Obama et Mandela

Le discours prononcé mardi par Barack Obama à la cérémonie organisée en la mémoire de l’ex-dirigeant du Congrès national africain et ex-président de l’Afrique du Sud Nelson Mandela a été présenté par la grande majorité des commentateurs comme le point culminant d’une cérémonie qui était remarquable par la rhétorique creuse utilisée et la nervosité de l’assistance.

Le président américain a été le premier de six chefs de gouvernements étrangers à s’adresser à la foule assemblée dans le stade FNB de Johannesburg. Empli d’expressions démagogiques sur «la lutte,» «la libération», «la liberté» et «la révolution», ce discours qui cherchait à faire enfiler à Obama le costume d’héritier des années de sacrifice, d’emprisonnement et de persécution de Mandela était un obscène exercice d’hypocrisie.

À écouter les remarques d’Obama, on ne devinerait jamais qu’il préside un gouvernement qui a considéré pendant des dizaines d’années le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud parmi ses alliés les plus importants sur le continent africain, ni que la CIA, qu’il utilise maintenant comme une agence de meurtre, en assassinant avec des drones Predator les personnes considérées comme des opposants à la politique américaine, avait joué un rôle capital dans l’arrestation de Mandela en 1962, qui l’avait jeté en prison pour 27 ans. Ce n’est qu’en 2008, neuf ans après que Mandela eut quitté son poste de président de l’Afrique du Sud, que Washington l’a retiré de la liste des terroristes étrangers.

Obama n’avait en aucun cas le monopole du cynisme et de l’hypocrisie. À ses côtés dans les louanges à la mémoire de Mandela, se tenait le plus proche allié de Washington, le premier ministre britannique David Cameron, qui, en 1989, alors que le régime de l’apartheid était à bout de souffle, fit un voyage en Afrique du Sud entièrement payé par une compagnie qui faisait du lobbying contre les sanctions internationales qui frappaient ce régime. À cette époque, ses camarades chez les jeunes conservateurs étaient fiers d’arborer un badge portant l’inscription «Pendez Mandela».

Dans le cas d’Obama, il y a eu une tentative de mêler le mythe qui a été créé sur sa propre personne avec la biographie de Mandela. Cela a été explicite à la fin de son discours. «il y a plus de 30 ans, encore étudiant, j’ai eu connaissance de Mandela et des luttes dans ce pays», a-t-il déclaré. «Cela a fait bouger quelque chose en moi. Cela m’a éveillé à mes responsabilités, envers les autres et envers moi-même, et m’a lancé sur une trajectoire improbable qui a abouti ici aujourd’hui.»

Une trajectoire improbable effectivement ! Après avoir terminé la faculté, Obama, soi-disant mu par l’exemple de Mandela, a trouvé son premier emploi comme «analyste» pour la Business International Corporation, entreprise qui fournissait des rapports des services de renseignement aux grands groupes américains, en servant de façade pour les agents secrets de la CIA.

N’étant associé à aucune lutte sociale au cours de sa montée fulgurante jusqu’à la présidence des États-Unis, Obama a été formé à la faculté de droit de Harvard puis par des intérêts fortunés de Chicago pour devenir un homme de droite, militariste et défenseur de Wall Street, gagnant des millions au passage.

Obama a invoqué le mouvement des droits civiques aux États-Unis, avec lequel il n’avait aucun lien, et l’a comparé à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. «Comme ce fut le cas ici, il fallut le sacrifice d’un nombre incalculable de gens, célèbres et inconnus, pour voir l’aube d’un jour nouveau,» a-t-il déclaré. «Michelle et moi sommes les bénéficiaires de cette lutte.»

Ici au moins, il y a une part de vérité. Les luttes des masses de travailleurs afro-américains pour obtenir les droits fondamentaux dans la lutte contre le système «Jim Crow» de l’apartheid dans le sud des États-Unis ont mené à une politique consciente suivie par la classe dirigeante consistant à développer l’usage de la politique de discrimination positive et à cultiver une couche privilégiée de noirs de la classe moyenne-supérieure, dont certains éléments ont été intégrés dans l’élite politique et économique.

Cette politique a atteint son point culminant quand les grands intérêts financiers ont décidé de soutenir la candidature d’Obama à la présidence. L’objectif était d’exploiter son statut de premier président noir des États-Unis pour dissimuler la politique réactionnaire menée par le gouvernement américain à l’intérieur du pays et à l’étranger.

Encore une fois, Obama a tenté de faire le parallèle entre les États-Unis et l’Afrique du Sud, Obama a déclaré que, «notre travail n’est pas terminé» avec la «victoire de l’égalité formelle et du droit de vote universel.»

«Il y en a trop parmi nous qui adhèrent joyeusement à l’héritage de la réconciliation raciale laissé par Madiba, mais qui résistent fermement à des réformes même modestes qui remettraient en question la pauvreté chronique et l’inégalité croissante. Il y a trop de dirigeants qui affirment leur solidarité avec la lutte de Madiba pour la liberté, mais qui ne tolèrent pas la dissension de leur propre peuple.»

Qui croit-il pouvoir convaincre ? Voilà un président qui a été en exercice au cours de la plus rapide montée de l’inégalité sociale de l’histoire des États-Unis. Sa politique, depuis le renflouement des banques en 2008 jusqu’au sauvetage de General Motors et Chrysler et le soutien accordé par son gouvernement à la procédure de faillite de Détroit, a constitué un transfert massif et délibéré de richesses des travailleurs américains vers l’oligarchie financière et patronale. Durant ses cinq années à la Maison Blanche, 95 pour cent de toutes les augmentations de revenus sont allées au 1 pour cent le plus riche, et, pendant que la classe ouvrière a vu son niveau de vie baisser, les milliardaires du pays ont doublé leur richesse.

Pour ce qui est de ne pas tolérer les dissensions, cela va de pair avec des niveaux d’inégalité sociale qui rendent les formes démocratiques impraticables. Obama a supervisé une augmentation massive de l’espionnage à l’intérieur du pays de la part de la NSA et d’autres agences de l’appareil des services de renseignement gargantuesque dont dispose Washington. Il a cherché à obtenir l’extradition et la poursuite pénale d’Edward Snowden pour avoir révélé ces opérations, tout en poursuivant Julian Assange de WikiLeaks et en condamnant le soldat Bradley Manning condamné à 35 ans de prison comme punition pour avoir révélé les crimes de guerre américains en Irak et en Afghanistan. Son gouvernement a invoqué la Loi sur l’espionnage datant de la Première Guerre mondiale pour faire taire les lanceurs d’alerte plus de fois que tous les autres présidents réunis.

Parmi les mensonges et les hypocrisies qui ont dominé cette plate-forme au mémorial de jeudi, un élément de réalité politique a pu entrer par les places les moins chères des gradins. La foule a hué à plusieurs reprises le président de l’Afrique du Sud, Jacob Zuma, impliqué dans de multiples scandales de corruption, à son arrivée, quand son visage est apparu sur les écrans géants, et lorsqu’il a pris la parole.

Cyril Ramaphosa, vice-président de l’ANC et ex-chef du syndicat des mineurs devenu un capitaliste multimillionnaire, a dû intervenir à plusieurs reprises. D’après le journal sud-africain Daily Maverick, à un moment il s’est adressé à la foule en zoulou pour dire : «Ne nous causez pas d’embarras, nous avons des visiteurs étrangers ici. Nous pourrons parler des choses du présent une fois les visiteurs partis.»

Cet épisode n’est qu’un pâle reflet de la colère explosive qui se développe au sein de la classe ouvrière d’Afrique du Sud contre l’ANC et les intérêts d’argent, qu’ils soient noirs ou blancs, qu’elle défend. Cette confrontation a trouvé son expression la plus nette en août de l’année dernière, quand les successeurs de Mandela ont envoyé des policiers anti-émeute abattre 34 mineurs en grève à la mine de platine de Marikana appartenant à Lonmin, reprenant à son compte la répression sanglante pratiquée par le régime de l’apartheid.

Si l’ANC, et Obama aussi, avaient espéré profiter de la gloire des funérailles de Mandela, les tensions sociales dans ce pays, le plus inégalitaire au monde, sont trop fortes pour accorder le moindre répit au parti au pouvoir.

Près de deux décennies après que Mandela a négocié la fin de l’apartheid en laissant les intérêts capitalistes de la classe dirigeante blanche et des banques et des grands groupes étrangers intacts, la réalité fondamentale que la division la plus importante dans la société est la classe et non l’ethnie, s’affirme à nouveau avec force en Afrique du Sud. L’ANC, qui représente une couche de responsables publics corrompus et de capitalistes noirs prédateurs, tout en défendant les bénéfices du capital national comme international, est devenu un âpre ennemi des travailleurs.

Toutes les platitudes d’Obama et des autres, jeudi, ne peuvent cacher ce fait; elles ne peuvent pas non plus empêcher une résurgence de la lutte des classes et de la révolution sociale d’Afrique du Sud jusqu’aux États-Unis.

Bill Van Auken

Article original, WSWS, paru le 11 décembre 2013



Articles Par : Bill Van Auken

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