OTAN, Union européenne, Géorgie : cherchez l’émetteur et vous saurez…

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L’édition du 28 août  2008 de l’International Herald Tribune annonce en première page que Moscou s’inquiète devant l’augmentation du nombre de navires  de guerre de l’OTAN dans la Mer Noire, nombre qui « dépasse largement celui des navires russes qui sont ancrés au large des côtes de Géorgie. » Cette inquiétude se justifie à la lecture des articles récemment publiés par Manlio Dinucci dans le journal italien Il Manifesto-  et traduits en français sur le site de www.mondialisation.ca . Fidèle à chaque ligne à un souci de précision utile qui l’honore et dont les media ne souhaitent pas tirer de leçon, Manlio Dinucci dresse un rapport détaillé des manœuvres qui s’annoncent dans l’espace clos de la Mer Noire et nous informe sur la nature et les capacités réelles des navires militaires affectés au transport des savonnettes, rasoirs et couvertures généreusement offerts par l’USAID aux victimes géorgiennes d’un conflit qui, au préalable, aurait pu être évité, ne serait-ce que par générosité. Mais je m’égare, car nous parlons ici de relations diplomatiques, c’est-à-dire de rapports de forces, et la générosité n’entre là-dedans que comme spectacle destiné à désorienter ceux qui y croient ou qui s’en fichent et qui de toute façon n’infléchiront pas le cap des événements à venir.

Derrière l’affiche racoleuse des souffrances authentiques d’une population qui a vécu la guerre, les Étasuniens ont ouvert un bal qui se voudrait humanitaire mais qui se danse en uniforme sur fond de palettes décoratives. Et si Moscou ne fait pas demi-tour et reste à contempler la danse du feu des « démocraties » offusquées, ce n’est certainement pas pour découvrir de nouveaux talents pour le Bolchoï. Moscou semble ne plus craindre d’arrêter l’assaut hypocrite d’une vague qui s’autoproclame démocratique mais qui cache, sous l’écume grondante de sa bonne conscience médiatisée, des abysses de turpitudes et de manipulations contre les populations dont elle devrait être la gardienne mais dont elle est devenue le geôlier. Car d’autres l’ont montré, et je ne citerai que les trois premiers noms qui me viennent à l’esprit, Michael Parenti, Chalmers Johnson ou Noam Chomsky, la prétendue démocratie reflue chaque jour un peu plus de ses rivages d’origine et sera bientôt réduite à quatre syllabes  qui, comme le chant des vagues, se réfugieront dans les coquillages, qu’on ramassera et qu’on portera à son oreille pour entendre l’écho de ce qui fut et qui n’est plus.

L’édition de l’International Herald Tribune citée plus haut rapporte les propos de Dimitri Rogozine, envoyé du gouvernement russe auprès des instances de l’OTAN, qui, après avoir fustigé le « bla, bla, bla » diplomatique, remet en cause les fondements prétendument moraux de la politique extérieure des démocraties entêtées :

« Vous n’avez pas le droit moral de dire que (notre offensive en Géorgie) est  disproportionnée (…) si nous avions agi dans le Caucase, proportionnellement à ce que vous avez fait en Serbie, alors Tbilissi aurait été démolie, ça, ça aurait été proportionné. »

La « guerre froide » est de retour disent les media. Les journalistes, « empaillés de formules » – l’expression est de Bloy et à l’époque Bloy visait les séminaristes ignares ou hypocrites ; c’est ressemblant – aiment appliquer à l’Histoire ces petites trouvailles verbales, monuments autour desquels se massent les foules balbutiantes, petits coups de clairon qui sonnent faux au-dessus des têtes creuses et n’expliquent rien. Ils en gardent plein leurs fourre-tout de ces formules sacrées et en piochent dedans, avec leurs gros doigts manucurés, pour nous les enfoncer dans le gosier, dans nos gosiers desséchés par une soif jamais étanchée. Ces formules sont l’hostie des vérités satellisées dont la prise à heure fixe garantit la perduration des ignorances collectives. Ainsi donc ce serait la « guerre froide »…

M. Sarkozy «  a dit devant le corps diplomatique français que personne ne voulait d’une nouvelle guerre froide  et a demandé à la Russie de ramener ses forces aux positions qu’elles occupaient avant le conflit avec la Géorgie. » (« Nato Ships Raise Alarm In Moscow », International Herald Tribune, Thursday, August 28, 2008, p. 1). En disant cela, le président français ne fait que reprendre l’un des six points de l’accord signé par lui-même et par le président Medvedev le 12 août dernier. Cet accord  « prévoit « l’engagement de ne pas recourir à la force » et le « retour des forces militaires géorgiennes dans leur lieu habituel de cantonnement« . De l’autre côté, « les forces militaires russes se retireront derrière les lignes antérieures au déclenchement des hostilités » et « les forces de maintien de la paix russes (…) mettront en œuvre des mesures additionnelles de sécurité (…) tant que la confiance ne sera pas revenue entre les protagonistes« , a dit Nicolas Sarkozy, qui s’exprimait au nom de l’Union européenne. Le texte appelle aussi à « l’ouverture de discussions internationales » sur le « statut futur » des provinces séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie. Enfin, les deux pays doivent aussi pouvoir garantir la libre circulation de l’aide humanitaire vers les différentes zones touchées. Par ailleurs, bien que Dmitri Medvedev se soit engagé à respecter l' »intégrité et la souveraineté » de la Géorgie, ce dernier point ne figure pas dans le plan de paix. Nicolas Sarkozy transmettra mercredi le document au président géorgien Mikhaïl Saakachvili. » (Le Journal du dimanche, 12/08/2008).

Le Canard Enchaîné du 27 août évoque ironiquement cet accord dont les imperfections ont abouti au serrage de boulons opéré par l’aimable dame Rice lors de son entrevue du 15 août avec le président français au fort de Brégançon. Pour le Canard Enchaîné, il y a eu « rappel à l’ordre ». Le journal satirique affirme que  « Deubeuliou (…) s’est agacé du flou certain de plusieurs dispositions du texte en question» qui ne garantit pas l’intégrité de la Géorgie et qui laisse le Kremlin seul maître dans l’interprétation de que pourraient bien être « les mesures additionnelles de sécurité. »

Mais, qui a pensé puis rédigé cet accord signé par Nicolas Sarkozy et le Président Medvedev ? Le président Sarkozy avait-il carte blanche de l’Union européenne pour formuler comme il le souhaitait un accord sur une question aussi épineuse que le conflit osséto-géorgien ?

Si l’accord est l’œuvre exclusive de messieurs Sarkozy et Medvedev, le président Sarkozy s’est laissé berner par le chef d’état russe. Mais ceci semble peu probable. L’accord a donc été volontairement rendu flou. Mais dans quel but ? A-t-il été conçu dans le but de trouver un équilibre entre les intérêts de l’Union européenne et de la Russie ? Est-il le révélateur d’un désaccord non exprimé par l’Union européenne avec la politique étrangère d’un régime Bush éminemment susceptible et surarmé ? A-t-il eu pour but de pousser les Russes à rester en Abkhazie et en Ossétie afin de servir de prétexte à un conflit très proche, près de naître, mais encore enfermé, comme un gros insecte hideux, dans son cocon enrobé de sirop humanitaire.

Si les Russes étaient au Mexique et multipliaient les pressions pour l’adhésion de la Californie ou du Texas à un Pacte de Varsovie nouvelle version, s’ils envoyaient des navires militaires porteurs d’armes nucléaires au large de Miami, s’ils écrivaient dans des traités idéologico-stratégiques que les États-Unis devaient être découpés en trois territoires indépendants afin de se faciliter l’accès à un sous-sol riche en réserves vitales, s’ils installaient des rampes de missiles anti-missiles à Cuba ou à Montréal afin de lutter contre le terrorisme international, le tout en jurant sur les ondes que leurs intentions sont pacifiques, tous les lecteurs de journaux éclateraient de rire, même les moins doués et ils semblent nombreux, et les journalistes ne pourraient pas nous servir la soupe du prisonnier de treize heures ou de vingt heures avec le sérieux qu’ils singent aujourd’hui platement sous nos écrans plats et à coins carrés.

Quand une puissance veut la guerre, elle ne le dit pas. Elle la prépare et elle y incite. L’OTAN s’apprête à faire un saut décisif. La future adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie va demander un tour d’écrou un peu moins huilé et un peu plus brutal que les précédents. Quand Hitler a envahi la Pologne, il a accusé les Polonais d’avoir fait sauter un poste émetteur. D’un côté un poste émetteur, de l’autre la Seconde Guerre mondiale. Mauvais rapport qualité prix direz-vous. Ça dépend pour qui. Pour le conflit qui se prépare, qu’on prépare, que des milieux d’affaires préparent, cherchez l’émetteur et vous saurez. Mais il sera trop tard. Il ne s’agira plus de jouer les surpris ni de pleurnicher comme des enfants.



Articles Par : Bruno Adrie

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