Où en sont les zapatistes vingt-trois ans plus tard?

Même si elle n’est plus sous les feux de la rampe, la rébellion zapatiste au Chiapas* continue à inspirer de nouvelles formes de démocratie. Voilà que les zapatistes annonçaient récemment qu’ils proposeraient la candidature d’une femme indigène aux élections présidentielles de 2018.*

Un retour sur le contexte de leur irruption dans l’histoire s’impose. Le 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée en vigueur de l’ALÉNA, l’Armée zapatiste de libération nationale occupait militairement sept chefs-lieux dans l’État du Chiapas et émettait son manifeste, la Première déclaration de la forêt lacandone. « Basta! » (Assez) proclamait-elle, avant de faire le procès de tous ces gouvernements usurpateurs et réclamer l’application de la Constitution mexicaine de 1917 pour que règnent enfin la justice et la démocratie. Cette entrée en action signait de façon spectaculaire une rébellion préparée de longue date. Les combats ne durèrent que quelques jours. Le gouvernement mexicain ne pouvait se permettre d’écraser militairement une rébellion qui, malgré les apparences, n’entendait pas prendre le pouvoir, encore moins par les armes. L’affrontement se transporta donc sur le terrain politique et prit une autre forme, fondée sur la communication, un registre que les zapatistes allaient maîtriser avec grande efficacité. Il convient vingt ans, plus tard, de faire le point sur cette expérience.

À l’intérieur, le soulèvement chiapanèque a servi de « révélateur » de la profonde crise de légitimité du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), identifié à l’État depuis sa fondation en 1929, et du gouvernement Salinas en particulier, issu de la fraude électorale de 1988 et l’architecte du « pari nord-américain ». Le Chiapas était la région où se superposaient toutes les contradictions. Dans cet État le plus pauvre et à forte proportion autochtone, les grandes propriétés jouxtaient des communautés fragilisées par le manque de terres et les migrations, alors que les caciques assuraient la suprématie du PRI par divers subterfuges.

À l’extérieur, la rébellion apparut comme le premier cri d’une révolte organisée contre le néolibéralisme. Le génie du sous-commandant Marcos fut d’inscrire d’emblée ce combat particulier dans le cadre d’une remise en question globale du « nouvel ordre mondial », au nom de la «défense de l’humanité et contre le néolibéralisme ». À l’été 1996, la « Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » sera vue comme un antécédent important du mouvement altermondialiste. Les zapatistes ont ainsi donné une impulsion décisive à l’émergence de ce qui deviendra le «nouvel internationalisme des résistances», lequel aura son heure de gloire à partir de la mobilisation de Seattle en novembre 1999 contre le sommet de l’Organisation mondiale du commerce.

Le mouvement zapatiste connut des moments de gloire médiatique, amplifiés par le  talent littéraire et la parole insolite de Marcos. La « Marche de la couleur de la Terre », en mars 2001, sillonna le pays jusqu’à la tribune du Congrès national à Mexico. Puis les projecteurs s’éteignirent et les zapatistes perdirent leur visibilité. L’avènement de gouvernements de gauche en Amérique latine canalisait désormais l’attention internationale.

Pourtant, les communautés zapatistes sont bien vivantes et continuent à mettre en œuvre un projet original, soit la construction d’un autogouvernement rebelle sur un territoire grand comme la Belgique et concernant 250 000 Mexicains. En 2003, les 27 municipes autonomes s’organisent en cinq escargots (caracoles), chacun disposant d’un Conseil du bon gouvernement, afin de construire un réseau d’infrastructures communes en éducation, en santé, en écoagriculture, en communication, le tout en marge des institutions étatiques et en dehors du marché. Les membres des conseils autonomes (élus pour des mandats de trois ans, révocables à tout moment, sans rémunération) inventent une forme inédite de gouvernement, une autre manière d’organiser la vie sociale et de rendre la justice. Les zapatistes ont mis sur pied plus de 500 écoles, deux banques, cinq hôpitaux équipés de salles de chirurgie, des dizaines de coopératives. Depuis plus de dix ans, l’EZLN se limite à des tâches de défense, n’occupant aucun poste politique. Elle demeure une nécessité pour faire face au harcèlement permanent que font subir des détachements militaires et des groupes armés et financés par le gouvernement qui cherche à provoquer des conflits entre les communautés zapatistes et les autres.

Le matin du 21 décembre 2012, le jour où certains attendaient la « fin du monde » qu’annonçait une lecture ésotérique d’une inscription maya, 40 000 zapatistes défilèrent en silence et masqués dans cinq grandes localités, démontrant que le mouvement disposait encore d’une formidable capacité de mobilisation. Les zapatistes sont devenus au Mexique et à l’étranger une référence permanente. Ils sont la preuve que le pays peut fonctionner autrement, sans la corruption qui le gangrène et qu’alimentent les institutions, les partis, la classe politique. Des militants viennent d’Europe et d’Amérique latine pour observer, soutenir et apprendre des zapatistes. Plusieurs organisations populaires, y compris aux États-Unis, se réclament de leur exemple dans la construction d’une démocratie interne, s’inspirent de leur logique organisationnelle et reprennent leurs tactiques de communication.

En octobre dernier, les zapatistes ont été l’hôte au Chiapas du Ve Congrès national indigène : 350 délégués de tout le pays y ont participé. Chaque groupe ethnique a exposé les agressions dont leurs territoires sont l’objet au mépris de leurs droits et du bien-être de la Terre. Le couple CNI-EZLN a annoncé récemment qu’il désignera en mai prochain une femme indigène, sans doute zapatiste, comme candidate indépendante aux élections présidentielles de l’été 2018. L’annonce a suscité une polémique. Le parti Morena lui a reproché de faire le jeu du gouvernement en divisant les forces d’opposition. Il y a plus de dix ans que l’EZLN a rompu avec la classe politique et les partis mexicains. Mais il n’a jamais prôné l’abstention, pas plus qu’il n’a cessé de faire de la politique. Cette fois il entend s’engager dans la voie électorale afin de placer la problématique indigène dans le débat national et de défendre une option anticapitaliste. L’enregistrement de cette candidature devant l’Institut national électoral exigera toutefois un énorme travail de mobilisation afin de réunir, entre autres conditions, au moins un million de signatures dans 17 des 32 États de la Fédération mexicaine, une opération impossible sans l’alliance avec le CNI.

Une expérience récente témoigne de la créativité des zapatistes et de leur ouverture critique à la science moderne, une science mise au service de l’humanité, de la libération des peuples, et non une science pour le profit et contre la nature. Pendant une semaine (du 26 décembre au 4 janvier 2017) s’est tenue à San Cristóbal de las Casas une rencontre ayant pour titre « ConSciences pour l’humanité ». Soixante-seize scientifiques en provenance de onze pays ont répondu à l’invitation des zapatistes de venir discuter avec eux d’une variété de sujets et de questions. Les exposés et les échanges ont porté sur la biologie, la génétique, l’écologie, la physique, la médecine et autres disciplines. Des thèmes généraux relevant de la méthodologie, de l’épistémologie ont également été abordés. Tous les exposés ont été enregistrés et sont disponibles en version audio sur un site radiophonique : http://radiozapatista.org/?tag=conciencias. Une centaine de femmes choisies par leurs communautés auront pour tâche de diffuser les connaissances acquises dans leur milieu en vue d’aider leurs concitoyens à concevoir des solutions à des problèmes concrets. Les sous-commandants Moíses et Galeano (ex-Marcos) ont enrichi les débats de leurs propos politiques, philosophiques, éthiques et poétiques. Les zapatistes continuent de faire preuve de leur originalité dans la réflexion et de la pratique politique. Ils conservent, à n’en pas douter, une remarquable audience internationale.

Claude Morin

* Ce texte constitue une révision et une mise à jour d’un article paru dans la revue Relations, Montréal (mars-avril 2014).

Photo prise lors des séances de ConCiencias.

Source : http://radiozapatista.org/?tag=conciencias

Claude MorinL’auteur a enseigné l’histoire de l’Amérique latine à l’Université de Montréal de 1973 à 2006. Tout en continuant à commenter l’actualité régionale, il est guide-accompagnateur pour des voyages culturels en Amérique latine.



Articles Par : Claude Morin

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