capitaine Phillips en tournant l’incident en une célébration sanguinaire des exécutions par des tireurs d’élite. Complètement engloutie dans la satisfaction perverse des médias de voir que les pirates, trois adolescents somaliens, avaient été tués, la question de savoir si la fusillade était justifiée ou si même elle était judicieuse dans le cadre de la politique étrangère américaine, a été éludée.

L’affirmation officielle selon laquelle les meurtres avaient été nécessaires parce que le capitaine était confronté à un danger imminent n’est pas convaincante. Avant l’assassinat des pirates, un quatrième membre de la bande, âgé de 16 ans, s’était rendu à la Marine américaine pour faire soigner les blessures qu’il avait subies lors de la tentative de détournement du cargo américain. Ses trois associés qui étaient complètement épuisés et qui étaient en train de négocier leur propre libération en échange de celle du capitaine avaient permis d’être attachés par une corde de halage au navire de guerre américain Bainbridge et d’être ainsi remorqués à une distance de 25 mètres du navire. Ceci ne donne pas vraiment l’impression que les pirates s’apprêtaient à mener une dernière lutte désespérée. De plus, pour des tireurs d’élite entraînés à toucher des cibles à une distance de plus d’un kilomètre et demie, l’exécution des pirates ne présentait pas vraiment de défi sérieux.

La décision d’exécuter les pirates a été prise pour des raisons politiques. Elle servait à faire taire les critiques de droite d’Obama tout en prouvant à l’armée et à l’élite dirigeante américaine la détermination du président. Ceci a été clairement montré avec la publication presque instantanée par la Maison-Blanche d’un communiqué officiel attribuant à Obama la décision d’avoir accordé l’autorisation de recourir à la force meurtrière. Dans cette situation, la survie du capitaine Philipps a été le produit tout à fait accidentel d’une décision politiquement motivée.

Le signe le plus révélateur de la nature de ces meurtres réside dans la manière dont les médias qui sont à la botte du patronat ont réagi par des articles où il est fait état à la fois du « gain » politique qu’Obama a tiré de cet incident et d’un sentiment morbide obscène face aux Somaliens tués.

Il est difficile d’être encore choqué par les médias ; leur servilité politique, leur arriération et leurs appels aux plus bas instincts font partie depuis longtemps du paysage politique américain. Mais, dans ce cas précis, une sauvagerie presque détraquée est affichée.

De par sa réaction, c’est le Washington Post, posant comme le journal de référence de la capitale américaine, qui s’est tout particulièrement fait remarquer. Deux jours après le sauvetage, on pouvait lire à la une du journal : « Trois pirates, trois balles, trois cadavres. »

David Ignatius, l’analyste des questions internationales du journal avait rédigé un éditorial intitulé « Vive les tireurs d’élite ». On pouvait y lire : « Au moment où les experts en politique commençaient à débattre des stratégies militaires visant à régler le problème des pirates somaliens, il nous fut rappelé en mémoire que les meilleures solutions sont parfois les plus simples et les plus directes, dans ce cas précis, un tireur d’élite. » L’article continue en affirmant que la solution à la crise en Somalie, et ailleurs aussi, se trouve dans des opérations couvertes menées par la CIA et les escadrons de la mort des Forces spéciales se déplaçant « rapidement et tranquillement pour modifier l’équilibre des pouvoirs sur le terrain. »

Enfin, le Post avait publié un article de Stephen Hunter, ancien critique du journal et auteur de romans de gare, glorifiant les tireurs d’élite. Le papier de Hunter salue le tireur d’élite comme une sorte « de héros chevaleresque. Il est l’Etat, s’exprimant de façon tonitruante et restituant l’ordre dans l’univers de la morale. Ou bien il est la civilisation, signifiant aux barbares dans quelle situation sans issue ils se trouvent. »

Pour ceux qui sont en âge de se rappeler le rôle joué par les tireurs d’élite dans l’histoire américaine, les assassinats de John F. Kennedy et de Martin Luther King viennent à l’esprit, la publication de ce genre d’obscénité fasciste dans un grand journal est tout particulièrement écoeurante.

Il faut aussi mentionner que cette glorification du tireur isolé se fait au moment où il ne se passe pas une semaine aux Etats-Unis sans qu’au moins une tuerie de masse ait lieu, perpétrée par des personnes dérangées et désespérées en possession d’armes à feu. Peut-il y avoir l’ombre d’un doute que le climat politique exécrable dans lequel la force des armes, présentée comme étant la solution aux problèmes complexes, contribue à ce chaos ?

Ce qui fait presque totalement défaut dans les médias se sont des commentaires intelligents traitant sérieusement de la crise en Somalie et des interventions militaires américaines répétées et qui ont contribué de façon déterminante à l’effondrement du pays et à la montée du piratage. D’une manière presque identique, les médias s’étaient abstenus de donner la moindre explication politique aux attentats du 11 septembre par crainte d’être accusés de « justifier le terrorisme », et donc la même terreur rhétorique est utilisée pour passer sous silence toute évaluation critique du rôle joué par les Etats-Unis en Somalie sous peine de passer pour une « défense de la piraterie. »

Il existe des motifs politiques évidents à la glorification des meurtres des tireurs d’élite dans l’Océan indien. D’un côté, ils sont une diversion à la chute continue de l’économie américaine et mondiale dans la dépression et à la destruction des emplois et des niveaux de vie de millions de personnes.

De l’autre, suite aux guerres en Irak et en Afghanistan, commencées par Bush et poursuivies par Obama, et caractérisées par des revers et des échecs, l’occasion est offerte ici pour Washington de proclamer au peuple américain que l’armée fait vraiment son travail. Pour la classe dirigeante américaine qui est fortement tributaire de sa supériorité militaire pour avancer ses intérêts mondiaux, cette conception idéologique est d’une importance cruciale.

Lorsque les puissants partisans d’Obama au sein de l’establishment politique américain préparaient sa candidature, l’un des arguments mis en avant avait été qu’un président afro-américain pourrait servir à améliorer les relations avec l’Afrique dont les ressources énergétiques et minérales ne sont pas seulement convoitées par Washington mais aussi par la Chine et l’Europe.

Les exécutions sommaires des trois adolescents somaliens contribueront à envenimer davantage les forts sentiments anti-américains qui existent déjà au sein du peuple somalien en discréditant de par le continent l’idée qu’Obama pourrait apporter le « changement ».

Article original paru le 16 avril 2009.



Articles Par : Bill Van Auken

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